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Comment sommes-nous passés de "l'amour de soi", prôné par Jésus, à la "haine de soi" ?
©NIKOLAY DOYCHINOV / AFP

Bonnes Feuilles

Comment sommes-nous passés de "l'amour de soi", prôné par Jésus, à la "haine de soi" ?

Contrairement à une illusion tenace, c'est en étant narcissique, en étant en paix avec soi, que nous pouvons développer un rapport authentique aux autres, sans les prendre de haut ni se rabaisser soi-même. Extrait de "Sauvez votre peau ! Devenez narcissique" de Fabrice Midal, publié aux Editions Flammarion. (1/2)

Fabrice Midal

Fabrice Midal

Philosophe et écrivain, Fabrice Midal est l’un des principaux enseignants de la méditation en France. Il a publié de nombreux livres à succès, dont le libérateur Foutez-vous la paix ! (Flammarion-Versilio, 2017), bientôt traduit dans le monde entier. Sauvez votre peau ! : Devenez narcissique (2018).
"Sauvez votre peau ! devenez narcissique" de Fabrice Midal

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J'avais trente ans quand j'ai lu les Évangiles. Par moi-même, et non en écoutant ce que l'Église m'en disait. J'avais le souvenir d'un Jésus père fouettard, j'ai découvert un individu qui refusait la morale et la norme quand elles lui étaient imposées. J'imaginais un homme sévère, se sachant fils de Dieu et délivrant doctement son savoir, j'ai trouvé un personnage enthousiaste, profondément narcissique. Un Jésus qui poussait chacun à se reconnaître digne d'amour, non pas du fait de ses mérites mais par sa seule qualité d'être humain.

Relève la tête et avance, dit-il aux pécheurs, aux prostituées, aux percepteurs d'impôts. Il s'adresse à la Samaritaine qui appartient pourtant à un peuple ennemi, qui est elle-même, selon les critères de son époque, une femme de mauvaise vie, mariée cinq fois et vivant avec un sixième homme qui n'est pas son mari. Elle est honteuse, elle se sent coupable, Jésus lui demande de puiser de l'eau pour lui, mettant ainsi à bas les règles de pureté de son temps. Il lui rend sa dignité, lui signifie qu'elle est aimable telle qu'elle est, sans raison, parce qu'elle le mérite, indépendamment de ses propres mérites et de toute autre considération. Juste parce qu'elle est. Le message de Jésus n'est pas sujet à controverse : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22 : 39), dit-il en reprenant, mot pour mot, ce commandement du Lévitique (18 : 32).

L'amour du prochain présuppose donc l'amour de soi. La philosophe mystique Simone Weil, juive qui se considérait chrétienne même si elle n'avait jamais été baptisée, grande lectrice et exégète des textes théologiques, avait eu cette phrase sublime en commentant ce verset : « Aimer le prochain plus que soi-même, oublier de se prendre en considération, est une faute contre la raison. » Avec ses élèves de Bourges, à qui elle enseignait la philosophie, elle avait insisté : « L'amour de soi, c'est l'amour naturel. La méconnaissance de l'amour de soi est une folie. » Par quel maléfice l'amour de soi, prôné par la Bible et les Évangiles, s'est-il retourné en haine de soi ? Quatre siècles après Jésus, saint Augustin, évêque d'Hippone et Père de l'Église, subit l'influence de Plotin qui l'a précédé d'une centaine d'années. Ce dernier, un philosophe mystique gréco-romain, considère la personne humaine, l'individu, comme un obstacle majeur à la quête de la sagesse et avec l'identification à l'Un, le principe à l'origine du monde, nommé Dieu par le judéo-christianisme. Augustin marquera définitivement la théologie chrétienne en dénonçant les âmes qui se « détournent de l'amour du bien supérieur et immuable » pour « se complaire en elles-mêmes et ainsi se glacer et s'enténébrer ». Et il lancera cette prière, restée célèbre : « Mon Dieu, faites-moi connaître ce que je suis, et je n'ai pas besoin d'autre chose pour me couvrir de confusion et de mépris de moi-même. »

À partir de saint Augustin, les théologiens se sont complu à piétiner l'enseignement de Jésus. Une chape de plomb a étouffé son message : s'aimer, être narcissique, est devenu une obscénité, la source de tous les péchés. Au XIIIe siècle, saint Thomas d'Aquin dénonce le « défaut de la vertu d'humilité » ; ne pas être humble est une faute cardinale, une rébellion contre Dieu. Le mot « narcissisme » a lui-même fini par tomber dans l'oubli jusqu'en 1899, quand le psychiatre allemand Paul Näcke l'a repris pour définir une « perversion » dans laquelle l'individu traite son propre corps comme un objet sexuel.

Au début du XXe siècle, c'est une femme qui a osé rebattre les cartes. Née dans l'aristocratie russe, Lou Andreas-Salomé reste célèbre pour la passion qu'elle inspira à Nietzche puis à Rilke et pour sa longue amitié avec Freud – qui la surnomme la « compreneuse par excellence ». Elle est aussi l'auteure d'un magistral essai, Le Narcissisme comme double direction (traduit en français sous le titre L'Amour du narcissisme). Un livre révolutionnaire, quasi scandaleux, mais passé presque inaperçu, sans doute victime de la misogynie.

S'appuyant sur sa longue fréquentation des milieux artistiques européens, et en particulier sa relation à Rilke, Lou Andreas-Salomé ose avancer que le narcissisme, c'est‑à-dire l'amour de soi, est la condition de la paix en soi. Une fois cette paix scellée, on peut rentrer sans crainte au fond de soi et toucher la source de vie qui nous habite et qui est l'humanité en soi. Nul, dit-elle, ne peut se pré- tendre réellement vivant en se coupant de cette source. Elle est indispensable à l'acte créateur, elle est aussi un préalable à l'ouverture à l'autre, à ce qui est au-delà de moi, au tout. Le narcissisme est ainsi le premier mouvement de ce qu'elle appelle « une réunification fondamentale », autorisant le déploiement de notre génie : « Quand le narcissisme est trop faible, mon jugement est toujours tourné vers le réel, vers ce qui se passe, et je n'ose plus rien faire. Je ne peux être dans aucune vraie gaieté. » Je ne peux pas me dépasser.

Freud a longuement discuté sur ce thème avec Lou Andreas-Salomé. Il emploie, lui, le mot « narcissique » pour qualifier un stade précoce de l'évolution de la libido, l'énergie motrice de tout individu. Pour le père de la psychanalyse, tout enfant passe par un stade narcissique qui lui permet de structurer sa personnalité et sa sexualité, de développer son autonomie et sa confiance en soi. Toutefois, selon Freud, l'individu est normalement appelé à dépasser ce stade pour se tourner vers un objet d'amour extérieur. Dans la pratique de leurs cabinets, de plus en plus de psychanalystes remettent pourtant en question l'orthodoxie freudienne et utilisent le narcissisme comme un outil thérapeutique avec des personnes en grande souffrance, notamment celles qui sont victimes d'addictions, qui se vivent en échec, abîmées, ratées. Le travail, me confiait l'un d'eux, consiste à amener le patient à se rencontrer, à découvrir, au-delà de l'échec qu'il vit, une personne dotée de ressources, un individu aimable. C'est, ajoutait-il, la seule manière de lever la malédiction. Le narcissisme guérit. Socrate, Jésus, l'avaient compris. Nous avons occulté cette vérité, comme nous l'avons fait de leur message. Nous l'avons détournée. Du narcissisme nous ne voyons qu'un risque de repli sur soi, au détriment de la réalité qui nous entoure. Autrement dit, si je m'aime, je risque de cesser d'aimer les autres. Où l'on retrouve l'absurde théorie de la part du gâteau qui ne peut pas être partagée…

Extrait de "Sauvez votre peau ! Devenez narcissique" de Fabrice Midal, publié aux Editions Flammarion.

"Sauvez votre peau ! devenez narcissique" de Fabrice Midal

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