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Christiane Taubira nie farouchement tout bénéfice intellectuel et politique venu de la droite.
Christiane Taubira nie farouchement tout bénéfice intellectuel et politique venu de la droite.
©Reuters

Machine à exclure

Christiane Taubira, la femme qui niait farouchement tout bénéfice intellectuel et politique venu de la droite

Copyright de gauche sur la nation, la République et la laïcité : bienvenue dans la pensée hémiplégique de Christiane Taubira et la violence symbolique permanente qu'elle ne peut s'empêcher d'exercer en procédant systématiquement à l'exclusion de tout ce qui selon elle n'appartient pas à la gauche.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Gil  Mihaely

Gil Mihaely

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

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Atlantico : Dans une interview au Parisien, Christiane Taubira s'accapare, au nom de la gauche, les concepts de Nation, de République et de laicité. Ce n'est pas la première fois, comme l'ont montré ses tweets en novembre 2013. Comment expliquer cette obsession propre à la garde des Sceaux ?

Jean Garrigues : Il est aussi absurde de revendiquer ces concepts pour la gauche qu'il est absurde de revendiquer le terme de "républicain" pour la droite. Il s'agit d'une falsification et d'une appropriation de notre  patrimoine historique. Les concepts mentionnés par Christiane Taubira ont été forgés au XIXème siècle par "les" gauches au pluriel, contre ce qui était "les" droites" de l'époque, notamment les monarchistes. Mais au XXème siècle, le raisonnement de Madame Taubira ne tient plus, car depuis l'Union Sacrée de la Nation lors de la Première Guerre Mondiale il y a eu un consensus sur ces notions, unissant la gauche et la droite. Par exemple, Maurice Barrès a soutenu un président du Conseil issu de la gauche, le radical Clémenceau, en novembre 1917. Par la suite, la défense de la République n'est pas réservée à la gauche, comme le montre le cas de la Résistance française, réunissant des hommes de droite comme de gauche dans le Conseil National de la Résistance en 1943. L'Histoire du XXème siècle nous rappelle que ces concepts-là appartiennent au patrimoine commun.

Lire également : L’autre phrase étrange de Christiane Taubira

Il est vrai qu'il y a une sensibilité plus laïque à gauche qu'à droite (l'exemple du Cartel des Gauches en 1924 notamment ou de la loi Savary sous François Mitterrand), mais la nécessité de préserver les valeurs de la République devrait rassembler plutôt que diviser. Ce type de controverses stériles fait réfléchir sur l'évolution de ces concepts.

Gil Mihaely : Dans le vocabulaire politique certains mots ont une importance toute particulière car ils expriment des valeurs jugées essentielle et positive par l’opinion publique. Parmi ces mots se trouve la République – raison pour laquelle l’UMP a le projet de changer de nom pour s’appeler désormais "Les Républicains" – la Nation et la laïcité. Il en existe d’autres comme la liberté, l’égalité, la justice ou la solidarité. Historiquement tous ces mots sont entrés en politique à Gauche. Que ce soit la République et la Nation, entrées en scène avec fracas entre 1789 et 1792 en opposition avec la monarchie et les rois de droit divin, ou la laïcité forgée au cours de combats des républicains contre l’Eglise pour une séparation entre le temporel et le spirituel, ce vocabulaire a commencé à la gauche du champ politique. Avec le temps, quand la question du régime a été définitivement réglée et les guerres du XXe siècle ont terni l’idée nationale, une sorte de mouvement tectonique a altéré le paysage sémantico-politique. La Gauche, portée depuis la fin du XIXe siècle sur l’universalisme notamment grâce à une vision économique et matérialiste de la société et de l’histoire, abandonnait petit à petit les mots par trop particularistes sentant trop fort les frontières et les identités. En même temps le divorce quasi-total avec la religion catholique, l’un des fondements de la laïcité, se heurtait avec la sympathie voire l’identification avec les damnés de la terre, souvent musulmans. Pour accueillir ces "Autres", la laïcité, jadis un atout, devenait un problème. Or, ces dernières années, le déclin économique entamé dans les années 1970 et la crise de l’Union européenne portaient des coups rudes aux idées de la Gauche et à sa sociologie. Tout d’un coup, le dépassement de la Nation et la fin de l’Etat nation semblent non seulement comme des objectifs irréalisables mais aussi non souhaitables. Dans ce contexte, les mots délaissés et accaparés par la droite redeviennent un enjeu important. Les déclarations de Taubira devraient être comprises dans ce contexte.          

A quand remonte la guerre pour la paternité de ces concepts entre droite et gauche ?

Jean Garrigues : Cet affrontement bipolaire est le reflet des petites guerres politiciennes, qui ne sont pas à la hauteur de ces concepts. Pour schématiser, on peut voir dans l'affaire Dreyfus en 1898-1899 un affrontement entre la droite qui se réclame de la Nation, lui conférant une primauté sur la République, et une gauche qui place la République au-dessus de la Nation. C'est donc un débat vieux de plus d'un siècle, qui a souvent agité la société française.

C'est d'ailleurs un débat compliqué qui ne se résume pas à une droite nationale et une gauche républicaine. En effet, la Fédération républicaine est un exemple de droite républicaine, et on trouve également une gauche héritière de la Nation (le pacifiste Jaurès s'en revendiquait notamment ).

Quelle est l'histoire des concepts de République, Nation et laïcité, dont se réclame Christiane Taubira ? 

Jean Garrigues : La Révolution française a créé ces concepts ensemble : la République fait la Nation en armes. Nation et République se confondent donc sous la Révolution, en rupture avec l'Ancien Régime. Elle instaure la souveraineté du peuple ainsi que les valeurs de liberté, fraternité, égalité, et de plus en plus de laïcité.

Ernest Renan, intellectuel du XIXème siècle, est souvent considéré comme le père du concept de "Nation". Il est à l'origine des bases de la IIIème République, qui installe la République et la Nation comme les références de base de notre histoire, avec une certaine ambigüité sur les deux concepts.

Qu'est-ce qui dans l'histoire de la droite pourrait en partie donner raison à Christiane Taubira ? 

Jean Garrigues : La droite du XIXème siècle est antirépublicaine jusqu'en 1890, mais à ce moment-là, "les" droites se rallient aux valeurs de la République. La droite nationaliste de l'Action Française à la fin du XIXème siècle et jusqu'au années 1930, avec le monarchiste Charles Maurras, avait tendance à penser que la République n'est pas compatible avec la Nation.

Plus tard, dans les années 1980, l'extrême droite populiste exalte la Nation dans la critique de la République, et est soupçonnée d'en contester les valeurs.

Comment droite et gauche se sont-elles approprié ces concepts ? Qu'y projettent-elles aujourd'hui ?

Jean Garrigues : Je crois que la droite et la gauche projettent les mêmes choses sur ces concepts, dans le cadre d'une démocratie d'Etat-providence. Mais la droite a eu tendance à aller plus vers la liberté et la gauche à davantage cultiver l'égalité. Cependant on peut considérer qu'une partie de la droite aujourd'hui est égalitaire en matière de droits de l'Homme et de protection sociale, comme le montre l'héritage d'Alain Juppé par exemple.

La différence se trouve plus sur les valeurs défendues par le Front National, avec l'idée de priorité nationale notamment.

Quel intérêt ce débat alimenté de façon régulière par Christiane Taubira a-t-il pour l'opinion ?

Jean Garrigues : Christiane Taubira a sans doute lancé  ce débat en réaction au choix du nom "Républicains" pour la droite par Nicolas Sarkozy. Des deux côtés, ce débat sert à se positionner, plutôt qu'à avoir une posture de fond. A mon sens, il s'agit d'une utilisation abusive de l'Histoire. Les acteurs politiques devraient être plus prudents.

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