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De la consolation philosophique à l’empire des chats
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De la consolation philosophique à l’empire des chats

Flex-office, réunions- Zoom, troisième vague, zéro contact, chômage galopant : la pandémie provoque une détresse psychologique chez un Français sur cinq. Les éditions Rivages publient  « Consolation philosophique » par Vincent Delecroix, tandis que le «  Coffret des Chats » paraît chez Grasset.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Celle qui ploie le genou, celui que la nuit gagne, pourquoi saisiraient-ils un livre de philosophie ? » s’interroge Vincent Delecroix dans son nouvel opus « Consolation philosophique » (Rivages). La spécialité de ce disciple de Kierkegaard peut-elle consoler des épreuves de la vie ? «  Ce qui ne nous tue pas nous fortifie», répond en substance cet essai questionnant les vertus « consolatrices » de la philosophie : discipline qui intéresse de plus en plus « le grand public ». «D’où l’importante responsabilité de l’université qui, plutôt que d’adopter une attitude de rejet et/ou de condescendance, se doit de pratiquer une sorte de régulation pour empêcher que la diffusion d’ouvrages ultra-médiatisés n’entraine celle de formes dégradées de la philosophie. L’enjeu serait plutôt, tout en suivant de près ce phénomène éditorial, de permettre une production alternative de qualité, vers un public sans cesse grandissant » (cf. Bibliothécaire L.Mauron / janvier 2020).

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’essai de Vincent Delecroix. Les éditions Rivages et leur « Petite Bibliothèque » suivent et même précèdent ce « public grandissant » de la philosophie. C’est la raison pour laquelle Vincent Delecroix scrute la pandémie et ses « vagues » successives  :«  « L’épidémie monte un cheval gigantesque dont les sabots impitoyablement piétinent et saccagent les jardins raffinés dans lesquels belles dames et gents damoiseaux devisaient sans souci un instant auparavant, se livraient à la chasse ou à l’amour. Dans le désordre, il faut fuir et se disperser comme des volées d’oiseaux, et puis se calfeutrer, se confiner. Le monde se délite et se fragmente en autant d’îlots absurdes, sociétés infimes, individus solitaires, toute relation détruite ou compromise ». Il faudrait pouvoir consoler, « c’est-à-dire neutraliser les effets chaotiques du chagrin » -belle formule-précise l’auteur. « La Consolation de Philosophie » telle que la pratiqua le philosophe Boèce(480-524) imaginait la philosophie personnifiée par une femme, convertissant le prisonnier Boèce à la notion platonicienne du « souverain Bien ». Le livre le plus lu à l'époque médiévale après la Bible appartenait au genre littéraire dit « de la  consolation ». Stoïcisme, grandeur d’âme et force de caractère, détachement : seules la foi et la poursuite de la sagesse permettent de résister au malheur, dit la « consolatio ».

C’est dans cette tradition qu’Alain de Botton- romancier suisse d’expression anglaise- s’illustra en 2001 par un essai qui, pressentant l’air du temps, s’intitulait : « Consolation philosophique » (Mercure de France), cité par Philippe Delerm dans « Le buveur de temps » (publié ces jours-ci au Seuil). Il s’agissait de « Disséquer la pensée de six philosophes pour « relativiser six affections ordinaires de l'âme humaine ». Socrate, tel l’antidote à l’impopularité; Epicure comme réglant les problèmes d’argent ; Sénèque capable de soulager toutes sortes de frustrations, Montaigne permettant à chacun de s’accepter, etc. »A des années- lumière de cette vulgate bon-enfant, Vincent Delecroix rejette la thérapeutique que dispenserait la philosophie en cas de mélancolie sévère. « Philosopher, c’est entrer en résistance contre soi-même, car on pense toujours contre soi.  Penser, c’est éprouver l’altérité, évoquer des problèmes, se poser des questions. »

L’auteur refuse toute quête (forcément simplette) de consolation par la philosophie : sécher nos larmes n’est pas sa vocation. « Le besoin d’être aimé est une faiblesse du caractère », confie Delecroix lors d’une interview : «  Viendra-t-on y chercher le froid discours qui cautérisera la plaie, la boisson amère qui dégrisera le vertige de la douleur ? Ou bien à l’inverse cherche-t-on, comme chez Boèce, la main prévenante qui essuiera les larmes ? ». Ce serait en pure perte, et l’auteur s’emporte, car la philosophie n’a pas pour fonction d’adoucir les vies ; elle émancipe plutôt, forme le caractère, muscle la pensée. Elle est confrontation, vertiges, prise de risques. Elle ne berce pas, n’endort pas. Il s’agit de se mesurer à soi, La philosophie, n’est jamais consolante . Elle ne fait pas de miracles, et se contente, comme toute forme d’art, d’affirmer sa beauté formelle.La consolation étant une illusion pas même « comique », il sied de l’abandonner aux esprits faibles. « On ne peut pas dire que parmi les philosophes eux-mêmes, la consolation ait bonne presse, à quelque exceptions près. C’est bien plutôt l’inverse qui est vrai : sa connivence avec la faiblesse et le sentimentalisme la fait regarder de travers depuis longtemps », rappelle l’auteur : « Vaines consolations » est un pléonasme. (…) Et c’est au contraire à nous guérir du désir de consolation que la philosophie oeuvrerait plutôt, mobilisant les forces d’une conscience lucide et dégrisée (…) ».

Le philosophe cherche la vérité et non une béquille pour supporter les épreuves, affirme Vincent Delecroix, spécialiste de Kierkegaard, et cultivant comme le « Penseur Solitaire de Copenhague » son penchant pour l’ironie : « Le réel est grave, mais ce qui sclérose et mortifie l'existence, c'est aussi le discours de pesanteur. L'usage de l'ironie est très efficace à ce propos.  (cf. France-Culture). Vincent Delecroix semble se projeter dans l’écriture par le roman, ce qui est bon signe : à quoi servent le verbe, le rythme et la phrase, si ce n’est à créer cette poétique qu’est toute fiction un tant soit peu réussie ?L’auteur songe-t-il encore à Kierkegaard, qui était philosophe ET romancier ? Par son travail sur la langue  et autres signes diffus dans ce texte de bonne facture, on sent que Vincent Delecroix aimerait s’affirmer en tant que romancier. Sans doute y parviendra-t-il à force de travail.De même qu’il n’est pas de consolation en philosophie, il n’y a pas de justice en littérature. L’art de la fiction ne s’apprend ni dans les amphithéâtres et encore moins par les ateliers d’écriture. Dans l’art comme dans nos vies,  l’inégalité règne, déclara Didier Fassin lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 2020 (« De l’inégalité des vies »/Fayard) : « Il y a d’un côté, la vie qui s’écoule avec un commencement et une fin, et de l’autre, la vie qui fait singularité humaine, parce qu’elle peut être racontée ». Les vies biologiques et les existences biographiques.

Pour ce qui est du roman comme de la philosophie, de la musique et de la peinture, entre autres disciplines artistiques, le talent, voire parfois le génie, nait dans le cœur des hommes : « La subjectivité est la vérité » affirmait Kierkegaard, lui pour qui « devenir soi » semblait la grande affaire de nos vies, ce pourquoi la pensée Kierkegaardienne est si moderne. Sans oublier cette manière qu’avait le Maître ((1813-1855) de privilégier la foi (donc la grâce) plutôt que les religions. Le père-fondateur du concept de d’« existentialisme » (repris et adapté par Sartre)voyait un destin réussi s’accomplir en trois étapes  : l’esthétique (la jeunesse), l’éthique (la maturité),le religieux (l’expérience, donc l’amour de Dieu). Pour Kierkegaard-Le-Solitaire : « La croyance rassemble et la foi isole »,mais Dieu est toujours consolant. Les splendeurs du paysage mental de l’écrivain de Copenhague (on pense étrangement à Camus) durent bouleverser Vincent Delecroix .Pour « devenir ce qu’il est » - plutôt romancier, donc- ce bon théoricien devra oublier ce qu’il a appris, continuer de lire, s’adoucir, mûrir, pour qu’une bonne vieille tendresse irrigue son verbe présentement un peu sec… «  Le besoin d’être aimé, est une faiblesse du caractère», dit l’essayiste, vaguement méprisant. Pour Sollers, le meilleur de l’adulte, c’est ce substrat d’enfance.

La vocation de la philosophie, c’est d’ouvrir l’esprit, d’agrandir le champ visuel. Dans l’art du roman (Kundera) la science ne suffit pas. Il faut une sorte d’épaisseur, du tempérament, une âme bien trempée, vertus qui, elles non plus, ne s’apprennent pas. Le roman-s’il tient ses promesses -produit les mêmes effets que la philosophie. A la différence près que la littérature, c’est de la musique. Musique de chambre ou grand orchestre, c’est selon. Il faut et il suffit que les gènes- et/ou la vie se chargent à la longue d’ attendrir l’interprète. Le théoricien, hier péremptoire, gagne à devenir ce qu’il était sans le savoir : un pauvre de cœur.(« Heureux les pauvres de cœur, ils seront consolés». (Mathieu5.3.12). CQFD.

« Les grands hommes adorent les chats », air connu. «  L’animal le plus littéraire du ciel et de la terre, ce chat tant aimé des artistes en général -et des écrivains en particulier- hante tous les bureaux des littérateurs. A l’occasion des fêtes de fin d’année, malgré la tristesse ambiante, ou peut-être à cause de cette tristesse, les éditions Grasset nous ont concocté une splendide anthologie féline. Ce coffret-chat contient deux « Cahiers Rouge » (préfaces d’Arthur Chevallier, éditeur au Cerf et journaliste au Point),C’est le défilé ultra-chic des meilleurs écrivains du monde et de tous ces grands et beaux chats qui les ont possédés- le félin étant toujours propriétaire de l’ humain, au contraire de ce qui se produit avec les chiens.

La preuve : « Que de longues journées j’ai passées seul avec mon chat. Par seul, j’entends sans un être matériel, et mon chat est un compagnon mystique, un esprit. (Stéphane Mallarmé/Plainte d’Automne, extrait de Vers et prose)Ou dans un autre genre, et à une autre époque : « Mon chat Gris-Gris est spirituel, plein d’à-propos et de verve, primesautier et facétieux. Il sait le prix d’une plaisanterie bien placée. Il se tire d’une pirouette des situations les plus difficiles ». (Raymond Poincaré, extrait d’Au Service de la France).Et encore : « Je souhaite dans ma maison un chat passant parmi les livres » (Guillaume Apollinaire).«  Ils (« Les chats »NDLR)prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin .

Charles Baudelaire, les Fleurs du Mal). Et enfin : « (…) Il rêve, il observe, et toujours et dans tous ses mouvements et dans toutes ses actions, il déploie avec son grossier entourage ces manières de bonne compagnie, cette réserve, cette propreté en toutes choses, cette politesse légèrement ironique, ce demi-dédain indulgent, cette bienveillance à griffes cachées, cette supériorité voilée, cette résignation élégante, cet égoïsme savant, gracieux et sournois d’un homme d’esprit fourvoyé dans une réunion d’imbéciles. (Victor Hugo /Le Rhin). L’animal le plus littéraire du ciel et de la terre hante les bureaux des littérateurs du monde entier, hier, aujourd’hui, demain. Grasset les a réunis avec les commentaires de leurs adorateurs en ce coffret créé pour cette fin d’année 2020: deux Cahiers Rouges contenant par miracle tous les écrivains et chats de la terre, unis pour le meilleur de nos imaginaires. Cent textes D’Ovide à Cocteau, en passant par Malraux, Balzac, Morand, Lewis Carroll, Edgar Poe, Charles Dantzig ,Charles Baudelaire : l’empire des chats. Une beauté textuelle inégalée. THE cadeau.

 

"Consolation philosophique", de Vincent Delecroix (Bibliothèque Rivages)

Le coffret des Chats, Grasset

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