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De Londres à Rome, qui des "populistes" ou de leurs opposants tordent le plus le bras de la démocratie ?
©Markus Schreiber / POOL / AFP

Malaise des démocraties occidentales

De Londres à Rome, qui des "populistes" ou de leurs opposants tordent le plus le bras de la démocratie ?

Au regard de la disparition de majorités sociologiques claires dans nombre de pays occidentaux, la réponse est loin d’être évidente.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico.fr : Que ce soit au Royaume-Uni, où Boris Johnson vient de perdre sa majorité au Parlement, ou en Italie où se forme une coalition PD-M5S, les exécutifs européens ont visiblement des difficultés pour gouverner. Au-delà des questions constitutionnelles, est-ce que cela ne renvoie pas à la multiplication des fractures sociologiques (et donc politiques) au sein des démocraties européennes ? 

Christophe Bouillaud : Sans aucun doute. La vie politique de ces deux pays s’est éloignée au fil des décennies de ce qui fut leur normalité d’après-guerre. Un Britannique ou un Italien de 1960 ou de 1980 aurait du mal à reconnaître la politique de son pays. Les effets de ce vaste phénomène qu’on appelle la mondialisation sont passés par là. Les deux points les marquants et partagés entre les pays européens sont, d’une part, la césure de plus en plus marquée entre des perdants et des gagnants de la dite mondialisation, d’autre part, l’apparition de nouvelles fractures territoriales ou la réactualisation d’anciennes fractures. Dans le cas britannique, la divergence de vue entre les électorats anglais et écossais explique largement toutes les complications ultérieures. Si l’Ecosse avait voté comme l’Angleterre, ou inversement, le résultat du vote de 2016 aurait été plus net et indiscutable dans un sens ou dans l’autre.

Il n’y aurait donc pas eu lieu de tergiverser ainsi. Dans le cas italien, l’un des sous-textes qui doit être discerné derrière la crise du premier gouvernement Conte entre le M6S et la Ligue n’est autre que l’éternelle « question méridionale », redoublée d’une « question septentrionale » depuis les années 1990, autrement dit, quelle doit être le niveau de transferts publics entre régions riches et régions pauvres de la Péninsule ? Comme l’a montré récemment Jérôme Fourquet pour le cas français, les divisions sociales et territoriales sont assez similaires dans notre pays. En dehors de la Corse, ou de l’outre-mer, elles ne prennent pas une tonalité explicitement régionale, mais elles sont au fond de même nature qu’en Italie : le territoire « utile » inséré dans l’économie mondialisé ne couvre pas tout le pays.  Partout, en Europe, la polarisation sociale et territoriale s’observe.

De ce fait, cela devient très difficile pour un parti ou même une alliance de partis de rassembler une majorité sociale autour de lui en organisant via des politiques publiques adéquates une organisation des droits et devoirsde chacun qui lui assure une majorité politique lors des élections. Dans les années 1960, la Démocratie-Chrétienne avait ainsi « acheté » l’électorat du sud de l’Italie grâce à l’argent des contribuables du nord du pays, sans que ces derniers, alors encore plutôt pieux par ailleurs et s’enrichissant alors de manière extraordinaire, n’aient le mauvais goût de se plaindre. On pouvait habiller Paul sans déshabiller Pierre, car ce dernier venait de se faire offrir deux nouveaux costumes par la croissance économique, donc il pouvait bien en donner un à un miséreux. 

De quels phénomènes économiques les problèmes démocratiques dans ces deux pays procèdent-ils ? 

Tout d’abord du ralentissement de la croissance économique depuis les années 1970. Les transferts entre groupes d’électeurs deviennent plus compliqués à organiser pour les gouvernements parce que les gagnants gagnent moins qu’avant au jeu de la croissance, même s’ils continuent certes à s’enrichir. C’est la fameuse « révolte fiscale » des plus gros contribuables qui a marqué les pays occidentaux depuis les débuts des années 1970. Ensuite de l’évolution structurelle de nos économies, à la fois bien plus internationalisée et bien plus empreinte de technologies de toute nature, numériques en particulier : or, même si beaucoup d’économistes continuent de le nier, la désindustrialisation de nos pays, certes favorable au total en termes de PIB, a frappé durement certains territoires, et bien sûr certains groupes sociaux, la classe ouvrière en particulier. De ce fait, à la fois le rythme de création de nouvelles richesses s’est ralenti dans les pays occidentaux, et plus de gens ou de territoires s’y trouvent en difficulté et demandent donc de l’aide à leurs concitoyens. Au Royaume-Uni, il est devenu proverbial d’opposer l’opulence de la région londonienne, littéralement traînée par les succès de la City, au reste du pays, bien moins riche. Avec le Brexit, combien n’a-t-on pas eu ainsi de reportages sur le reste de l’Angleterre se sentant délaissé et devenu de ce fait eurosceptique ? En Italie, c’est l’industrie exportatrice concentrée dans le nord du pays qui est censée faire vivre tout le pays, puisque le sud n’a pas cessé de s’enfoncer dans la récession depuis 2008.

Face à de telles divergences, l’équation politique devient du coup de plus en difficile à résoudre. 

Face à ces difficultés, la solution de la coalition parlementaire ou celle du référendum ne semblent pas résister au temps. La concertation macronienne, synonyme également d'une forme d'immobilisme, ou le style "hyperactif" de Boris Johnson vous semblent des réponses qui peuvent tenir davantage face au délitement des majorités électorales ? 

Il me semble que l’hyperactif Boris Johnson est en train de redécouvrir ces jours-ci que le Royaume-Uni vit sous le régime du parlementarisme, certes de style Westminster, mais tout ne lui est pas permis. Pour gouverner, il lui faut une majorité parlementaire. Certes, le système électoral britannique lui laisse espérer en cas d’élections anticipées une telle majorité, puisque, outre-Manche, il suffit de rassembler la plus grosse minorité des électeurs pour pouvoir y gagner une majorité parlementaire. En pratique, cela veut dire qu’au Royaume-Uni une minorité sociale est légitime à devenir majorité politique, ce qui résout pour un Boris Johnson éventuellement conforté au pouvoir le problème posé par les perdants. Il suffit de les ignorer complètement, et d’attendre qu’ils se désespèrent et continuent à s’autodétruire. 

Quant à Emmanuel Macron, toutes les actions de son quinquennat, celles importantes en termes financiers en tout cas, se sont résumées à favoriser son électorat « naturel », cette France des métropoles qui va bien. Malgré les déclarations faites des jours derniers d’une prise en compte plus large des aspirations de toute la population, le « macronisme » reste enraciné uniquement dans la France qui gagne (les actifs les mieux rémunérés), ou dans la France qui a gagné (les retraités). Grâce à notre système institutionnel, le pouvoir est stable, mais il reste, selon les sondages, impopulaire. 

Comment expliquer que, le constat fait, aucune solution qui permettrait de sauver nos démocraties n'émergent ?

Effectivement, à part quelques économistes, tout le monde est d’accord désormais pour admettre que la mondialisation ne profite visiblement pas à tout le monde et que cela constitue un problème qui mine à la base nos démocraties. Cependant, si les analyses sur ce point se multiplient,  force est de constater que rien ne se passe. Au mieux, la réponse sera : il faut que les populations se forment mieux et deviennent plus mobiles pour répondre aux nouveaux défis de la compétition économique. 

En fait, il faut peut-être prendre le problème à l’envers : si rien ne se passe, c’est qu’en fait nos démocraties ne sont pas vraiment en danger : après tout, les « Gilets jaunes » n’ont-ils pas été écrasés ? L’extrême-droite ne perd-elle pas tout le temps l’élection présidentielle en France ? En réalité, les perdants, même s’ils sont nombreux, ne font pas peser un risque existentiel tel sur la quiétude démocratique des gagnants, pour que ces derniers daignent, via leurs représentants, faire quelque chose pour améliorer leur sort. Les nouveaux compromis entre groupes sociaux ne se stabilisent que si le groupe social fort concède quelque chose au groupe social faible, parce qu’il a peur de la montée en puissance du groupe social faible. C’est tout l’équation du conservatisme à la Bismarck contre le parti social-démocrate dans les années 1890, ou toute l’histoire de l’Europe de l’ouest après 1945 face à la menace communiste interne et externe. Aujourd’hui, les partis populistes, qui représentent les perdants, ne font pas assez peur encore. La fête des gagnants peut donc continuer à battre son plein. 

Propos recueillis par Augustin Doutreluingne

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