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Vladimir Poutine est un maître du langage diplomatique. Poutine a fait comprendre aux Etats-Unis qu'une nouvelle tentative de faire basculer l'Ukraine entraînerait une réaction russe.
Vladimir Poutine est un maître du langage diplomatique. Poutine a fait comprendre aux Etats-Unis qu'une nouvelle tentative de faire basculer l'Ukraine entraînerait une réaction russe.
©MANDEL NGAN, MIKHAIL METZEL / AFP / SPUTNIK

Kremlin

Dans la tête de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine a fait comprendre aux Etats-Unis qu'une nouvelle tentative de faire basculer l'Ukraine verrait la Russie réagir. Vladimir Poutine a suffisamment reconstruit la puissance militaire russe pour que les Américains n'osent pas lui faire la guerre pour l'Ukraine.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Vladimir Poutine est un maître du langage diplomatique. Peu de monde a fait attention au message qu'il a envoyé à l'amiral de Gaulle pour le centième anniversaire du fils du Général, le 28 décembre dernier. Dans la lettre remise par l'ambassadeur de Russie en France à Pierre de Gaulle, petit-fils du Général, pour qu'il la porte à son père, le président russe explique qu'il tenait à marquer le rôle joué par Charles de Gaulle pour renforcer les relations franco-russes et, plus généralement, une entente entre les peuples d'Europe - ce que le Général appelait "Europe de l'Atlantique à l'Oural". 
Et si nous prenions le message de Vladimir Poutine au sérieux? Le président russe rappelle aux Français qu'il y a deux générations encore, parler d'Europe, c'était inclure la Russie. Dans les années 1960 - et à vrai dire jusqu'à Jacques Chirac, on savait encore ce que la France devait à la Russie - qui avait fixé suffisamment de troupes allemandes en août-septembre 1914 pour permettre "le miracle de la Marne". Vladimir Poutine entend rappeler que son pays fait encore partie de l'Europe. 
Evidemment, le contraste est cruel, avec la déclaration de Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, qui déclare que son pays ne voit plus de quoi discuter avec l'Union Européenne. Pour les Russes, l'Union n'a d'européenne que le nom. L'OTAN est au coeur des traités de l'UE. Donc autant parler directement avec Washington. 
Parler avec Washington, c'est difficile. Les Américains ne sont pas prêts à entendre le rappel du passé. Aux yeux de Poutine, la bonne foi de Gorbatchev n'a pas été récompensée, c'est le moins que l'on puisse dire. L'OTAN s'était engagée à ne pas avancer au-delà des frontières de l'Allemagne réunifiée. Mais elle a englobée l'Europe centrale, les pays Baltes. Et maintenant elle voudrait intégrer l'Ukraine. Pendant les années 1990, sous Eltsine, la Russie a subi. Vladimir Poutine a eu besoin d'un mandat et demi; puis, à partir de 2007, il a jugé que son pays était redevenu suffisamment fort militairement pour réclamer un retour à l'équilibre. Je recommande à toute personne qui s'intéresse à ces sujets de regarder le discours prononcé par le président russe en février 2007 à la conférence sur la sécurité de Munich. Devant des interlocuteurs médusés, le président russe annonce que l'ère de l'unilatéralisme est terminée. Les Etats-Unis vont désormais devoir compter avec une puissance d'équilibre, la Russie. 

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C'est pourquoi Vladimir Poutine a refusé l'extension de l'OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie annoncée en 2008. Il est intervenu en Ossétie du Sud à l'été 2008, en Crimée en 2014. Et aujourd'hui, il fait comprendre aux Etats-Unis qu'une troisième tentative de faire basculer l'Ukraine (après la "révolution orange" de 2004 et "Euromaïdan", en 2013-2014) verrait la Russie réagir, pour défendre ses intérêts.
"Le Grand échiquier" de Brzezinski (1997) utilisait la doctrine géopolitique de MacKinder pour expliquer que les Etats-Unis devaient détruire définitivement la puissance russe avant d'engager le granc combat pour la suprématie eurasiatique avec la Chine. Et il annonçait le basculement de l'Ukraine (pivot du "heartland" qui donne la suprématie mondiale selon MacKinder)...pour 2004. Poutine aurait tort de ne pas prendre au sérieux une poussée de l'OTAN qui n'a rien d'amical pour son pays. Au passage, nous autres Européens de l'Ouest devrions nous rappeler que dans son livre Brzezinski expliquait que la France et l'Allemagne étaient des vassaux que l'on appelait, pour préserver les apparences, "alliés". 
Vladimir Poutine a suffisamment reconstruit la puissance militaire russe pour que les Américains n'osent pas lui faire la guerre pour l'Ukraine. On parle de sanctions économiques, y compris contre le président lui-même. Mais Poutine doit montrer sa détermination. Et il le fait d'autant plus qu'il regarde la réalité en face: Joe Biden est très affaibli politiquement; et il est en mauvaise santé; il n'y a rien de plus dangereux qu'avoir pour adversaire un pouvoir militaire fort mais politiquement faible, jouet des luttes de faction en son sein. Et il y a bien une lutte d'influence complexe au sein de l'Etat américain, avec deux tendances à la fois antagonistes et mêlées: la russophobie et la sinophobie. 

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Je sais parfaitement que le point de vue défendu ici est inaudible pour beaucoup de faiseurs d'opinion à Paris. L'indéniable bonapartisme de Poutine en politique intérieure y est confondue avec du stalinisme (ce qui n'empêche pas les mêmes de se féliciter qu'Erdogan soit prêt à envoyer des troupes en Ukraine). Et personne ne veut voir qu'il se comporte en politique étrangère de manière prévisible et absolument rationnelle. Si j'écrivais raisonnable, j'aggraverais mon cas. Mais un jour les historiens compareront le bilan des destructions causées par l'armée américaine depuis 1991 avec les interventions chirurgicales de haute précision de l'armée russe. Vous me citerez la Tchétchénie: et je vous demanderai quelle est la part jouée par les Occidentaux dans le soutien aux rebelles tchétchènes. Car de l'Afghanistan en 1978 (voir la fierté de Brzezinski quand il racontait comme il avait envoyé des agents provocateurs pour attirer l'URSS dans un piège) au Kazakhstan en 2022, les Etats-Unis n'ont cessé d'essayer d'affaiblir la Russie. Entretemps, l'URSS a cédé la place à la Fédération de la Russie et ses Etats limitrophes. Mais Poutine pense que la géopolitique est restée la même. Et, tout bonapartiste qu'il soit en politique étrangère, il est gaulliste en politique extérieure. Il nous l'a dit en envoyant un message à l'amiral de Gaulle. Or nos présidents sont de plus en plus faibles et incapables de combler le fossé entre un reste de lucidité et leur soumission à la logique de l'OTAN. Nicolas Sarkozy avait accepté le principe de l'entrée de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'OTAN mais il a eu un réflexe intelligent lors de la crise d'Osétie du Sud et obligé Madame Merkel à traiter avec Poutine. François Hollande avait demandé à Jean-Pierre Chevènement de construire un cadre diplomatique après la cirse ukrainienne de 2013-2014 (qui aboutira aux accords de Minsk) mais il s'est laissé ensuite phagocyter par l'ancienne Chancelière allemande. Quant à Emmanuel Macron, il ne sera pas allé plus loin qu'un ou deux discours sur le fait qu'il fallait comprendre le point de vue russe.        
Vladimir Poutine est, à notre époque le dernier héritier des hommes d'Etat européens. Il aurait eu sa place au Congrès de Vienne en 1815 ou à celui de Berlin en 1878. On l'imagine dialoguant avec Bismarck et Disraeli. Le problème, c'est qu'en Europe de l'Ouest, les de Gaulle, les Bismarck, les Disraeli, en un mot tous les praticiens de l'équilibre européen, du concert des nations, ont disparu.

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