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Un couvre feu a été décrété à Sens (photo d'illustration).
Un couvre feu a été décrété à Sens (photo d'illustration).
©Reuters

Abandonnés

Couvre-feu à Sens : comment la rhétorique de la dénonciation de la stigmatisation des quartiers a entretenu l’abandon des habitants des banlieues

Alors que toute la population d'un quartier vit maintenant sous le régime du couvre-feu, l'heure est aux questions et remises en questions. En s'interdisant de pointer du doigt certains groupes pour éviter la stigmatisation, on a peut-être condamné toute une population.

Zohra Bitan

Zohra Bitan

Membre fondatrice de La Transition, Zohra Bitan est cadre de la fonction publique territoriale depuis 1989, ancienne conseillère municipale PS de l'opposition àThiais (94), et était porte-parole de Manuel Valls pendant la primaire socialiste de 2011. Militante associative (lutte contre la misère intellectuelle et Éducation), elle est l'auteur de Cette gauche qui nous désintègre, Editions François Bourin, 2014.

 
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Atlantico : Un couvre feu a été décrété à Sens, pour l'intégralité de la population d'un quartier. N'est-ce pas étrange qu'après des années de réthorique "anti-stigmatisation des jeunes de banlieues", une population entière dans toute sa diversité pâtisse des agissements de certains de ses membres ? N'est-ce pas le signe de l'échec de ce discours ? 

Zohra Bitan : C’est triste d’arriver à punir tout un quartier alors que nous alertons depuis des années sur la nécessité de s’occuper sérieusement de la minorité agissante. Cette minorité qui pourrit la vie de tout un quartier sévit en toute impunité depuis toujours au nom du sacro saint « pas de stigmatisation ». Mais au final, la stigmatisation vient de prendre une puissance dont sont comptables ceux qui hier, préféraient le déni et la complaisance ! 

Malgré les importants investissements financiers de la part de l'Etat, n'a-t-on pas laissé les habitants des banlieues seuls face à la criminalité ou la radicalisation religieuse ? Ne sont-ils pas en train de le payer une deuxième fois aujourd'hui à l'heure des mesures de sécurité et des restrictions de liberté ? 

Les politiques ont toujours géré les cités, les quartiers populaires sous le prisme du paternalisme, du misérabilisme et de la culture de l’excuse. Ils ont eu tort. Cette approche est violente, méprisante et humiliante. Certes la condition sociale génère des handicaps sociaux mais l’humain reste quelqu’un de capable de s’extraire de sa condition sociale, pourvu qu’on lui donne un mode d’emploi, les clés et certainement pas des pansements, de quoi survivre jusqu’au prochain.

L’exclusion de l’effort individuel est une exclusion de la société et de la communauté nationale. Quand des jeunes se retrouvent à n’être considérés que apte au stand up ou au hip hop on s’interroge sur les ambitions d’un pays à l’égard de ces citoyens.

L’addition de ces facteurs qui sont le paternalisme, les discriminations à l’emploi, territoriales, sociales ont créé des gens qui ne se sont pas sentis faire partie de la société française. Parce que la société française, par des politiques spécifiques basées sur l’idée qu’ils ne pouvaient pas faire la France avec tout le monde mais qu’entre eux, a permis à des gens de trouver un sens à leur vie chez les premiers qu’ils croisent, et malheureusement parfois les pires.

La politique de la ville n’a jamais priorisé dans ses actions le rôle et la responsabilité des parents avec pour objectif qu’ils soient les premiers éducateurs de la chaine éducative qui passe par l’école et le péri scolaire.

On a traité la question de la jeunesse en l’achetant, par des vacances, par des salles de sports, par des terrains de foot… l’achat de la paix sociale nous revient en pleine figure.

Des cerveaux vides ou pleins du sentiment d’être rejeté sont disponibles pour y intégrer la haine !

L'abandon de l'Etat ne s'est-il pas surtout manifesté sur le plan culturel ? N'a-t-on pas essentialisé les populations des "banlieues" ou des "quartiers" en parlant de "culture des banlieue" ? Alors que ces populations sont diverses en âges, origines, religions, couleurs de peaux etc. 

A 8 ans, j’ai compris que si je ne me remplirais pas les poches, je me remplirais la tête. C’est ainsi que mon engagement commence à 16 ans.

Oui l’Etat a permis que dans les banlieues, la culture soit celle de leur création mais jamais celle dont notre beau pays regorge. C’est là encore une forme de mépris inacceptable et qui montre l’hypocrisie de l’intégration. La peinture, la littérature, la musique, les musées, le patrimoine etc auraient dû faire partie d’un accès, d’un apprentissage intense car cela participe à se sentir appartenir à un pays, son histoire et ce qui l’a fait.

La politique de la ville n’a réussi que lorsque ce sont des femmes, des hommes, qui individuellement, considéraient que chaque jeune, chaque habitant a sa place dans la société française et l’ont aidé à y prendre part en lui donnant le mode d’emploi pour y devenir autonome.

L’éducation, que ce soit celle de la politesse, du civisme, de la culture, est universelle ; il n’y a pas de recette pour les pauvres et une autre pour les autres. Il faut juste considérer que chez ceux qui ont le moins, il faut non pas donner plus, mais permettre plus facilement l’accès.

Et il reste non seulement beaucoup à faire mais tout à recommencer ; changer les discours, l’approche, les moyens, et la finalité qui n’est autre que celle d’arriver à une communauté nationale qui intègre ses habitants

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