Dans la tête de Ben Laden : ce que les documents saisis chez lui nous apprennent sur Al Qaeda et la guerre de l’islam radical contre l’Occident | Atlantico.fr
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Ben Laden était l'artisan de l'obsession pour les Etats-Unis d'une guerre de terrorisme classique qui vise à s'adresser à l'opinion publique par la médiatisation suscitée par l'horreur
Ben Laden était l'artisan de l'obsession pour les Etats-Unis d'une guerre de terrorisme classique qui vise à s'adresser à l'opinion publique par la médiatisation suscitée par l'horreur
©Naseer Ahmed

Au cœur de l'horreur

Dans la tête de Ben Laden : ce que les documents saisis chez lui nous apprennent sur Al Qaeda et la guerre de l’islam radical contre l’Occident

La déclassification de documents jusqu'alors confidentiels retrouvés dans la résidence pakistanaise d'Oussama Ben Laden, à Abbottabad, lors de son assassinat par les forces spéciales américaines, révèlent les méandres de la stratégie du leader défunt de l'organisation terroriste. Des lettres échangées avec des proches de l'organisation terroriste, où l'on apprend que les attentats sont en fait une vaste campagne de recrutement et de sensibilisation à la nécessité de rejoindre le califat et la durée de ses projets presque illimitée, avec l'objectif caché de faire de son fils aîné le premier calife.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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  • Comme en attestent les lettres et les livres retrouvés chez lui, Ben Laden était l'artisan de l'obsession pour les Etats-Unis d'une guerre de terrorisme classique qui vise à s'adresser à l'opinion publique par la médiatisation suscitée par l'horreur
  • Une stratégie marketing pour faire parler de l'islam et ainsi recruter des fanatiques pour en faire des martyrs avec l'ambition d'imposer un jour le califat
  • L'objectif principal étant de montrer par la violence des attentats que la mort ne les effraie pas et ainsi prouver que le jour où ils auront des armes égales, ils écraseront un occident effrayé par l'idée de mourir
  • Un plan qui aurait dû, selon ses écrits, durer plusieurs dizaines d'années, car il était conscient qu'il ne rétablirait pas le califat rapidement, avec pour finalité première de faire de son fils aîné son successeur et le premier calife
  • La seule solution valable pour contrer les projets de l'Etat islamique semble alors une option militaire qui passerait par l'acceptation de la hiérarchisation des ennemis, c'est-à-dire qui s'appuierait sur la Syrie et l'Iran

Atlantico : Les Etats-Unis ont déclassifié des lettres, directives, brouillons et réflexions découvertes au domicile de Ben Laden au Pakistan. Qu'est ce que ces documents nous apprennent de nouveau sur ses obsessions, ses revendications profondes et sur ses motivations ? Qu'apprend-on sur sa conception du monde et quelles différences fondamentales avec l'Occident se font jour ? 

Alain Rodier :103 documents récupérés par le commando Seals 6 ont été déclassifiés par Washington. Cela appelle plusieurs remarques :

1/ Washington se livre à une opération de communication à destination des citoyens américains après plusieurs polémiques lancées sur les conditions de la mort de Ben Laden, et en particulier, après les affirmations du célèbre journaliste Seymour M. Hersh qui prétend que Ben Laden était en résidence surveillée par les services secrets pakistanais et qu'il a été "donné" aux Américains. Toutes les personnes un peu au fait de la situation à Abbottabad se doutent bien que les services pakistanais savaient qui était le prestigieux hôte de cette résidence très visible située à quelques encablures de l'école d'officiers. La question qui se pose: jusqu'à quel niveau car la hiérarchie dans ce pays ne fonctionne pas comme en Occident où les sous-fifres sont obligés de rendre compte aux échelons supérieurs. D''ailleurs, un des documents saisis affirme que l'ISI communiquait en 2010 avec Al-Qaida central en vue d'établir une trêve en Afghanistan. Au passage, on s’aperçoit qu'Al-Qaida continuait à être très présent dans ce pays.

2/ Pour Washington, cela permet aussi de remobiliser les alliés américains qui accordent beaucoup d'importance à DAECH mais semblent oublier un peu Al-Qaida "canal historique". En une phrase: "on surestime DAECH, on sous-estime Al-Qaida". Il n'en reste pas moins vrai que les DEUX mouvements sont extrêmement dangereux. 

3/ Les Américains ont en leur possession des centaines d'autres documents qu'ils dévoileront petit à petit en fonction de leurs besoins.

Une étude sommaire des 103 premiers documents dont certains font des dizaines de pages permettent de recouper un certain nombre de choses qui étaient globalement connues : Ben Laden focalisait sa haine sur les Américains et souhaitait que leurs intérêts soient attaqués à domicile et à l'étranger ; dans ce but, il demandait à tous les mouvements affiliés de tenter de faire quelque-chose contre les États-Unis.

A propos de ces mouvements, la preuve a été donnée que les shebabs somaliens étaient bien affilés à Al-Qaida depuis des années mais que le commandement d'Al-Qaida n'avait pas tenu à officialiser cette liaison afin de garder une certaine confidentialité à ce sujet. Sans se livrer à la même propagande que DAECH, Al-Qaida est très présent sur le continent africain particulièrement  à travers les différents mouvements baptisés Ansar al-Charia en Libye et en Tunisie, AQMI, Shebabs et vraisemblablement des dissident de Boko Haram comme Ansaru.

Il est aussi intéressant de noter qu'il y avait des communications -via des missionnaires envoyés par la Choura (l'organe de commandement)- entre les différentes formations affiliées et "Al-Qaida" central, mais aussi entre ces mêmes mouvements. Ben Laden avait promis d'envoyer 200 000 € à Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Le rôle de liaison assuré par Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA vers les Shebabs et vers AQMI) est aussi confirmé. 

Enfin, Ben Laden possédait une importante documentation technique mais peu de livres religieux. Une partie de cette bibliographie concernait la France, son économie, ses approvisionnements en uranium, la gestion de l'eau potable et même le Service de santé des Armées. S'il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions, cela confirme que la France était (et doit toujours être) dans le collimateur d'Al-Qaida "canal historique" qui a des moyens déployés à l'étranger plus importants que DAECH (du moins, pour le moment).

Comment expliquer qu'un dégoût personnel des Etats-Unis se soit mué en un but fédérateur pour l'islam radical ?

Alain Rodier :Ces documents permettent de mieux se mettre dans l'esprit des salafistes-djihadistes pour comprendre sur quelles bases ils se fixent pour agir. Les États-Unis ont été, de longue date, considérés comme "le grand Satan" (le "petit Satan", c'est Israël), d'abord par les Iraniens après la révolution de 1979, puis par les salafistes-djihadistes. Ben Laden reprochait aux soldats impies américains d'avoir envahi les terres d'islam en 1991. Le Coran ordonne qu'en cas d'invasion de forces impies, le djihad guerrier soit déclenché. Il n'a fait que respecter ce qu'il croyait de juste. Ensuite, les Américains (et plus globalement les Occidentaux mais aussi les Russes) ont été dénoncés par les leaders salafistes comme étant des civilisations décadentes et dépravées que les musulmans du monde entier devaient combattre. Ce discours est toujours très présent et efficace d'autant que les interventions militaires sont assimilées à des croisades.

Dans les lettres découvertes et déclassifiés, on découvre qu'Oussama Ben Laden voulait mettre l'accent sur des attaques spectaculaires contre les Etats-Unis, plutôt que sur une organisation quasi-étatique telle que l'Etat islamique actuel. Derrière cette idée de guerre totale, aux accents nihilistes, quelle était sa stratégie ? Comment l'organisait-il ?

Alexandre Del Valle :  C'est un terrorisme assez traditionnel où l'on utilise la peur et la sidération dans le but de faire cesser les interventions américaines dans le Golfe et la Péninsule arabique qui abrite les lieux saints musulmans. Il faut d'ailleurs se rappeler que l'un des éléments déclencheurs de la guerre d'Al-Qaïda contre les Etats-Unis a été l'occupation de l'Arabie par des soldats « infidèles » en 1991. Ils sont alors devenus les ennemis privilégiés à la place des soviétiques. Ben Laden est l'artisan de ce revirement vers l'obsession pour les Etats-Unis avec pour objectif de faire plier le gouvernement américain afin qu’il cesse d’occuper et donc « souiller » des territoires du Dar al-Islam. C'est une guerre de terrorisme classique qui vise à s'adresser à l'opinion publique par la médiatisation suscitée par l'horreur mise en scène. L'Etat islamique a lui pour but premier de liquider les chiites, les laïques, c'est à dire tous les mécréants et les "mauvais musulmans" dans un contexte plus local, dans le cadre d’une lutte contre « l’ennemi proche », alors que Ben Laden privilégiait l’ennemi lointain.

Alain Rodier : Ben Laden n'était pas nihiliste. Il voulait, dans un premier temps, défendre les musulmans contre l'"agression" des impies qui voulaient leur imposer leur décadence, abattre (tous) les régimes qui gouvernent les Etats musulmans car il les considérait comme des "vendus" aux "impies" (en tête desquels il plaçait la famille Saoud), afin de les remplacer par des gouvernances "pures" respectant une lecture salafiste de l'islam. En gros, le premier objectif consistait à reconquérir les pays musulmans.

Dans un deuxième temps, il s'agissait de porter le fer vers l'ennemi "lointain": les Occidentaux. Mais qu'ils soient plus faciles à vaincre à un horizon éloigné, il convenait d'abord de semer le désordre dans ces pays en montant les populations les unes contre les autres. Pour cela, les actions terroristes étaient à la base de sa stratégie: l'enclenchement bien connu du cycle infernal de la guerre asymétrique enseigné dans les écoles du Komintern : terrorisme - répression - rébellion.

Qu'est-ce que l'on ne comprend pas de la vision du monde de Ben Laden à la considérer avec nos yeux d'occidentaux ? Comment est-ce que cela se matérialise dans sa stratégie ?

Alexandre Del Valle : Ce que l'on ne comprend pas c'est que cet homme et celui qui l'ont protégé, notamment en Afghanistan, n'étaient pas dans une simple logique de résistance territoriale localisée et qu’il n’était pas si grave que cela pour Ben Laden de perdre le contrôle d’un territoire particulier comme l’Afghanistan qui allait forcément être bombardé après le 11 septembre 2001 par les Etats-Unis. Le vrai objectif fondamental de long terme, après celui, immédiat de « libérer » les lieux saints d’Arabie foulés par les « Croisés », était de mettre au point un « marketing de la terreur », un « marketing négatif » au niveau planétaire, destiné à faire parler de l'islam et ainsi à recréer une dynamique mondiale de conversaion via la fascination que produit la terreur et la violence médiatisée, ceci permettant de recruter des fanatiques un peu partout pour en faire des martyrs et pour répandre l’idée du combat en faveur du rétablissement d’un Califat, idée qui existait déjà à l'époque de Ben Laden, mais qui a été mise en œuvre de façon plus territorialisée et rapide par Da’ech. Le terrorisme moderne destiné au public occidental est donc fondé sur l'utilisation de l'opinion publique et des médias, qui ont besoin de sensationnel, à des fins de promotion d’un projet idéologique totalitaire. Le but n’est jamais de tuer pour tuer, mais de tuer de façon terrifiante et médiatisée à outrance afin de terrifier psychologiquement l’Opinion publique, de la remonter contre ses dirigeants et de faire la promotion de la « vraie religion » via les médias et caisses de résonnances mêmes de l’ennemi…

Qu'est-ce qui a pu lui faire croire qu'en s'attaquant aux Etats-Unis en plein cœur créerait un mouvement de repli ?

Alexandre Del Valle : Le grand message de Ben Laden  était de montrer qu'eux n'avaient pas peur de la mort et qu'ils l'aimaient plus que les occidentaux n'aimaient la vie. Le but de cette guerre psychologiquement assez efficace du point de vue marketing est de montrer que le jour où ils auront des armes égales, les « vrais croyants » jihadistes sans peur et sans limites écraseront les Infidèles pusillanimes « esclaves de la vie et des choses du monde d’ici bas ». Cela créé une sorte de syndrome de Stockholm ex-ante, puisque devant des guerriers prêts à tout qui n'ont pas peur de la mort, la seule solution, à terme, pour avoir la vie sauve et ou être « épargnés » est de se soumettre par avance au bourreau… D’où la multiplication exponentielle proprement spectaculaire, depuis septembre 2001, des conversions à l’islam en Occident et même aux Etats-Unis, y compris chez des WASP bourgeois et des anciens GI’s. L’idée est que le Jihadiste sans peur écrasera l’Infidèle matérialiste et décadent dès qu’il aura rattrapé le retard en armement ou dès qu’il s’agira de s’affronter corps à corps, sur le terrain, en dehors des lâches guerres aériennes des Occidentaux. Le message envoyé aux Croisés post-chrétiens occidentaux et au monde mécréant dans son entièreté est que celui qui n'a pas peur de la mort est invincible. Cette idée fascine un grand nombre de gens qui se disent que les Cavaliers d’Allah finiront tôt ou tard par gagner, d’autant que la démographie est de leurs côtés et qu’il faut des jeunes pour se battre….

En quoi cela le dérangeait que les régimes du Moyen-Orient soient proches des Etats-Unis ?

Alexandre Del Valle : En tant que wahhabite qui adhère à un islam salafiste très particulier, il n'y a rien de pire à ses yeux qu'un territoire islamique (dar – al Islam) occupé par un infidèle. La base même de l'idée du salafisme est que le mécréant ne doit jamais avoir le moindre pouvoir sur le "bon musulman". Inversement, lors de la guerre du Golfe,  même si Saddam Hussein était un mauvais musulman, il était quand même sunnite et entouré de musulmans sunnites en pays musulman. C'était donc l'horreur pour Ben Laden, même s'il détestait Saddam Hussein, de voir des chrétiens,  des protestants et des juifs américains « infidèles » envahir un territoire islamique.  Il y a une véritable logique géothéocratique dans tout cela.

Dans l'un des courriers, il explique qu'il veut s'en prendre aux Américains afin de les "forcer à lâcher et à laisser les musulmans tranquille". Pourquoi ne s'être pas attaqué à Israël, dans ces conditions ?

Alexandre Del Valle : Ce que beaucoup d'Occidentaux n'ont pas compris, c'est qu'Israël est relativement une cause secondaire pour les islamistes. Après le 11 septembre, un certain nombre de personnes qui croyaient comprendre le Moyen-Orient ont repris l'intoxication de l'extrême-gauche et des islamistes qui vise à faire croire qu'Israël serait un vrai objectif stratégique majeur des Salafistes d’Al Qaïda alors que la lutte contre la Satan sioniste est plus une cause mobilisatrice symbolique ou prétexte destinée à séduire et mobiliser les masses musulmanes et surtout arabes. La cause première de l’islamisme radical en général est d’abord  de rétablir la Charià partout puis ensuite le Califat universel, et donc d'empêcher les non-musulmans de où que ce soit les musulmans. Israël est certes actuellement dominé par des non-musulmans alors que c'était jadis un territoire islamique mais c'e n’est là qu’un tout petit territoire de la Oumma islamique, et ce n'est pas un lieu saint de l'islam, contrairement à ce que croient nombre de militants pro-palestiens. Le Coran ne mentionne jamais Jérusalem, et Al-Aqsa n’est pas la troisième ville sainte de l’Islam puisqu’il y n’y a que DEUX villes saintes islalmiques : La Mecque et Médine. Leur vrai problème est donc que ces deux territoires sont sous influence américaine, ce qui est pour les Salafistes en général BIEN PLUS GRAVE ENCORE que l’occupation d’Israël par les juifs sionistes.

En quoi comprendre Ben Laden permettrait-il à l'Occident de dégager de nouveaux terrains de négociation avec l'islam radical ? Lesquels ?

Alain Rodier : Malheureusement, je ne crois pas que l'on soit au temps des négociations avec l'islam radical. Il est à l'offensive et ses représentants n'ont aucune intention de "négocier" surtout qu'il n'est pas dans une phase descendante. Mais il faut le répéter, l'objectif des salafistes-djihadistes est ajourd'hui d'abattre les dirigeants des pays musulmans. Téhéran a d'ailleurs bien pris la mesure de la menace qui pesait sur l'Iran chiite (les "apostats") qui sont aussi visés simultanément pour ne pas dire prioritairement. C'est ce qui explique leur aide aux pays alliés, Irak, Syrie et aux rebelles zaïdites (mais là, la situation est plus complexe et mérite d'ultérieurs développements). En effet, il vaut mieux combattre l'ennemi à l'extérieur du sanctuaire national de manière à se préserver une marge de manoeuvre suffisante.

On apprend également qu'il espérait que son fils ainé Hamzah puisse devenir son successeur. Sur quelle durée imaginait-il sa lutte ?

Alexandre Del Valle : Il imaginait sa lutte sur une guerre de cent ans car il ne pensait pas, contrairement à Da’ech, rétablir le califat rapidement. Il pensait que son fils pourrait lui succéder et peut être devenir un jour calife ou un faiseur de Calife, rôle qu'il n'espérait pas lui-même endosser. Il se projetait sur au minimum 20 ans.

Quels types d'actions envisageait-il pour le futur ? Quel en était le but, au-delà de la destruction ?

Alexandre Del Valle : Son but était clair et cette fois proche de celui de l'Etat islamique : renverser tous les régimes « mauvais musulmans », « apostats » (chiites, laïques, nationalistes arabes, comme le parti Baas de Bachar El-Assad, ou tous les régimes arabes ayant un système de gouvernement de type démocratique ou nationaliste autoritaires). Tous les pays doivent avoir des lois fondées sur la charia dans la conception wahhabite-salafiste et takfiriste-jihadiste.

La mort de Ben Laden n'a en aucun cas réglé le problème. Les occidentaux ne sont parvenus à éradiquer la menace djihadiste. Il semble tout aussi inimaginable que l'Etat islamique soit en mesure de détruire l'occident. Quel est le meilleur moyen d'y répondre, si l'on met de côté l'option militaire qui n'a aujourd'hui pas porté ses fruits ?

Alexandre Del Valle : Il faut certes une option militaire qui passe par la hiérarchisation des ennemis : tant que l'on dit que Bachar El-Assad et l’Iran chiite son alliés ne sont as des alliés momentanés ou stratégiques face à l'Etat islamique, il sera presque impossible d'éradiquer l'EI. Si l'on n'a aucune coopération avec le régime qui accueille son siège, à Raqqa, comment en effet en venir à bout, surtout si l’on livre des armes aux rebelles sunnites syriens soi-disant « modérés » aujourd’hui alliés tactiquement avec la branche syrienne d’Al-Qaïda, al-Nosra…. Il faut donc une meilleure coopération avec l'Iran, qui tient l'Irak, puis avec les Russes, qui risquent sinon de nous bloquer à l’ONU ou via leurs alliés chinois, iraniens chiites et autres. Il faut donc une stratégie qui privilégie un ennemi à un autre, comme on avait préféré le stalinisme au nazisme. Et à côté du volet sécuritaire, la solution passe par le retour à un pragmatisme politique qui passe par un système fédéral en Syrie et en Irak et qui garantisse les droits des communautés, afin par exemple que les Sunnites persécutés par des chiites revanchards ne se sentent pas acculés à préférer Da’ech aux dirigeants chiites pro-iraniens, ce qui a d’ailleurs expliqué en grande partie le succès des troupes de Da’ech auprès des tribus sunnites d’Irak.

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