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L’Allemagne, en se raidissant sur l'idée de la libre circulation des travailleurs, se concilie les bonnes grâces de tout son "arrière-pays" centre-européen.
L’Allemagne, en se raidissant sur l'idée de la libre circulation des travailleurs, se concilie les bonnes grâces de tout son "arrière-pays" centre-européen.
©Capture écran/ Youtube France Actu

Miss et Frau M

Dames de fer, le retour mais cette fois-ci elles sont deux... Qui gagnera la guerre sur l’immigration que se sont déclarées Theresa May et Angela Merkel ?

Le torchon brûle entre Theresa May et Angela Merkel au sujet de la libre circulation des travailleurs en Europe. L'Allemagne tente de faire pression sur le Royaume-Uni pour l'empêcher de restreindre l'entrée sur son territoire de travailleurs immigrés. Et pourtant, une telle décision du gouvernement britannique pourrait bien servir... les intérêts allemands.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Suite au discours du 5 octobre de Theresa May, Angela Merkel a affirmé que le Royaume-Uni ne pourrait avoir accès au marché unique européen si le pays limitait l'immigration, car cela conduirait à une "foire d'empoigne en Europe". De ces deux visions actuelles qui traversent toute l'Europe, incarnées par ces deux femmes, quelle est celle étant le plus susceptible de "l'emporter" ? Quelles en sont les conséquences pour l'Europe ?

Christophe Bouillaud : Répondre à une telle question est assez difficile dans la mesure où nous sommes encore seulement au début de la partie qui est en train de se jouer autour du Brexit, aux premières escarmouches.

Pour l'instant, il est évident que les deux camps ont des cartes en mains à jouer. Du côté britannique, l'absence de libre circulation en Europe des travailleurs correspond en réalité à la demande populaire dans la plupart des pays qui importent des travailleurs.

Inversement, la position allemande correspond au fait qu'un certain nombre de pays en Europe exportent des travailleurs. Il me semble en effet que la position allemande correspond moins aux besoins de l'Allemagne qu'à ceux des alliés centre-européens de l'Allemagne tels que la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, les pays baltes, etc. L’Allemagne, en se raidissant sur l'idée de la libre circulation des travailleurs, se concilie les bonnes grâces de tout son "arrière-pays" centre-européen.

Quels sont les pays qui souhaiteraient une évolution des traités ? La position de l'Allemagne est-elle aussi "solide" qu'elle le paraît ?

Sur le papier, les seuls qui souhaitent une évolution des traités et qui l'ont proposée, ce sont les pays du groupe de Visegrad, qui proposent des traités beaucoup moins europhiles qu'auparavant, grosso modo une reculade dans l'intégration européenne. Les Français, les Italiens et les Allemands sont, eux, plutôt sur la ligne d'un traité qui impliquerait plus d'intégration européenne. Entre ces deux visions, l'articulation va être relativement difficile.

L’Allemagne a une position qui est très ambiguë. D'une part, la situation actuelle lui convient très bien. Elle ne veut pas aller plus loin dans l'intégration sans avoir d'extraordinaires garanties que cela se fera à ses propres conditions. Or, il me semble que de telles garanties seraient de toute façon très difficiles à obtenir de la part de ses partenaires. Donc toute avancée dans le sens d'une intégration à l'allemande – en particulier la création d'une sorte de ministre des Finances de la zone euro qui contrôlerait très strictement les dépenses des États membres – serait sans doute très difficile à accepter par les autres États concernés.

Dans quelle mesure, sur ce dossier, la ligne de l'Allemagne, celle de l'application stricto sensu des traités européens, est-elle révélatrice d'une inflexibilité plus générale du pays ? Dans quelle mesure, sur certains dossiers comme l'euro ou la libre circulation des personnes, serait-il sain, sans forcément aller jusqu'à une révision des traités, qu'un véritable débat puisse avoir lieu au niveau européen ?

Vous faites allusion au fait que les dirigeants allemands sont persuadés qu'une communauté européenne ne peut fonctionner que sur le respect des règles. Ce respect compte parmi les choses les plus fondamentales auxquelles tiennent les dirigeants actuels. Le problème réside dans le fait que ces règles ont été édictées à un certain moment de l'histoire européenne, mais ne correspondent peut-être plus à ce qui serait nécessaire aujourd'hui. Effectivement, les dirigeants allemands ont d'énormes difficultés à avancer et à innover par rapport au passé. Cependant, ce refus d'innover correspond aussi au fait que la situation actuelle de l'Allemagne au sein de l'Union européenne est excellente.

L'absence de l'union des transferts pour soutenir l'existence-même de l'euro convient, pour l'instant, parfaitement à la classe politique allemande, et sans doute aussi aux électeurs d'outre-Rhin. La libre circulation des travailleurs, telle qu'elle existe aujourd'hui, est également très intéressante pour un pays qui ambitionne d'être – et qui est déjà – le centre de l'économie européenne, tout en étant en dépression démographique.

Dans le fond, il est intéressant de noter qu'on veut refuser aux Britanniques d'interdire l'entrée sur leur territoire de nouveaux travailleurs. Du point de vue de la théorie économique standard, les Britanniques se tirent une balle dans le pied. Donc dans le fond, pourquoi interdirait-on aux Britanniques de se tirer une balle dans le pied ? Si vous vous attachez stricto sensu aux intérêts de la puissance industrielle allemande, vous devriez presque encourager les Britanniques à faire cette erreur, pour faire en sorte que les travailleurs viennent travailler en Allemagne ! Mais c'est selon moi leur obsession des règles qui les aveugle. Il y a une sorte d'incapacité à envisager une reconstitution de l'Europe sur des bases nouvelles correspondant aux caractéristiques actuelles de ce qu'il est possible de faire aujourd'hui démocratiquement. Les dirigeants allemands manquent cruellement d'imagination.

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