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Dans les Hauts-de-France, la lassitude des policiers "minés psychologiquement et physiquement"
©BERTRAND GUAY / AFP

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Dans les Hauts-de-France, la lassitude des policiers "minés psychologiquement et physiquement"

Parce que de nombreux Français estiment qu’on les ignore, qu’on les méprise ou qu’ils n’ont plus le droit à la parole, Jean-Marie Godard et Antoine Dreyfus ont décidé d’aller à leur rencontre. De les interroger pour rapporter leurs propos sans fard ni filtre, sans a priori ni jugement. D’entreprendre un grand tour de France permettant de brosser le portrait réel du pays en 2017, fruit des avis et récits de chacun. En se posant dans les zones urbaines, les villes, les villages, une semaine ou dix jours à chaque fois, en prenant le temps d’écouter pour raconter, ils sont allés découvrir la France silencieuse, celle que l’on entend peu, plus ou pas. Une France mutique, que l’on sent, ressent, fractionnée, dans laquelle la défiance entre ceux «d’en haut» et ceux «d’en bas» n’a jamais été aussi forte. Extrait du livre "La France qui gronde" publié aux éditions Flammarion (1/2)

Antoine Dreyfus

Antoine Dreyfus

Antoine Dreyfus est journaliste indépendant. Il est l'auteur de Les fils d’Al Qaida, (Cherche-Midi, 2006). Ancien grand reporter à VSD, il a couvert les évènements du 11 Septembre et ses suites (traque de Ben Laden, guerre en Afghanistan, etc). Il prépare un récit sur son expérience d’infiltration en Corée du Nord. En 2008, il a infiltré un voyage d’affaires en Corée du Nord, en se faisant passer pour un négociant en chocolat. Enquêteur, il collabore notamment à Lui Magazine,  au site internet Hexagones ainsi qu’au Canard Enchaîné. 

 

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On reparle des conditions de travail au 17. Un centre de commandement du Nord. Il est 22 h 30 un soir de semaine, l'automne. Cet endroit représente en fait la tour de contrôle pour la sécurité de tout un département. Tout passe par ici. Le brigadier-chef de permanence la nuit porte la responsabilité de la coordination. « C'est le superviseur. Il doit tout gérer. Le lien entre les autorités et le terrain, c'est lui. Lui qui va réguler, appeler les équipes de chiens si une gamine a disparu, réveiller les huiles s'il y a quelque chose de grave. Il devra composer douze numéros d'autorités pour expliquer douze fois. C'est lui qui dira aux gens d'aller en opé sur une émeute. » Une nuit à l'intérieur du CIC, c'est par exemple quatre fonctionnaires de permanence pour décrocher, et plus de 700 appels reçus. « Le 17, ça commence en début de soirée : le mec qui rentre du boulot crevé et qui gueule contre le voisin qui fait chier avec ses travaux, les jeunes qui font du bruit, les ouvertures de boîtes de nuit. Vers 22 heures, on est au top du bordel. On commence à avoir les tapages avec les gens qui veulent dormir, les boîtes, là t'es dans le chaud », détaille Joël. Et puis la nuit passe, au rythme des règlements de comptes, parfois avec armes à feu, du déséquilibré qui rappelle plusieurs dizaines de fois pour insulter, de l'ado un peu ivre qui sort d'une soirée et est persuadé que le standard de la police va pouvoir le connecter à la ligne de ses parents car il a usé tout son forfait, de la femme qui téléphone juste pour demander l'heure, de la personne qui appelle au secours et à laquelle il faut répondre avec calme et maîtrise afin d'essayer de lui faire dire où elle est, ou encore de cette femme en larmes, réfugiée dans sa salle de bains, et au domicile de laquelle on enverra une patrouille à 3 heures du matin pour débarquer dans la vie du couple parce que son mec a bu et cogné, une fois encore. Et puis aussi, parfois, les suicides. « La voix qui appelle pour dire “c'est la dernière fois que vous m'entendez”, avec juste derrière une détonation, tu le prends dans la gueule. Seul. On n'en parle pas », dit un flic. Christine, une « femme de flic », ajoute : « La plupart du temps, le suivi psy, c'est dans les films et les séries. » Et puis, puisqu'on parle des suicides, « le décret qui les autorise à porter leur arme en dehors du service, rassure sûrement la population, mais nous, ça nous inquiète cette proximité de l'arme. Parce que nos maris, il y en a plein qui ne sont pas bien. »

Un autre endroit, toujours dans le Nord. Eux ont été en première ligne pendant des semaines sur la crise migratoire à Calais, avant que n'arrivent les renforts de CRS. Eux, ce sont des policiers du commissariat de la ville dont le boulot doit être la sécurité publique des citoyens sur l'agglomération. Eux se sont retrouvés sur la rocade, de nuit, avant l'arrivée des CRS, quelques dizaines à tenter de barrer la route à plusieurs centaines de migrants déterminés à accéder à l'autoroute ou à se rendre au port dans le but de tenter la traversée vers l'Angleterre. Un soir ils ont lâché. « J'ai appelé la hiérarchie et j'ai dit que c'était mission impossible. J'ai dit à mes gars de se replier. » « Le sentiment est quand même que les politiques ne nous écoutent pas, ne nous prennent pas au sérieux, ou entendent uniquement quand ça les arrange. » « Nous, ce qu'on voudrait de la part des politiques, des ministres, c'est de la franchise, de la sincérité. Qu'on nous dise la vérité. » Ils veulent qu'on les respecte, et apprécient, en revanche, les cérémonies où l'on remercie, où l'on décore des policiers pour « actes de bravoure », pour leur dévouement… La reconnaissance de la Nation, même symbolique, compte. Surtout en ce moment.

Ainsi va la vie de celles et ceux qu'on appelle des « gardiens de la paix », parfois minés psychologiquement et physiquement, dont la bouée de secours est la famille et les copains. Qui ont encore foi en leur mission, qui sont en train de la perdre ou l'ont déjà perdue à force de sentiment d'incompréhension, de choses vues, d'impression de vider la mer avec une petite cuillère. Et pourtant, toujours présents, et suscitant toujours des vocations.

Extrait du livre "La France qui gronde" publié aux éditions Flammarion

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