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Covid-19 : l’hypothèse d’une immunité cachée dont bénéficierait une partie de la population prend corps
©JOEL SAGET / AFP

Rôle des lymphocytes T

Covid-19 : l’hypothèse d’une immunité cachée dont bénéficierait une partie de la population prend corps

De nombreuses questions se posent sur le rôle des lymphocytes T dans le cadre de la lutte contre la Covid-19. L'immunité cellulaire est-elle aussi importante que celle des anticorps face au coronavirus ? Ces cellules peuvent-elles être utilisées dans le cadre de la recherche d'un vaccin ?

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico.fr : Quel peut être le rôle des lymphocytes T dans la lutte contre le coronavirus ?

Stéphane Gayet : Il est navrant que beaucoup de personnes – y compris des professionnels de santé – continuent à assimiler l’immunité aux anticorps, ce qui est plus que réducteur, c’est simpliste et erroné. Car on peut, ne pas avoir d’anticorps circulants dirigés contre un agent infectieux donné – en fait, se situer en dessous du seuil de détection habituel – et se défendre pourtant correctement contre cet agent infectieux. Certes, l’esprit humain mémorise des notions schématiques, faciles à comprendre et nous avons appris à l’école que, pour nous défendre face à une infection, nous produisions des anticorps.

Résumer notre système immunitaire à la production d’anticorps revient à résumer notre armée de défense nationale aux tireurs d’élite, aux engins lanceurs de missiles et aux drones mitrailleurs ; l’armée de défense comporte un état-major, des officiers et sous-officiers, des postes de commandement, des services et agents de renseignement, des services logistiques et de communication, des engins blindés terrestres, des avions de chasse, des bombardiers, des parachutistes et des combattants équipés d’armes de poing, des grenades, etc.

Cette assimilation du système immunitaire aux anticorps conduit à commettre des erreurs d’interprétation : on dose – dans le sang - les anticorps (immunoglobulines) spécifiques d’un virus donné et on déduit de leur concentration dans le sang (absence, taux faible, taux élevé) le niveau d’immunisation contre ce virus, ce qui est une grossière approximation.

Avec la pandémie CoVid-19 – qui indéniablement nous fait faire des progrès dans bien des domaines médicaux et pas uniquement -, on semble redécouvrir qu’à côté de l’immunité dite humorale (anticorps), il existe d’autres composantes au moins aussi efficaces de notre système immunitaire, dont l’immunité dite cellulaire ou plutôt « à médiation cellulaire », expression qui signifie que certaines cellules immunitaires interviennent directement au contact de l’agent infectieux (elles peuvent être comparées aux combattants équipés d’armes de poing).

Ce Schéma qui provient du Collège français des immunologistes médicaux présente de façon résumée les principaux acteurs de ce que l’on appelle « la réponse immunitaire » à une agression microbienne.

Les anticorps n’apparaissent pas sur ce schéma, ce sont de grosses protéines (immunoglobulines, ce qui signifie « globulines immunitaires », les globulines étant de grosses protéines globuleuses qui se trouvent dans le sang). Ils sont synthétisés (produits et libérés dans le sang) par les plasmocytes qui sont des lymphocytes B situés dans les tissus.

On voit sur ce schéma que les plaquettes sanguines (ayant un rôle essentiel dans la formation de thrombus ou « caillot », en cas de saignement) interviennent également dans l’immunité.

Le système immunitaire constitue une véritable armée de défense. Les lymphocytes (cellules B, cellules T et cellules NK) peuvent être comparés aux officiers, sous-officiers, commandos et kamikazes. Quand on parle de « cellules B ou de cellules T », on désigne en réalité des lymphocytes B et T. Dans le sang (circulant), il existe trois types de globules blancs ou leucocytes : les lymphocytes (B, T et les cellules NK), les monocytes et les « polynucléaires » ou plutôt granulocytes.

Le phénomène de « mémoire immunitaire » est l’apanage des lymphocytes B et T. Les lymphocytes T CD4 ont une fonction de coordination et de facilitation de la « réponse immunitaire » (lymphocytes « helpers » en anglais : help, aider) ; ce sont eux qui sont détruits par le virus VIH. Les lymphocytes T CD8 ont une fonction toxique : ils produisent des molécules qui attaquent les agents infectieux ainsi que les cellules déjà infectées par un agent infectieux (virus notamment). Les cellules NK ont une fonction tueuse (cellules « natural killers » en anglais : kill, tuer), elles sont des sortes de commandos plus ou moins kamikazes.

Les monocytes sont l’équivalent dans le sang circulant des macrophages dans les tissus (ils peuvent absorber de gros « macro » éléments étrangers). Les granulocytes sont, comme leur nom l’indique, des leucocytes qui produisent des granulations dont le contenu est libéré en cas d’agression (sorte d’empoisonnement de l’agresseur par des substances chimiques) ; ces granulations peuvent être neutrophiles (affinité pour les molécules neutres), basophiles (pour les molécules basiques) ou éosinophiles (pour les molécules acides).

Les mastocytes (dans les tissus) sont proches des granulocytes basophiles du sang : ils interviennent en cas d’agression microbienne pour activer les réactions inflammatoires (afflux de sang et de globules blancs).

Quant aux cellules dendritiques (histiocytes), ce sont des agents de renseignements et des opérateurs de communication : elles transmettent des informations (antigènes) aux lymphocytes T.

Enfin, les cellules endothéliales (elles tapissent les parois internes des vaisseaux sanguins) et les cellules épithéliales (elles tapissent la surface des muqueuses) ont-elles aussi un rôle important dans la défense immunitaire (elles sont en première ligne).

Comme on le voit, les lymphocytes T (« cellules T ») jouent un rôle magistral dans la défense immunitaire. Lors d’une infection virale comme la CoVid-19, ils sont au moins aussi importants que les lymphocytes B et notamment les plasmocytes qui produisent les anticorps. On appelle souvent, commodément, l’immunité autre que les anticorps, « immunité cellulaire ou à médiation cellulaire », dont les lymphocytes T sont les coordinateurs et les régulateurs. De récents travaux effectués par des immunologistes de la faculté de médecine de Strasbourg ont mis en évidence le rôle essentiel de l’immunité cellulaire en cas de CoVid-19. Mais en pratique, dans les analyses biologiques dites « de routine », on n’explore que l’immunité humorale (dosages d’anticorps : sérodiagnostics ou examens sérologiques), tout simplement parce que c’est plus facile et plus courant ; c’est très réducteur et on se prive ainsi d’informations précieuses.

L'immunité cellulaire est-elle aussi importante que celle des anticorps ?

Comme nous l’avons vu plus haut, l’immunité cellulaire est en réalité au moins aussi importante et même tout compte fait plus importante que l’immunité humorale (anticorps). Mais son exploration est plus technique, plus délicate, plus longue et plus coûteuse que celle de l’immunité humorale (sérodiagnostics ou examens sérologiques). Il serait vraiment temps que l’on évolue dans ce domaine, car cela concerne beaucoup d’agents infectieux, pas uniquement le SARS-CoV-2.

Car, comme je l’ai dit, il existe incontestablement des personnes qui ont des taux de base faibles ou très faibles d’anticorps spécifiques dirigés contre un agent infectieux donné, mais qui néanmoins se défendent très bien en cas d’infection par cet agent infectieux. En particulier, ces personnes sont généralement capables de produire très rapidement, dès que cet agent infectieux se présente, des anticorps (ces anticorps n’étaient pas nécessaires lorsque cet agent infectieux était absent) ; c’est le phénomène de mémoire immunitaire des lymphocytes B : cette mémoire est mise en œuvre de façon rapide lors d’une réponse immunitaire dite « secondaire » ; il faut simplement, pour que cela puisse se produire, que le système immunitaire ait déjà mis en mémoire cet agent infectieux lors d’une réponse immunitaire dite « primaire » (infection ou vaccination).

Ces cellules peuvent-elles être utilisées dans la recherche d'un vaccin contre la CoVid-19 ?

Bien sûr et c’est de toute façon le cas. En réalité, l’immunité cellulaire et l’immunité humorale œuvrent de concert. Elles sont complémentaires et en réalité indissociables, bien qu’il existe des déficits immunitaires sélectifs de l’une ou de l’autre.

Le principe d’un vaccin est de forcer la mise en mémoire par le système immunitaire, d’un agent infectieux microbien et plus exactement de ses antigènes les plus déterminants. C’est une sorte d’immunisation active forcée. Aujourd’hui, on maîtrise plusieurs approches vaccinales. S’agissant de l’élaboration d’un vaccin antiviral, on peut utiliser des particules virales (virions) inactivées (« tuées »), une souche virale atténuée (« vivante », mais affaiblie), des antigènes viraux seuls, un autre virus (rougeole, par exemple) auquel on a greffé les gènes nécessaires du virus en cause, etc.

La recherche vaccinale est devenue en effet une activité de très haut niveau scientifique et technologique. Et, quelle que soit l’approche qui est choisie, l’immunité cellulaire et l’immunité humorale sont en général mobilisées (toutefois, quand le vaccin se résume à un antigène viral, il s’agit essentiellement de l’immunité humorale : la production d’anticorps).

Il faut retenir qu’une infection virale est un processus complexe et que le système immunitaire doit mobiliser toutes ses compétences et ses forces pour la combattre efficacement ; pour qu’un vaccin soit efficace, il faut donc qu’il intègre tout cela, d’où le long délai (au strict minimum un an et demi à deux ans) pour le mettre au point.

Propos recueillis par Mark Samba 

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