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Coup de filet dans les milieux d’extrême-gauche : vers un retour de la violence politique qui tue ?
©Thomas SAMSON / AFP

Actions brutales

Coup de filet dans les milieux d’extrême-gauche : vers un retour de la violence politique qui tue ?

Vendredi 11 septembre, sept membres de l'ultra-gauche ont été arrêtés sur soupçons d'action violente. Est-ce un cas isolé ?

Xavier Crettiez

Xavier Crettiez

Xavier Crettiez est professeur de sciences politiques à l’université de Versailles Saint-Quentin. Spécialiste de la question de la violence politique en Corse, il a publié en 1999 La question Corse, puis en 2010 l'ouvrage Les violences politiques en Europe : un Etat des lieux, en collaboration avec Laurent Mucchielli.

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Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico.fr : En France, vendredi dernier, sept membres présumés de l’ultra-gauche ont été présentés à un juge antiterroriste, alors qu’ils préparaient une action violente. Alors que les Black blocks infiltrent les manifestations. Est-ce la preuve d’une résurgence de la violence politique ?  

Paul-François Paoli : La violence est un invariant de l'ultra gauche et c'est même un des traits qui la distingue de la gauche même quand celle ci se veut radicale. Il est d'ailleurs notable que quand il est question de violence à droite on parle aussitôt de "fascisme" alors que la vraie violence de rue est depuis très longtemps en France le fait de l'ultra gauche. Celle-ci est apparue avec les maoistes dans les années 68-70. Les chefs maoistes comme Alain Geismar qui dirigeait la Gauche prolétarienne appelaient régulièrement à l'insurrection dans la France de Pompidou. Et ils se targuaient de préparer la guerre civile en 1971 et  en 1972. Il faut à ce sujet lire les ouvrages de Christophe Bourseiller. Puis sont arrivés les Autonomes qui, en 1979 et au début des années 80, attaquaient les manifestations syndicales et les services d'ordre de la CGT. Leur théoricien était en particulier le philosophe italien Toni Negri qui avait été proche des Brigades rouges. Et n'oublions pas non plus les sympathies délirantes de Jean Paul Sartre pour la Bande à Baader allemande ou le terrorrisme palestinien. Parler de résurgence n'est pas absurde à condition de rappeler qu'il existe une continuité de la violence radicale venant de gens souvent déstructurés intellectuellement.

Xavier Crettiez : D’abord ce sont des militants d’ultra-gauche et non d’extrême gauche, parce que justement il y a une très forte diminution de la violence d’extrême gauche qui a quasiment disparue. Si on regarde les mouvements marxistes ou trotskistes qui pratiquaient la violence idéologique tels qu’Action directe, les Francs-tireurs et partisans, la Gauche prolétarienne, ces groupes ont complètement disparu. A leur place à émergé une mouvance dite d’ultra-gauche - un terme détesté par ceux qu’il décrit mais que les chercheurs utilisent, même s’il y a débat – qui regroupe principalement les libertaires et les autonomes. Cette violence là est relativement nouvelle en France, même si les autonomes ont pour origine des groupes allemands des années 1970 qui luttaient par la violence pour des squats dans le centre de Berlin. Mais en France c’est beaucoup plus contemporain. Parmi eux, vous avez ceux qu’on appelle les Black blocks, ce qui désigne une technique et une esthétique politique. Ils s’identifient à travers leur code vestimentaire et activiste. C’est en même temps une pratique de lutte un peu théorisée avec l’idée d’utiliser la violence contre la violence oppressive de l’Etat et du système capitaliste tout en libérant de l’espace de rue en s’attaquant aux banques et grandes enseignes. C’est proche de ce que Hakim Bey a théorisé comme étant des zones autonomes temporaires (TAZ). Dans cette violence idéologique il y a aussi l’extrême droite, ils ont un niveau de violence constant qui n’a rien à voir avec celui de l’ultra-gauche. La violence d’ultra-gauche pose des problèmes d’ordre public, la violence d’extrême droite pose des problèmes de pénalisation individuelle. Elle est beaucoup plus meurtrière mais quantitativement moins importante.

Il y a un autre type de violence politique c’est la violence des religieux et principalement des islamistes. On l’a connue sur le territoire en 1986 et 1995 mais elle a pris une envergure très forte ces dernières années. Dans le même temps, vous avez deux types de violence qui sont en réduction : les violences syndicales qui sont beaucoup moins importantes qu’auparavant et au sein de ces dernières, principalement les violences agricoles. Dans les années 1970 les manifestations des agriculteurs et surtout des viticulteurs dégénéraient avec des morts de gardes mobiles. Ça a beaucoup diminué, si l’on met de côté 2016 avec la loi travail qui a provoqué un mouvement un peu dur. Ensuite, ce sont les violences séparatistes, indépendantistes. Sur tous les épisodes violents depuis 1986, environ 6000, plus d’un tiers est dû aux indépendantistes notamment corses. Depuis ça a beaucoup disparu. Enfin, il y a la violence de ceux que j’appellerais les sociétaux, c’est-à-dire les écologistes radicaux, végans antispécistes, etc. Ils sont en augmentation mais c’est une toute petite portion (5%). Mais 90 % de leur violence à lieu depuis les années 2000. C’est une petite partie mais qui est en croissance très forte. Sur ces familles c’est principalement les religieux et l’ultra-gauche qui sont en croissance. Je dirais que globalement la violence politique est à la baisse, mais sur le nombre de morts on est à la hausse. Les attentats islamistes à eux seuls font 70% des morts depuis 1986. Sur les destructions en général, on est plutôt à la baisse puisque l’essentiel des faits était dû aux Corses. 

Atlantico.fr : Le contexte de la pandémie de coronavirus, et de fortes critiques à l’égard de l’état peut-il être un terreau fertile à la violence politique ? Ou bien est-ce un phénomène plus large des années 2000 ?

Paul-François Paoli : Oui c'est un terreau très fertile parceque les Français ont souvent un rapport ambivalent à l'Etat. Ils en attendent beaucoup et du coup ils le dénigrent d'autant plus . Ils exigent les avantages de l'Etat providence et détestent l'ordre régalien, en particulier ce qui rélève de l'ordre public et de la police. Le Francais est individualiste comme l'anglo,saxon mais il est aussi sécuritaire et dès que des policiers commettent des fautes, comme on l'a vu avec ce producteur molesté récemment, il redevient libertaire alors même qu'il a tendance à trouver que la police ne fait pas son travail. Par ailleurs ce sont toutes les institutions, depuis la justice à la police en passant par l'Ecole qui sont fragilisées aujourd'hui sur le plan de la légitimité. Je ne vois qu'une institution qui échappe à ce dénigrement permanent, c'est l'armée. D'ailleurs sur le terrain les gendarmes qui sont des militaires sont bien plus respectés que les policiers. Tout cela favorise évidemment l'excitation des Black Blocks qui profitent de l'idéologie humanitaire ambiante pour produire impunément leurs exactions nihilistes sous l'oeil faussement navré de journalistes dévoyés.  

Xavier Crettiez : Je n’ai pas l’impression que la pandémie ait joué. La violence politique se comprend en terme relationnel, très souvent dans une confrontation avec l’Etat. Or la pandémie a freiné les possibilités de manifestations et d’expression publique. Le mouvement des Gilets jaunes a été pas mal freiné par l’arrivée de cette pandémie même s’il s’éteignait. Dans d’autres pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne ou l’Italie, vous avez eu des mouvements anti-masques, des protestations très fortes et parfois assez radicales contre des politiques publiques jugées liberticides. Paradoxalement, en France ça n’a pas du tout été le cas. Il y a des éléments un peu complotistes mais ça ne s’est pas traduit par des manifestations. Il n’y a pas eu de manifestations contre le confinement alors qu’il y en a eu de très fortes ailleurs. Aux Etats-Unis, des hommes en arme sont quand même rentrés dans le congrès du Michigan.

Les années 2010 ont marqué l’arrivée de la violence terroriste islamiste, qui jusqu’à présent n’était que transactionnelle (le Hezbollah en 86, les GIA en 95) pour protester contre la politique de l’Etat français et obtenir quelque chose. En 2014, le terrorisme islamiste est non transactionnel. L’objectif n’est pas d’obtenir quelque chose mais d’attaquer la France pour ce qu’elle est. Il y a des faits, la loi CPE en 2006, la loi Travail de 2016 et l’épisode des gilets jaunes qui sont novateurs car ils mettent sur agenda militant l’idée que la violence pouvait payer et ce d’autant plus que les manifestations ordinaires ne fonctionnent plus. Le nombre de manifestations et de grèves a considérablement diminué (par 10 entre 1945 et maintenant) parce qu’il ne fonctionne pas. Donc il faut quelque chose de nouveau et pour que ça marche il faut attirer les médias ou mettre une forte pression, et la violence est un moyen de participer à cela. Il y a des acteurs qui ont les ressources de la violence, comme les black blocs et d’autres groupes. Les gilets jaunes ça a été une traduction de ça et ils ont obtenu des choses. Le deuxième point c’est que les modes de répression policière ont considérablement changé dans le sens d’une plus grande militarisation. Le modèle français du maintien de l’ordre qui reposait sur la mise à distance et la retenue des coups est un modèle qui a complètement cédé. On est passé à un modèle de recherche de coups, notamment parce qu’on n’a fait faire du maintien de l’ordre à des forces de police qui ne sont pas spécialisées dans le maintien de l’ordre. Olivier Filleule le montre, 95% des blessures de LBD pendant les gilets jaunes sont dues à 5 % des forces : les BAC. Cette militarisation a accentué les phénomènes de violence car elle est le plus souvent relationnelle et non ontologique. A cela s’ajoute un préfet différent, qui va chercher systématiquement le contact.

Atlantico.fr : Est-ce un constat principalement français ou peut-on observer des tendances européennes ou occidentales ?

Paul-François Paoli : La violence idéologique de nature terroriste a été très importante en Italie et en Allemagne durant les années 70. Nous n'avons jamais connu de phénomène comme les Brigades rouges ou la Bande à Baader. Mais ce qui est spécifique à la France c'est une certaine sous culture révolutionnaire d'ailleurs cultivée avec complaisance par les réthoriciens verbeux de la France insoumise ou parmi certains pseudo écolos qui sont en fait des gauchistes prêts à s'allier à tous les ennemis de l'Etat. Les intellectuels, à quelques exceptions près, ont renoncé à l'idée révolutionnaire mais il existe toute une petite bourgeoisie d'assistés culturels qu'Alexandre Devecchio a parfaitement qualifiée de "bobolchévique" qui rêve d'en découdre.   

Xavier Crettiez : C’est très difficile de comparer, notamment avec les Etats-Unis qui n’ont pas cette tradition contestataire mais de violence très importante et beaucoup plus que nous. Sur la militarisation de la police, c’est l’inverse qu’on observe dans les modèles allemand, hollandais ou scandinaves. Ils cherchent à éviter l’escalade dans une philosophie qui était auparavant celle de la France. La France a été en pointe sur le maintien de l’ordre jusque dans les années 2000 et on en a exporté. Actuellement, nous sommes pointés du doigt comme les mauvais élèves de l’Europe. En Allemagne ou en Hollande, les CRS ne mettent pas leurs casques ou boucliers immédiatement et font de la désescalade. Il n’y a pas cette même dynamique radicale. De nombreux pays ont été touchés par la vague islamiste mais la France a payé cher. Sur la mouvance séparatiste ça s’est calmé un peu partout en Europe, même en Grande-Bretagne avec l’IRA. Sur l’écologie radicale, les Anglais sont beaucoup plus touchés que nous. Pour le MI5 et MI6, ils étaient la menace terroriste majeure après l’IRA. En France, c’est arrivé beaucoup plus tard et je crois pas qu’il y ait eu pour l’instant de traduction en justice devant le Parquet national anti-terroriste d’activistes écolos.

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