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Des employés travaillent au sein d'un site du groupe Amazon.
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©CHRIS J RATCLIFFE / AFP

Consommateurs 2.0

Commerce en ligne : l’ère numérique accentue les inégalités de consommation

Selon une étude menée par un chercheur en économie de la Banque de France et par une professeure de l’École de commerce de Copenhague, la numérisation entraîne une augmentation des inégalités de revenus dans le monde occidental.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Que cela soit aux plans administratif, commercial ou simplement par la communication, le monde se numérise de plus en plus et l’économie mondiale s’en trouve affectée. Une récente analyse de Kai Arvai et Katja Mann étudie cette relation et trouve deux principaux effets : une polarisation des revenus et une baisse du prix relatif des biens numériques. Comment ces phénomènes se manifestent-ils ?

Michel Ruimy : De manière générale, la technologie numérique transforme notre économie en modifiant fondamentalement notre manière de consommer et de produire. Une évaluation complète de l’impact des technologies de l’information et de la communication (TIC) sur la Société doit donc considérer l’effet de la numérisation sur les revenus mais également celui sur les prix des différents biens de consommation.

Traditionnellement, la recherche économique relative à l’impact de la numérisation sur les inégalités dans les pays développés se concentre sur les inégalités de revenus et suggère que la numérisation rend le monde plus inégalitaire, les TIC tendant à accroître la prime de compétence (Les travailleurs hautement qualifiés sont plus productifs tandis que les moins qualifiés sont souvent exclus du monde du travail).

Toutefois, le débat doit aussi s’intéresser à l’un des prolongements du revenu : la consommation. Avec la digitalisation de l’économie, les inégalités de revenu induisent-elles des inégalités de consommation ? A priori, il est difficile de mesurer l’effet des TIC sur les prix à la consommation. Si l’utilisation accrue de la technologie rend certains biens de consommation plus abordables, ceci profitera aux groupes qui consomment relativement plus de ces biens. La numérisation affecte ainsi l’inégalité de consommation non seulement par le biais des changements de revenus, mais aussi par celui des prix à la consommation.

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Cet effet peut s’exercer soit dans même sens que l’effet sur le revenu soit, en sens opposé. Or, les foyers à hauts revenus, qui ont une « part numérique » plus importante dans leur panier de consommation que les ménages les moins fortunés, sont les principaux bénéficiaires d’une baisse des prix. Le canal des prix amplifie donc l’effet de la numérisation sur les inégalités. En d’autres termes, si l’effet sur le revenu est important, le canal des prix a également des effets importants sur le bien-être des individus et expliquerait une part non négligeable de l’augmentation des inégalités de consommation due au numérique.

Dans quelle mesure ces tendances favorisent-elles les hauts revenus ?

La« numérisation de la consommation » (part des TIC dans la consommation) des ménages les plus fortunés est significativement supérieure à celle des ménages les plus démunis. En effet, les biens de première nécessité (alimentation, textiles…), consommés de manière disproportionnée par les ménages les moins fortunés, sont produits par des industries ayant une faible part de TIC. A l’opposé, les produits financiers et assurantiels, éducation…, recourant davantage aux TIC (actifs numériques dans le stock de capital de producteurs de produits finis), sont plus consommés par les foyers à haut niveau de compétences et de revenus.

De plus, en raison d’une évolution des prix relatifs plus favorable (la hausse des prix des produits numériques est plus faible que celle des produits non numériques), la numérisation a renforcé les inégalités de revenus du fait de cette discrimination de consommation, l’intensité de l’impact de la modification des prix relatifs dépendant de la position du foyer dans la distribution des revenus.

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Ainsi, la polarisation accrue des salaires associée à un effet prix plus favorable favorisent les ménages hautement qualifiés.

Ces résultats récents sont-ils conformes avec les apports de la littérature sur le sujet jusqu’à présent ?

La littérature économique montre que l’utilisation accrue que l’automatisation des processus de production a contribué à la polarisation des salaires et de l’emploi ainsi qu’une baisse de la part du travail. Dès lors, à mesure que la technologie d’automatisation devient plus productive, elle conduit à une augmentation de la prime de compétence : les ordinateurs et les robots se substituent aux travailleurs peu qualifiés et complètent les travailleurs hautement qualifiés. Les changements technologiques se font ainsi au détriment des professions peu qualifiées ou à forte intensité de routine. Ils induisent non seulement une plus grande inégalité de revenus, mais aussi une répartition plus inégale de la richesse par le biais de rendements plus élevés du capital.

L’étude Kai Arvai et de Katja Mann, s’intéressant aux conséquences distributives des nouvelles technologies sur la consommation, confirme ces éléments et la complète en soulignant que l’inégalité de consommation reflète l’évolution des revenus mais aussi l’importance des effets de prix des TIC.

Quels enjeux politiques ce constat pose-t-il ? Comment résoudre ces inégalités de consommation liées au numérique ?

Face à la généralisation croissante de l’accès aux TIC dans les pays développés, le débat sur la « fracture numérique » s’est déplacé ces dernières années. Traditionnellement centrée sur les inégalités liées à l’accès matériel aux TIC, l’attention s’est progressivement déportée sur les différences sociales liées à leurs usages, ancrées dans des contextes sociaux et culturels particuliers. Alors que les disparités en termes d’accès tendent à se réduire, de nouvelles inégalités apparaissent et s’amplifient autour de leurs modes d’usage (fracture numérique de second degré). Il convient dès lors de parler d’inégalités numériques plutôt que de fracture.

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Le déploiement de politiques ciblées sur la réduction des inégalités numériques ne doit pas, dès lors, négliger l’existence d’un problème plus général : le déficit d’égalité d’accès à l’éducation et à la formation pour tous. Réduire les problèmes de formation à ceux de l’alphabétisation numérique, sans se poser la question des conditions nécessaires à l’acquisition de ce savoir-faire technique revient à oublier que si une partie de la population ne possède pas les compétences numériques (digital skills), elle ne pourra pas s’insérer activement dans la société (appropriation à long terme des contenus offerts par les TIC, capacité à les développer à travers leurs activités en ligne…).

Or, les individus qui n’accèdent pas à la connaissance en ligne sont bien souvent ceux qui n’accèdent pas non plus à la connaissance de manière générale. Cette réflexion se pose avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui que les couches moyennes de la population commencent à tirer profit de leur initiation aux compétences numériques. Les personnes qui restent encore à l’écart de cette évolution sont bien souvent celles qui subissent des handicaps plus profonds qu’un simple déficit de savoir-faire techniques.

Si l’on veut que l’intégration des TIC dans la société serve des objectifs de justice sociale, il est essentiel d’articuler les politiques d’inclusion numérique à des réformes sociales plus fondamentales. Si cela n’a pas lieu, la diffusion accélérée des TIC aura comme effet non pas de rétablir davantage de justice sociale, mais, au contraire, de prolonger voire d’amplifier les inégalités sociales existantes.

Pour retrouver l'étude de Kai Arvai et Katja Mann publiée sur VoxEU : cliquez ICI

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