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L'autoroute A42 est illuminée alors que de la fumée blanche s'élève du haut fourneau Schwelgern dans l'usine du conglomérat industriel allemand ThyssenKrupp à Duisburg, dans l'ouest de l'Allemagne, le 4 février 2021.
L'autoroute A42 est illuminée alors que de la fumée blanche s'élève du haut fourneau Schwelgern dans l'usine du conglomérat industriel allemand ThyssenKrupp à Duisburg, dans l'ouest de l'Allemagne, le 4 février 2021.
©INA FASSBENDER / AFP

Katastrophe

Comment les piliers de la puissance économique allemande sont tombés

Crise énergétique provoquée par la Russie, ralentissement de la croissance chinoise ou blocages de la chaîne d'approvisionnement mettent fin au règne de plusieurs décennies de l'industrie manufacturière allemande.

Don Diego De La Vega

Don Diego De La Vega

Don Diego De La vega est universitaire, spécialiste de l'Union européenne et des questions économiques. Il écrit sous pseudonyme car il ne peut engager l’institution pour laquelle il travaille.

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Atlantico : Sur quoi repose, encore aujourd’hui, la réussite de l’économie allemande ? 

Don Diego de la Vega : L’Allemagne c’est l’histoire du borgne au pays des aveugles. Sa réussite est d’abord fondée sur l’échec des autres. Les Allemands sont l’ancre monétaire de la zone euro et du système monétaire européen. Le pays fait semblant de faire des concessions à Francfort, mais au final ils tiennent la monnaie. Grâce au siège de la BCE à Francfort, ils ont une sorte de droit de veto sur la monnaie par les juges de Karlsruhe, par Berlin et par la Bundesbank. Leurs concessions et sacrifices sont une stratégie pour mieux sanctuariser leur domaine. 

Cette maîtrise est l’atout maître de l’Allemagne depuis 25 ans. Lors de la crise de 2008, cela leur a permis de donner des leçons à toute l’Europe tout en agissant d’une manière contraire. On peut donner l’exemple des 450 milliards d’euros de créances douteuses disparues des Landesbanken. Il faut savoir que l’Allemagne a un très mauvais système de banques régionales. Dans cette affaire, les créances se sont volatilisées dans un système de créances ad hoc contrôlé par le ministère des Finances et de la Bundesbank. Un tour de passe-passe qu’ils ont interdit l’année suivante aux grecs ou aux italiens. En Europe, l’Allemagne a toujours été "faites ce que je dis, mais pas ce que je fais". Notons que cette position n’est possible que si l’on est l’ancre monétaire de la zone euro. 

L’Allemagne a une sorte de pouvoir discrétionnaire hors échelle. Elle est souveraine monétairement alors que ses partenaires européens ne le sont pas. Cela lui permet d’avoir les taux d’intérêts les plus bas de la galaxie et cela n’est pas désintéressant quand on veut s’endetter à bas prix. Le pays a repris dans d’autres domaines comme l’énergie, l’immigration ou la géopolitique car l’Allemagne agit comme un passager clandestin vis à vis de l’OTAN ou des États-Unis et avec la Russie pour l’énergie. 

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Cette impunité est liée au fait que l’Allemagne est centrale et par une inexistence du couple franco-allemand. 

Le grand pari de l’économie allemande pour ce début de siècle semblait reposer sur un commerce mondial libre et ouvert, une demande croissante de la Chine, une main-d'œuvre nationale efficace et une énergie russe bon marché. Ces piliers se sont-ils effondrés ? 

Le système sur lequel les Allemands se sont appuyés n’a qu’un temps. L’ancre monétaire ne vaut que si l’euro tient. Le comportement de passager clandestin peut tenir uniquement si la situation avec la Russie n’est pas tendue et si les Américains continuent à signer des chèques.

Le soubassement intéressant de l’Allemagne est son positionnement industriel haut de gamme exportateur vers la Chine composé d’entreprises familiales de qualité. Il n’est pas en train de s’effondrer, mais les Chinois ont moins besoin de machine-outils car ils ne sont plus dans une logique d’équipement, mais de serviciel. Ils ne peuvent plus vendre des berlines hors-de-prix aux espagnols et bientôt ils ne pourront plus le faire aux Chinois qui s’équiperont de voitures Tesla. L’industrie allemande risque de se faire dissoudre et cette disruption se voit chez Volkswagen qui a pris la décision de renvoyer Herbert Diess. Ils ont fait le choix de la continuité car ils ne veulent pas se réformer. Ainsi, la menace d’une véritable submersion est en train de se matérialiser, son économie pourrait se faire tailler en pièces par Elon Musk d’un côté et par l’évolution générale du monde. L’industrie allemande va se faire downsizer et ne sera jamais au périmètre actuel. 

Nous verrons alors si les Allemands peuvent continuer à être ancre monétaire, à être passager clandestin et donneur de leçons alors que le cœur du cœur de leur domination manufacturière est en train de s’effondrer. 

Si l’Allemagne a été épargnée par l’externalisation des emplois d’usines comme la France, est-ce en train de se passer pour eux ? 

Oui et non. Jusqu’ici, ils ont plutôt bien maintenu l’industrie en termes de valeur ajoutée et d’emploi. Le coeur de leur avantage manufacturier vient de l’automobile thermique, mais ce domaine est en bout de course. Étant donné l’évolution du secteur, il va falloir qu’ils changent, mais on peut difficilement leur demander en quelques années de construire des logiciels sur roues à batterie car ils ont pris beaucoup de retard là dessus. Pour eux, c’est très problématique car cela représente une énorme part de leur PIB et cela commande tout un tas de secteur tierce lié à cela. 

Les marchés financiers nous donnent des indices sur l'avenir de l’Allemagne et il n’y a quasiment pas d’entreprises allemandes de haute technologie. S’il y en a, il ne s’agit que ce qui correspond à des mid cap aux États-Unis. Porsche ne vaut quasiment rien, Volkswagen commence à avoir du plomb dans l’aile et avec le départ d’Herbert Diess, il va y avoir une vraie rupture. 

Ils n’ont pas réussi à faire émerger le moindre nouvel acteur. Les acteurs sont quasiment tous historiques, ce qui est efficace dans un monde clair où l’on fait chaque année 1% de gain de productivité. Lorsqu’il s’agit de faire de la rupture, les Allemands ne sont pas là. 

L’un de leur autre problème vient de leur financement car les banques allemandes sont en difficulté. Lorsque l’on regarde le bilan de la Deutsch Bank on a de quoi être effrayés. Le secteur financier allemand est sous dimensionné, vérolé et parrainé par la Bundesbank en sous main. Ils ne se sont jamais vraiment remis de la crise de 2008. 

L’Allemagne pourrait-elle réagir ?

Cela paraît difficile… Leur classe politique n’est pas au niveau et elle est encore pire que celle que nous avons en France. Outre-Rhin, nous touchons à un vrai niveau de médiocrité. Cette classe est structurée par des institutions qui ne veulent pas faire émerger de leader. Cela peut s’avérer une bonne idée pour éviter  l’apparition de personnalités telles que nous les connaissons en France, mais lorsque l’on doit créer un rebond c’est problématique. 

Il y a eu une anesthésie profonde pendant les 16 ans de règne d’Angela Merkel car elle a empêché toute les réformes possibles et l’Allemagne est écrasé par le poids des chèques en blanc qu’elle a signé comme sur le dossier migratoire et énergétique. Ils se sont dit que la France paierait , l’OTAN ou qu’une opération du saint-esprit viendrait les sauver.

Le modèle qu’elle a construit est-il devenu inefficace s’il y a des perturbations ?

C’était un système d’autosatisfaction et de non-réformes. Il visait à infantiliser la France, qui s’infantilise déjà pas mal elle-même, à dominer les périphéries en faisant un chantage monétaire, mais qui progressivement commence à se déliter. Le modèle allemand sur tous les points arrive à sa limite. Dans un pays relativement vieux, on peut se demander s’il reste une capacité de rebond. 

Est-ce une occasion à ne pas rater pour la France ? 

On pourrait en profiter si nous avions une vraie stratégie d’alliance. Si nous n’avions pas passé un pacte de soumission à l’Allemagne, nous pourrions pactiser avec les Anglais. Néanmoins, nos élites ont une sorte de déférence vis à vis de l’Allemagne et ne sont pas du tout anglophile pour des raisons soit Gaulliste ou communiste, soit pour de modèle idéologique. Il y a pourtant une occasion pour la France à condition de revoir nos alliances. Nous devons tenir avec les Italiens et se rapprocher avec les Anglais. Sauf que nous ne le faisons pas… 

Nous essayons de nous séparer le plus possible des Anglais en essayant de coller le plus possible à l’Allemagne alors qu’ils vont nous emporter dans leur malheur. Il n’y a plus de couple franco-allemand et cela se voit dans les dossiers. 

On peut profiter des difficultés allemandes uniquement s' il y a une redistribution des pouvoirs à la BCE. Christine Lagarde doit faire changer la BCE qui est aujourd’hui une sorte de surmoi germanique. Il faut reprendre la main sur les affaires monétaires, mais ce n’est pas du tout ce que le gouvernement Macron a en tête. 

Géopolitiquement, l’Allemagne est capable de pactiser avec la Russie. Nous devons alors être capable d’agir de la sorte en montrant que sur l’armement nous pouvons nous allier avec les Anglais car il est impossible de faire un avion avec les Allemands. Il faut au moins faire jouer la concurrence, mais malheureusement à Paris ce n’est pas l’état d’esprit… Nous avons une classe politique qui a fait Allemand première langue. 

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