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Le prince héritier d'Abou Dhabi, Mohammed ben Zayed Al Nahyan, s'exprime lors de sa rencontre avec le Premier ministre britannique Boris Johnson, à Londres, le 16 septembre 2021.
Le prince héritier d'Abou Dhabi, Mohammed ben Zayed Al Nahyan, s'exprime lors de sa rencontre avec le Premier ministre britannique Boris Johnson, à Londres, le 16 septembre 2021.
©HANNAH MCKAY / PISCINE / AFP

Bonnes feuilles

De Téhéran à Paris : comment les Emirats arabes unis tentent d'étendre leur zone d'influence et de limiter les révélations sur certaines exactions

Sébastien Boussois publie « Les Emirats arabes unis à la conquête du monde » aux éditions Max Milo. Quand ils ne font pas la guerre, les Emirats arabes unis s'ingèrent dans les affaires d'autres nations comme la Tunisie, le Yémen ou le Soudan et probablement dans d'autres pays à l'avenir. Extrait 2/2.

Sébastien  Boussois

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois est Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et consultant de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism). Il est l'auteur de Pays du Golfe les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin, 2019), de Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient ? (Armand Colin) et Daech, la suite (éditions de l'Aube).

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Après cette époque complice, la multiplication des crises dans le Golfe pousse les Iraniens de Dubaï à s’exiler vers la Turquie et Oman. De 700 000, les Iraniens aux ÉAU passent à 350 000. Il en va de même désormais pour les échanges commerciaux qui étaient évalués à près de 20 milliards de dollars en 2018 et qui se sont réduits de moitié. Cela signifie que près de 10 milliards d’échanges se font nonobstant le régime des sanctions, au vu et au su des États-Unis !

Il fallait donc au plus vite montrer des signes d’apaisement entre Abu Dhabi et Téhéran. C’est pour cela qu’une délégation émiratie s’est rendue dans la capitale iranienne courant juillet 2019. D’autres rendez-vous parallèles se sont déroulés la même année.

Le dernier en date, survenu le 30 juillet 2019, a consisté en une rencontre, sur le sol iranien, entre le chef des garde-côtes émiratis et son homologue au sein de la République islamique. Au cours de cette réunion, la première de ce genre en six ans, les deux hommes ont discuté de coopération et de sécurité maritime, un sujet particulièrement sensible au moment où les sabotages et les arraisonnements de tankers se multiplient dans le Golfe.

Depuis, un accord de coopération aux frontières a été signé entre l’Iran et les ÉAU pour maintenir la sécurité de circulation dans le Golfe. Il se pourrait que, dans les mois à venir, la relation entre les deux pays s’intensifie comme jamais. Est-ce à dire que les Émirats se fichent comme d’une guigne de la réprobation internationale en général et du droit humanitaire en particulier ? À l’évidence, l’affaire est un tantinet plus compliquée. Human Rights Watch et Amnesty International dénoncent régulièrement les tortures dont les geôles émiraties auraient le secret mais, droite dans ses bottes, la confédération souffle le froid et le chaud. En juillet 2012, les Émirats Arabes Unis ont ainsi ratifié la Convention internationale contre la torture. Sauf que le respect de cette convention reste sujet à caution. En février 2014, Gabriela Knaul, rapporteur spécial des Nations Unies sur l’indépendance des magistrats et des avocats, ne mâchait pas ses mots, au terme d’une mission de neuf jours.

«J’ai reçu des informations crédibles et des preuves que (…) des détenus étaient torturés et/ou soumis à de mauvais traitements », avait-elle déclaré, dénonçant « des interpellations sans mandat de suspects conduits, les yeux bandés, à des lieux inconnus (…) et détenus à l’isolement, parfois pendant des mois, et placés sur la chaise électrique ».

Preuve du malaise des autorités, elle n’avait pas pu travailler librement. « Je n’ai pas été autorisée à visiter les prisons et à rencontrer certains détenus que je souhaitais voir », avait-elle regretté. Déclarations fâcheuses pour un pays soucieux de son image ? Il en eût fallu plus pour perturber la sérénité des autorités émiraties. Pourtant, le rapport mondial 2018 de Human Rights Watch ne voyait pas d’amélioration de la situation. « Le gouvernement et les nombreuses compagnies de relations publiques qu’il paie à cette fin tentent de dépeindre les Émirats Arabes Unis comme un pays moderne et tourné vers la réforme », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. « Cette vision optimiste demeurera une fiction tant que les Émirats refuseront de remettre en liberté les militants, les journalistes et les critiques injustement mis en prison, comme Ahmed Mansoor. »

De fait, en mars 2017, Abu Dhabi avait placé en détention Ahmed Mansoor, un militant des droits humains reconnu qui, depuis des années, prenait vigoureusement la défense des dissidents ayant fait l’objet d’arrestations arbitraires routinières dans ce pays. Des chefs d’inculpation relatifs à la liberté d’expression pèsent sur Mansoor, dont le recours aux réseaux sociaux pour «diffuser de fausses informations qui portent atteinte à l’unité nationale ». Notons que les exactions gouvernementales ne visent pas que les nationaux. Ainsi, l’universitaire britannique Matthew Hedges a été condamné à la prison à perpétuité par le tribunal fédéral d’Abu Dhabi pour espionnage au profit d’un pays étranger et a porté plainte contre les Émirats Arabes Unis auprès de l’ONU pour torture et mauvais traitements. Le doctorant à l’université de Durham, dans le nord-est de l’Angleterre, avait été arrêté à l’aéroport de Dubaï le 5 mai 2018, avant d’être gracié puis libéré en novembre 2018 pour éviter de nuire aux relations étroites entre Londres et Abu Dhabi. Il faisait des recherches sur la politique étrangère et interne des Émirats Arabes Unis en matière de sécurité après les Printemps arabes de 2011.

Ses propos ont refusé tout manichéisme : « Je n’ai jamais été torturé physiquement mais c’était psychologique et c’était comme de la torture », a-t-il dit au quotidien The Times. Dans une lettre au Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, l’avocat de Matthew Hedges, Rodney Dixon QC, a néanmoins déclaré que le traitement subi par Matthew Hedges aux Émirats Arabes Unis violait ses droits humains et qu’il a fait ses aveux sous pression. En juillet 2019, un autre Britannique, Ali Issa Ahmad a affirmé avoir été arrêté et torturé pendant ses vacances aux Émirats Arabes Unis parce qu’il portait un maillot du Qatar. Il a également porté plainte auprès des Nations Unies.

Aux problématiques de torture s’ajoute la question du droit des travailleurs migrants. Dès 2014, l’organisation Human Rights Watch dénonce les nombreux cas de servitude dans lesquelles sont placées des employées de maison de nationalité étrangère. En 2018, la même ONG persistait et signait en élargissant ses dénonciations. Ainsi, elle attestait que les ouvriers en construction ayant émigré aux ÉAU étaient victimes d’une exploitation grave.

Certes, les Émirats Arabes Unis ont adopté en septembre 2017 une loi sur les travailleurs domestiques censée entrer en vigueur en décembre 2017. Pour la première fois, une loi reconnaît des droits aux travailleurs migrants, mais certaines dispositions sont plus faibles que celles prévues pour les autres actifs. Bien que les employeurs soient tenus de payer les frais de recrutement des travailleurs domestiques migrants, certains employeurs estiment qu’il convient de ponctionner ce qui est dû aux travailleurs dans le cas où ils demandent à partir avant la fin de leur contrat, protestassent-ils contre des conditions abusives. C’est la subtilité de la loi : elle interdit aux agences de recrutement de facturer des frais aux travailleurs émigrés, mais elle n’interdit pas aux employeurs de le faire. À l’inverse, lorsque les travailleurs choisissent de mettre fin à leur emploi sans rupture de contrat, la loi les oblige à indemniser leur employeur d’un mois de salaire.

La question des droits de l’homme empoisonne jusqu’aux liens avec la France, dont l’attachement à ces questions est pourtant éminemment flexible. En novembre 2018, deux plaintes ont été déposées dans l’Hexagone pour « complicité de torture » et « crimes de guerre », alors même que MBZ rencontrait Emmanuel Macron. Ironie de l’Histoire, la première émane de ressortissants qataris qui accusent MBZ de « complicités d’actes de torture » et de « disparition forcée » auprès du pôle crimes contre l’humanité et crimes de guerre du parquet de Paris. Les plaignants affirment avoir été « détenus et torturés par les agents de la Sûreté de l’État des Émirats Arabes Unis entre février 2013 et mai 2015 », selon leur avocat Pierre-Olivier Sur.

En vertu de sa « compétence universelle » pour les crimes les plus graves, la justice française a la possibilité de « poursuivre et condamner les auteurs et complices de ces crimes lorsqu’ils se trouvent sur le territoire français », précise maître Sur. La seconde plainte a été déposée par six Yéménites en association avec l’Alliance internationale pour la défense des droits et des libertés (AIDL). Depuis mars 2015, Human Rights Watch a documenté 87 attaques « illégales » en droit international perpétrées par la coalition anti-houthie, dont certaines peuvent être assimilées à des crimes de guerre, causant près de 1 000 pertes civiles.

Comme nous l’avons rappelé, malgré leurs dénégations maladroites, les Émirats Arabes Unis sont impliqués dans des violations des droits de l’homme au Yémen, par leurs interventions directes, par leur soutien aux forces dites loyalistes, et parce qu’ils administrent au moins deux centres de détention in situ. Leurs responsables semblent avoir exigé le maintien en détention de certains individus malgré des ordres de remise en liberté, ainsi que la disparition forcée de personnes et le transfert à l’étranger de détenus de haut rang, selon des recherches effectuées par Human Rights Watch. D’anciens détenus et des membres de leurs familles ont fait état de violations ou d’actes de torture commis dans des installations administrées par les Émirats Arabes Unis et les forces supplétives qu’ils soutiennent. Des militants yéménites ayant critiqué ces abus ont été menacés, harcelés, détenus et ont disparu.

HRW n’est pas la seule organisation à dénoncer ces scandales et la complicité malsaine des États-Unis. Dans un rapport publié le 12 juillet 2018, Amnesty International dénonce l’utilisation généralisée de la torture et d’autres mauvais traitements dans des prisons secrètes. Une partie de l’usine de liquéfaction Total de gaz de Balhaf, à l’arrêt depuis le début de la guerre en 2015, aurait été réquisitionnée par les Émirats Arabes Unis à la demande officielle du gouvernement yéménite et aurait été aménagée par eux depuis mi-2017 comme lieu de détention. Depuis deux ans, des témoignages recueillis par l’organisation Amnesty International, par le panel d’experts sur le Yémen des Nations unies ainsi que par des ONG et des activistes yéménites ont fait état de l’existence de ce lieu de détention. Dès lors, les ÉAU n’ont qu’une solution : tenter de s’imposer dans les organisations internationales pour maximiser leur zone d’influence et limiter les révélations sur ses exactions…

A lire aussi : Les Emirats arabes unis à la conquête du monde : de l'Israélisation aux Emirate leaks

Extrait du livre de Sébastien Boussois, « Les Emirats arabes unis à la conquête du monde », publié aux éditions Max Milo

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