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Les piratages comme celui du site de rencontre extraconjugal Ashley Madison rappellent combien les données en ligne sont accessibles.
Les piratages comme celui du site de rencontre extraconjugal Ashley Madison rappellent combien les données en ligne sont accessibles.
©Reuters

Libertins

Comment les révélations de type Ashley Madison sont en train de refonder notre contrat social et moral

La distinction entre privé et public connaît une évolution importante avec internet. Répondant à des conventions sociales, personne ne s'est demandé ce que l'accessibilité grandissante de ces données signifiait pour ce fondement de la vie en société.

Atlantico : Les piratages comme celui du site de rencontre extraconjugal Ashley Madison rappellent combien les données en ligne sont accessibles. Comment l'intensification de l'usage d'internet sur le plan social pousse-t-il à une refonte de nos rapports public-privé ?

Nathalie Nadaud Albertini : L’intensification de l’usage d’Internet amène à faire la distinction entre deux formes d’intimité ou de vie privée : celle que l’on accepte de rendre publique via Internet et celle que l’on garde pour la sphère de ses proches IRL ("in real life").

La première relève d’une vie privée mise en scène visant à se présenter à autrui de façon  "désirable" : on ne parle que de ses joies, de ses sorties, et l’on évite d’évoquer ses difficultés ou ses peines. En résumé, et pour le définir à gros traits, on montre de soi tout ce qui permet de se présenter comme quelqu’un de dynamique, joyeux, heureux, à qui la vie sourit.

La deuxième forme de vie privée est plus "intime" au sens où elle se réserve à des personnes très proches dont on ne craint pas le regard, ou du moins dont on craint moins le regard. On acceptera donc davantage de confier des parties moins solaires de son existence : ses difficultés, ses craintes etc. Cela n’empêche pas de parler également des éléments positifs bien évidemment, mais on ne se focalise pas uniquement sur ces derniers. D’une certaine façon, dans cette définition-là de la vie privée, on accepte de se rendre plus vulnérable aux yeux d’autrui, de faire davantage confiance. Car en livrant une partie de son intimité, c’est une forme de pouvoir que l’on donne à autrui, et nous le savons tous, plus ou moins consciemment.

L’intensification des usages d’Internet déplace donc la frontière entre public et privé en mettant en place une forme d’intimité qui accepte la publicisation (pour la désigner, on parle souvent d’extimité) et une autre qui ne la souffre pas. On se trouve ainsi dans une situation où chacun négocie régulièrement avec l’Autre la part d’intime qu’il va lui livrer, sachant qu’il s’agit de la proportion de pouvoir sur soi que l’on accepte de donner à autrui.

Il est à noter que les deux formes d’intimité ne s’excluent pas nécessairement, car nombreux sont les internautes dont les proches IRL sont également présents sur les plateformes numériques où ils évoluent.

S'il est difficile de définir ce qui est de l'ordre de l'information publique de celle qui est privé, il est observable que celle-ci répond à usage accepté, à un ensemble de conventions sociales. En quoi celles-ci sont-elles rendues obsolètes avec l'intensification de l'utilisation d'internet ? Qu'est-ce qui est aujourd'hui considéré comme acceptable, et qu'est-ce qui au contraire devient inacceptable ?

Actuellement, c’est bien la notion d’acceptabilité qui est importante, car tout tourne autour de ces questions : qu’est-ce que je suis prêt à accepter de livrer publiquement de ma vie privée ? Qu’est-ce-que les autres acceptent de voir publiquement de ma vie privée ?

Cela touche d’abord aux normes relatives au(x) groupe(s) de pairs où chacun évolue. En effet, nous n’évoluons pas tous dans les mêmes sphères et les normes y sont différentes. Selon les groupes auxquels chacun appartient, l’acceptabilité de l’intimité dévoilée variera.

Cependant, l’acceptabilité de la publicisation de l’intime n’est pas à géométrie totalement variable pour autant. Il existe en effet des normes plus générales concernant la vie privée. Puisque l’on a utilisé le cas Ashley Madison comme point d’entrée, restons sur le thème de la façon dont la société accepte les relations extraconjugales. Actuellement, le dévoilement public de ces dernières est globalement mieux tolérées que dans les décennies passées, même si la norme est d’être  "banalement choqué". Cela tient au rapport ambivalent que notre société entretient avec le modèle du couple constitué par la fusion de deux individualités qui, mues par un idéal d’amour romantique et monogame, se confondent pour former un seul projet de vie qui prend la forme d’un mariage stable et durable associé au fait d’être parents.

D’un côté, il demeure un idéal et une norme de socialisation. D’un autre, il apparaît bien moins comme une évidence que par le passé. En effet, le modèle de fusion romantique laisse davantage la place à l’union de deux individualités distinctes qui conservent leur autonomie propre et demeurent deux entités distinctes tout en construisant une trajectoire commune. Dans ce cadre le polyamour ou relation extraconjugale est beaucoup mieux acceptée puisque chacun conserve une part d’autonomie. A charge des deux partenaires de définir entre eux ce qu’ils acceptent ou non concernant la liberté sexuelle de l’autre et concernant le fait que le(s) groupe(s) dans lequel/lesquels ils évoluent le sache(nt).

Avec cette notion de négociation de ce que l’on va accepter rendre public ou non de ses pratiques au sein du couple, on touche une autre norme générale importante : celle qui concerne la capacité de chacun à contrôler la mise à disposition de son intimité pour autrui dans l’espace numérique. C’est-à-dire qu’il convient de savoir la gérer et la moduler en fonction de ses interlocuteurs. C’est un code de savoir-vivre numérique.

Autrement dit, la norme est de savoir se montrer capable de garder le pouvoir sur l’intime qui est rendu public. Celui qui y déroge ne sera pas plaint, ou rarement, même si ses données personnelles ont été violées. Il sera pointé du doigt pour avoir dérogé à l’étiquette du numérique en s’étant fait ravir son libre-arbitre sur la part de privé qu’il souhaite exposer publiquement.

Comment expliquer ce phénomène, est-il nouveau sur le plan historique ?

Le phénomène est-il nouveau ? Oui et non. Oui, dans la mesure où il touche à des technologies nouvelles. Non, parce que le contrôle de la part d’intimité livrée publiquement était une norme déjà en vigueur à la cour. Qui plus est, une norme extrêmement forte. En effet, il convenait de posséder une grande maîtrise des émotions que l’on donnait à voir aux autres courtisans. Un faux pas, une émotion mal maîtrisée, trop visible, et la disgrâce guettait.

Cela n’empêchait pas de livrer des éléments intimes à certains. D’ailleurs, la part d’intimité confiée  à un autrui choisi attestait de la force des liens, scellait les amitiés ou les alliances.  Mais cela se faisait avec précaution, lorsque l’on était sûr de l’autre, et par petits cercles. Jamais lorsque la cour entière était réunie.

Cette norme s’est amoindrie avec la disparition de la monarchie et avec elle la disparition de "la société de cour" pour reprendre le titre du célèbre livre de Norbert Elias. Elle semble entrer à nouveau en vigueur avec les normes régissant les pratiques relatives aux espaces numériques.

Comment ces nouveaux codes issus des possibilités et des dérives d'internet, qui participent au contrat social, peuvent-ils investir le réel ?

Ces codes issus des possibilités et des dérives d’Internet donnent lieu à de nouvelles normes relationnelles qui définissent une sorte de contrat social positif, où la maîtrise et l’harmonie doivent régner. C’est-à-dire que l’on ne doit montrer que la face positive de soi-même, toujours rester sur une sorte de quant-à-soi qui évite de trop montrer de soi, qui garde toujours le contrôle sur ce que l’on expose, et qui négocie scrupuleusement ce qui sera dévoilé de moins positif.

Des relations à autrui positives et contrôlées ne peuvent pas en soi être considérées comme quelque chose de négatif. Le prétendre prêterait à sourire. Cependant, il est à souligner que ces normes relationnelles qui se dessinent brident des émotions qui ne se situent pas d’emblée dans un idéal de relation harmonieuse et apaisée mais qui peuvent se révéler utiles, y compris socialement. Je pense notamment à l’indignation. Actuellement, il est de mauvais ton de s’indigner, ou alors sur des sujets considérés comme politiquement corrects, car on ne respecte pas cette norme de relation d’emblée positive. L’indignation peut prendre la forme de la colère voire de la révolte et pourtant déboucher sur des évolutions positives. C’est même le terreau de toutes les révoltes contre toutes les formes d’injustice ou de totalitarisme. 

Qu'est-ce que cela peut-il impliquer pour l'utilisateur dans son comportement ? A quels risques nouveaux est-il exposé ?

L’utilisateur va avoir tendance à se demander régulièrement : est-ce que j’accepterais que ceci soit exposé sur la place publique en cas de révélation de mes données personnelles ? Que risque-t-il de se passer si on sait cela de moi ?

Tout dépend bien évidemment de ce qui est concerné par ces révélations et de la façon dont cela serait perçu par le(s) groupe(s) de pairs. Donc l’utilisateur fera une sorte de négociation intérieure entre le risque encouru du fait de l’acceptabilité liée aux normes des sphères où il évolue et le gain obtenu par la fréquentation de telle ou telle plateforme numérique. Si le risque est le plus fort, il va s’autocensurer et ne pas utiliser la plateforme numérique.  

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