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La Radio télévision suisse a annoncé que Jérôme Cahuzac aurait tenté de placer 15 millions d'euros sur un compte en Suisse.
La Radio télévision suisse a annoncé que Jérôme Cahuzac aurait tenté de placer 15 millions d'euros sur un compte en Suisse.
©Reuters

Grisbi or not grisbi

Comment Cahuzac pourrait-il bien avoir gagné 15 millions d'euros ?

La Radio télévision suisse a annoncé que Jérôme Cahuzac aurait tenté de placer 15 millions d'euros sur un compte en Suisse. Si l'information est avérée, comment l'ancien ministre a-t-il pu accumuler une telle fortune ?

Noël Pons et  Frédéric Pierru

Noël Pons et Frédéric Pierru

Noël Pons a été inspecteur des impôts, fonctionnaire au  Service central de prévention de la corruption (SCPC). Il  dispense de nombreuses formations antifraude et  anticorruption en France et à l'étranger.

Il est l'auteur de "La corruption des élites" chez Odile Jacob.

Frédéric Pierru est sociologue, chargé de recherche au CNRS,au CERAPS-Université Lille 2 . Il travaille sur la réforme des systèmes de santé français et européens. Il a publié, entre autresHippocrate malade de ses réformes (Editions du Croquant – 2007), Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire, Paris, Odile Jacob, 2011 ; L'hôpital en réanimation, Editions du Croquant, 2011 et L'hôpital en sursis. Idées reçues sur le système hospitalier, Le Cavalier Bleu, 2012 (avec Bernard Granger).

 
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Atlantico : Par quels moyens un homme politique pourrait-il parvenir à amasser 15 millions d'euros, en plus de ses autres revenus et sans que cela soit visible, sur un compte étranger ? De votre expérience, qu'est-ce que cette fortune, si elle bien avérée, peut cacher comme manœuvres ?

Noël Pons : Un homme politique, ou un homme tout court d'ailleurs... Premier point, il peut y avoir une fortune personnelle placée depuis des lustres. Deuxième point, cela peut bien-sûr venir des activités qui permettent de sortir de l'argent non déclaré. Après quinze ans d'activité, il n'est pas complètement inimaginable de générer un million d'euros par an légalement, même si la non-déclaration est bien sûr illégale. Enfin, il y a la possibilité que le compte serve à d'autres personnes qu'à lui-même, et donc qu'une somme d'argent transite temporairement pour rendre des contrôles plus difficiles, même si cette pratique devient de moins en moins courante, les contrôles devenant plus fréquents, surtout pour les personnes politiquement exposées.

Il faut bien penser que dans ce domaine là, il y a la question de l'origine, et tout le jeu est de camoufler cette l'origine. On ne saura d'où vient cet argent, s'il existe, que lorsque l'on aura analysé le détail de toutes les opérations bancaires, tous les débits et les crédits. Vous noterez également que l'on a un proche de Marine Le Pen qui a reconnu avoir ouvert ce compte au début des années 90. On sent derrière tout ça une complexité des opérations qui va rendre les choses très difficiles à éclaircir.

Le problème d'ailleurs c'est la différence entre le temps de la presse, et le temps de l'enquête. On voudrait savoir tout, tout de suite, alors qu'on est pour l'instant encore dans la rumeur, et qu'il va falloir attendre des mois, peut-être des années, pour avoir l'information.

Comment un tel montant aurait-il pu passer inaperçu ?

Noël Pons : La mise en place des systèmes de lutte contre le blanchiment date du début des années 90 et il a fallu le temps que certains pays, la Suisse par exemple, rentrent dans ce circuit. Cela a pris des années.  Depuis la France, vous n'avez aucune idée que cette somme existe, et via le jeu des sociétés écrans, on ne peut jamais remonter ce fil, ou du moins avec de grandes difficultés, dans peut-être 2% des cas.

Y a-t-il eu des précédents d'un tel montant dans l'histoire politique française, ou bien est-ce que M. Cahuzac pourrait être l'homme politique qui battrait des records de corruption ? 

Noël Pons : Des montants de ce type ont déjà été identifiés dans le cas de marchés de vente d'armes, comme Karachi par exemple, du moins si ces sommes sont bien avérées. Après un tel montant d'argent pour un seul homme, je n'en ai jamais eu la connaissance. 

Jérôme Cahuzac a travaillé au cabinet du ministre de la Santé (1988-1991) à l'époque où les 15 millions d'euros auraient pu transiter sur le compte. Un tel montant pour un hypothétique cas de corruption, par exemple en fermant les yeux sur une mise sur le marché d'un médicament, vous semble-t-elle envisageable ? Dit autrement, dans le cas où Cahuzac aurait frauduleusement touché cet argent, aurait-il pu le faire via ses fonctions au ministère de la Santé ? Et selon quels mécanismes ?

Frédéric Pierru :Cela me paraît très peu crédible que l'industrie pharmaceutique ait versé 15 millions d'euros individuellement à Jérôme Cahuzac, d'autant qu'il n'était pas à l'époque à un poste de décision ultime, il n'était qu'un simple conseiller technique. Ce sont des sommes bien trop importantes. De plus, cela voudrait dire, si c'était le cas, que tous les directeurs qui sont passés par le ministère après le départ de Jérôme Cahuzac n'aient rien vu, ce qui semble totalement impossible pour un tel montant.

Il faut également voir que la manière dont l'industrie pharmaceutique use de corruption est un peu plus subtile que le modèle "je donne de l'argent à un conseiller pour qu'il prenne une décision favorable." La réalité est plus complexe, jouant plutôt sur des zones d'incertitudes, des ambiguïtés, bref le scénario d'une corruption directe n'est pas crédible.

Ce qui semble plus avéré, c'est ce qui se passe lorsque Jérôme Cahuzac sort du ministère et fonde son propre cabinet de conseil pour se faire rémunérer par l'industrie pharmaceutique. Là c'est crédible, car c'est bien l'habitude des laboratoires de chercher à capter d'anciens conseillers techniques pour qu'ils fassent jouer leurs relations professionnelles. Mais je doute quand même que ce type de services se monnaye 15 millions d'euros.

Au-delà des possibilités du "compte omnibus" (un compte où d'autres personnes font transiter de l'argent) l'entourage de Cahuzac prétend que les sommes qui ont pu circuler, loin de contribuer à un enrichissement personnel, étaient en fait une partie du "trésor de guerre" que Michel Rocard, dont Jérôme Cahuzac était proche, aurait pu réunir pour préparer l'élection présidentielle de 1995, à une époque où les règles de financement de la vie politique étaient plus floues. Cette explication vous semble-t-elle crédible ?

Noël Pons : A priori c'est possible, mais là encore tant qu'on a pas le suivi des opérations bancaires, on n'en sait absolument rien. Il faut donc enquêter pour voir si une telle somme a été collectée, d'où elle venait, et surtout, si c'est le cas, savoir où elle est passée... Il serait étonnant qu'aucun contrôle n'ait existé, même à l'époque, sur des flux de ce type et de cette importance.

Frédéric Pierru : On peut envisager l'hypothèse effectivement que l'ancien ministre de la Santé Claude Évin ait été le trésorier occulte de Michel Rocard pour cette campagne présidentielle. L'industrie pharmaceutique contribue au financement de la vie politique, c'est un secret de polichinelle, mais là encore, la somme me semble trop énorme pour être réelle

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