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Comment Donald Trump et son éminence grise Steve Bannon sont en train de purger l'establishment du parti républicain
©Reuters

Jusqu'au jour où ils seront l'establishment

Comment Donald Trump et son éminence grise Steve Bannon sont en train de purger l'establishment du parti républicain

Steve Bannon a indiqué vouloir partir "en guerre" contre l’establishment républicain, une stratégie qui semble bien avoir le soutien de Donald Trump.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

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Atlantico : Suite à son départ de la Maison Blanche, lors d'une interview donnée à la chaine CBS, Steve Bannon avait indiqué vouloir partir "en guerre" contre l’establishment républicain, une stratégie qui semble bien avoir le soutien de Donald Trump. Quels sont les fondements de cette volonté de renouvellement, ou est en elle dans les faits ?

Jean-Eric Branaa :Effectivement, Steve Bannon a annoncé qu’il prenait la tête d’une guerre contre l’establishment, ce qui correspond ni plus ni moins à la continuité d’une stratégie qu’il a défendue tout au long de la campagne de Donald Trump.La question est de savoir ce que cela signifie qu’être républicain aujourd’hui.Il semble clair que Steve Bannon veut changer la nature même du parti. Certains diront qu’il cherche à le faire évoluer vers un parti nationaliste. C’est en partie vrai, mais c’est aussi plus complexe que cela. Il combat aussi une certaine façon de faire de la politique et condamne toutes les coopérations avec « l’autre camp », qu’il appelle des compromissions. Pour lui, le compromis n’est pas dans la nature de la politique car c’est une trahison à ses idées. Pour arriver à ses fins, il a annoncé qu’il allait viser un à un tous les membres du parti qui sont jugés comme ne respectant pas la volonté qui s’est manifestée dans les urnes. C’est donc clairement, encore une fois, l’establishment qui est visé.

Ce n’est pas une stratégie nouvelle puisque Franklin D. Roosevelt, qui était démocrate, a lui-aussi connu une vraie difficulté avec son propre parti et lui a mené une guerre sans pitié. Comme Bannon aujourd’hui, il comptait imposer une purge et remplacer tous les députés et les sénateurs qu’il jugeait hostiles par des hommes qui lui seraient loyaux. Certaines victoires sont déjà des blasons que Steve Bannon peut brandir : celle de Roy Moore en Alabama a secoué le parti plus que n’importe quel autre événement(en dehors bien sûr de la victoire du chef, à la Maison-Blanche). Le juge Roy Moore est considéré comme extrême par beaucoup, très conservateur au sens américain du terme : il s’oppose à l’avortement, est très religieux et considère que l’homosexualité devrait être criminalisée.

Quand on se demande qui fait partie de la liste de celles et ceux qui sont visés par Steve Bannon, la réponse est en réalité assez simple : tous,sauf un, Ted Cruz. La raison de ce rejet massif vient du fait que les sénateurs ont toujours cultivé cette spécificité d’être très indépendants du parti et des courants politiques, et ils sont très puissants. C’est leur statut qui le leur permet car ils sont élus par une population très grande (si nous avions le même ratio de représentation que les Etats-Unis nous n’aurions en France que 17 sénateurs et seulement 73 députés). Ils n’hésitent donc pas à s’affranchir des pressions et à voter les textes selon leur ressenti et leur volonté et non selon une logique partisane. Cela ne convient pas à Steve Bannon qui estime qu’ils sont en réalité aux mains de lobbies et sont prêts à toutes les compromissions pour les satisfaire.

D'un point de vue électoral, cette stratégie peut-elle porter ses fruits ? Quelles seraient les victoires les plus révélatrices, dans un moment ou la Virginie semble attirer les regards ? 

Steve Bannon agit en soldat loyal de Donald Trump et veut lui permettre de faire élire des femmes et des hommes qui formeront ensemble le premier congrès trumpiste. Il soutient donc des candidats locaux qu’il a souvent été mettre en place lui-même, comme Kelli Ward dans l’Arizona. Sa peine semble récompensée dans un premier temps puisque certains sénateurs, y compris des ténors comme Bob Corker, le président de la commission des affaires étrangères du Sénat ou Jeff Flake, qui a écrit un livre à charge contre Trump –publié au début de l’été– ont finalement annoncé qu’ils renonçaient à se représenter et se retiraient de la vie politique. Susan Collins, qui s’était opposée violemment à la réforme de l’Obamacare, a dû renoncer au poste de gouverneur du Maine, certaine que la défaite était au bout d’une campagne dans laquelle Steve Bannon l’attendait déjà avec son poulain local. C’est à ce prix là que la politique pour laquelle les Américains ont voté pourra enfin être mise en place sans aucun frein, pense-t-il. L’histoire nous enseigne quand même que tout n’est pas si simple et on se souvient que Roosevelt n’a jamais réussi dans cette entreprise. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Au final, il a perdu chacune des primaires dans lesquelles il a engagé des candidats qui se battaient uniquement sous sa bannière (sauf une) et le pays a fortement désapprouvé cette attitude.

On peut pourtant s’attendre à un affrontement qui sera terrible, car le contrôle du parti est en l’enjeu. Cela va se manifester par un déballage sans aucune limite qui va prendre corps au cours des douze prochains mois, au travers –notamment– des publicités politiques. De telles publicités, qui sont totalement inconnues chez nous, sont utilisées pour promouvoir un candidat ou ses idées, comme s’il s’agissait d’une marque. On les voit à la télévision ou on les entend à la radio. On les retrouve bien évidement dans les journaux aussi. Leur spécificité est qu’elles ne sont pas uniquement positives, contrairement à ce que l’on connaît dans la publicité : en fait, la plus grande partie de ces publicités n’ont pas d’autres buts que de détruire l’adversaire en le présentant sous son plus mauvais jour. A titre d’exemple, dans le combat électoral très serré qui se déroule actuellement dans l’Etat de Virginie pour le poste de gouverneur (l’élection a lieu le 7 novembre) le candidat républicain a attaqué son adversaire dans un spot de 30 secondes en mettant en scène John Bowen, qui possède « la collection de vidéos porno pédophiles la plus étendue qu’on est jamais vu en Virginie » et qui a été récemment arrêté. Le spot explique alors que le gouverneur sortant, et son adjoint, Ralph Nordam (le candidat actuel), ont rendu son droit de vote à cet homme parce qu’ils sont faibles dans l’application des règles de droit. Tout cela est très violent mais la réponse l’a été tout autant : le candidat démocrate a isolé une partie d’un discours d’Ed Gillespie, son adversaire, dans lequel il se montre ambiguë avec les suprématistes blancs. Cela a suffit pour ajouter en fin de vidéo que ce candidat soutien cette extrême droite américaine qui est actuellement majoritairement rejetée, surtout dans cet Etat -, puisque c’est là que ce sont déroulés les événements dramatique de l’été dernier, à Charlottesville

On peut s’attendre à une montée progressive des tensions et des attaques de plus en plus fortes alors que Steve Bannon affirme mettre en marche une armée de « combattants de la base » qui sont prêts à lui prêter main forte pour mener tous les combats qui s’annoncent. Steve Bannon devra également méditer sur le taux de popularité de Donald Trump, qui est extrêmement faible à l’échelle du pays (même s’il reste très fort chez les Républicains). Car, pour réussir son pari d’un grand remplacement, il lui faudra convaincre le plus grand nombre et cela semble une entreprise très ardue. Là encore, il se souviendra de l’échec de Roosevelt alors que sa côte de popularité était –au contraire– extrêmement forte : il a été réélu en 1936 avec 61 des voix et a gagné 48 Etats sur 50 !

Dans l'optique de l'élection de 2020, peut on d'ores et déjà estimer que, contrairement à 2016, Donald Trump pourrait être en mesure de compter sur un parti républicain "trumpisé" ?

La question du parti est effectivement très importante pour envisager la prochaine campagne : car si ce parti s’est dressé contre Donald Trump, ou plutôt si les grands élus de ce parti ont eu cette attitude, il n’ont pas été suivis par les électeurs qui ont finalement imposé leurs vues : Donald Trump a été élu en dépit même d’une mouvement « Never Trump », Jamais Trump, qui était censé l’arrêter. La menace d’un changement dans les règles, d’une convention contestée, le non-respect de l’engagement signé par tous les candidats, qui avait promis de soutenir celle ou celui qui l’emporterait et ont manqué à leur engagement, rien n’a suffit à détourner les électeurs. Pas même l’intervention de grands élus, comme George W. Bush ou Mitt Romney. Le parti s’est réveillé sonné, et il a été mis sous tutelle par le vainqueur de l’élection. Paul Ryan a concédé la défaite dans le discours qu’il a prononcé après avoir été réélu à la présidence de la Chambre des représentants : « nous avons entendu le message des électeurs ».

Trump a alors fait nommer Ronna Romney McDaniel à la présidence du Parti républicain : une élue loyale et qui l’a soutenu très tôt. Elle œuvre depuis pour ramener les élus dans le droit chemin et exhorte à ne jamais critiquer la Maison-Blanche. Officiellement tout le monde s’entend bien et l’harmonie règne au sein du Parti. Aucun élu n’a maintenant la mauvaise idée du sortir du rang. Même certains opposants historiques, tels que Lindsey Graham, Marco Rubio ou Rand Paul, ne se font plus entendre : les défections de ces derniers jours ont sonné come un avertissement sans frais, et chacun comprend bien que son tour pourrait arriver. Le Parti ne se dressera donc plus contre Donald Trump et accompagnera son mouvement la fois prochaine.

Etonnamment on découvrira alors que ce sera peut-être un handicap pour le candidat qui vise une réélection. Car cela l’obligera à sortir de ce rôle anti-establishment qui lui a si bien réussi. Comment poursuivre avec cette stratégie quand on maitrise tous les leviers du pouvoir ? Voilà un angle d’attaque que Steve Bannon n’a peut-être pas encore suffisamment appréhendé.

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