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La classe moyenne se sentirait déclassée.
La classe moyenne se sentirait déclassée.
©Reuters

Signes intérieurs de richesse

Cette raison insoupçonnée mais bien réelle qui explique le sentiment de déclassement des classes moyennes

Aujourd'hui la règle selon laquelle les personnes les plus aisées possèdent forcément beaucoup de biens, et les classes moyennes, beaucoup moins, ne se vérifie plus. Le vrai luxe, c'est le temps. D'où un profond mal-être chez ceux qui ne peuvent se l'offrir.

Patrice Duchemin

Patrice Duchemin

Sociologue de la consommation, enseignant au Celsa et à l'Iscom, rédacteur de l'Oeil LaSer:  www.oeil-laser.com

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Atlantico : La classe moyenne se sentirait déclassée (lire ici). Qu’en est-il réellement, et pouvez-vous nous rappeler quelle population cette appellation désigne : s'agit-il d'une tranche de revenu ou d’un sentiment d’appartenance ?

Patrice Duchemin : Ce n'est pas un sentiment mais plutôt une réalité. La classe moyenne, par définition, n'est pas un état dans lequel on est appelé à rester. Historiquement et depuis l'après-guerre, la classe moyenne n'a qu'une seule aspiration : appartenir à une classe supérieure. Par exemple un commerçant aspirera à gérer son propre magasin, un employé souhaitera créer son entreprise, etc. C'est donc un lieu de transition.

Or aujourd'hui la classe moyenne est devenue un état stationnaire. C'est le drame de notre époque. Leur consommation est bloquée par l'absence de perspective : les gens ne vendent pas leur appartement par esprit de précaution, par peur de la précarité ; ils ne changent pas de voiture pour les mêmes raisons… La dynamique de consommation autrefois motivée par des perspectives est aujourd'hui minée.

Il y a une vingtaine d'années, les jeunes savaient qu'ils trouveraient du travail. Aujourd'hui, ils peinent à trouver des stages.

Pendant longtemps la possession de certains biens était un marqueur social. Avec le développement de la société de consommation, il semblerait que cela ne soit plus le cas. Quels sont les marqueurs sociaux aujourd’hui ?

Effectivement. La télévision, les ordinateurs, les voyages et tout ce qui était considéré comme des signes de réussite sont aujourd'hui devenus des signes de modernité. Il y a vingt ans, partir à Barcelone évoquait quelque chose de formidable. Aujourd'hui, n'importe quel individu peut y aller avec Easyjet. Tous les marqueurs sociaux qui autrefois exprimaient publiquement un succès sont devenus accessibles. Quand vous prenez en compte ces deux dynamiques de l'état d'esprit et des marqueurs sociaux, que reste-t-il pour montrer un certain succès ?

Que reste-t-il, justement ?

La grande différence est le temps. Aujourd'hui, le temps est la vraie richesse. Je suis conscient que cette idée est caricaturale, mais la classe laborieuse court après le temps. On le voit avec l'augmentation significative du nombre de Burn-out et des suicides… Les gens riches ont le temps, le temps de flâner, de réfléchir.

L'élite intellectuelle ne court d'ailleurs plus après les signes extérieurs de richesse. Les montres deviennent des marqueurs de vulgarité, il est de bon ton de ne pas en mettre le samedi soir. Que font les riches aujourd'hui en France ? Matthieu Pigasse, Xavier Niel le montrent : ils financent l'économie, ils permettent à des projets de voir le jour, ils préparent le futur, ils inventent, ils voyagent… Ils achètent du temps.  Mais ils ne courent pas après les voitures de luxe. D'ailleurs, dans une vingtaine d'années, le comble du luxe ne sera probablement pas d'avoir trois voitures, au contraire ce sera sans doute de ne pas en avoir du tout.

Comment la classe moyenne peut-elle se démarquer des autres classes ?

Les classes moyennes cherchent quant à elles à acheter une voiture plus grosse, un appartement doté d'une pièce supplémentaire, à avoir une résidence secondaire… Mais pas de l'immatériel, car ils n'en ont pas le temps.

Quels processus nous ont-ils amenés à cette évolution ?

Il y a un sentiment de trop-plein, de défiance et de recul. La société de consommation est amusante dans un premier temps, après une époque de pénurie en 1945. La consommation est alors assimilée au progrès.

Ensuite, toutes les nouvelles technologies et notamment les réseaux sociaux ont amplifié le bruit de cette consommation. Pendant très longtemps, l'acte d'achat consistait à demander l'avis sur un produit autour de soi, de consulter éventuellement un catalogue, de rentrer dans un magasin et de faire un chèque. Aujourd'hui c'est tout un flan. Il faut en parler, se renseigner sur des blogs, chercher l'histoire de la marque et du produit… La consommation est alors devenue une culture, laquelle a pris une place énorme.

Les blogs de cosmétique sur les énièmes différences entre les rouges à lèvre, les vernis à ongle, les crèmes de jour… Si Jean de la Fontaine était de retour, il en ferait probablement une fable car c'est un exemple éclairant de commentaire fondé sur rien, le vide. Les médias pour hommes ne sont pas en reste : les magazines comme GQ qui se demandent s'il faut mettre une cravate, comment faire un ourlet à son pantalon, s'il faut acheter des Paul Smith… Au secours ! La consommation est devenue une conversation. L'offre étant devenue une hyper-offre, il y a un rejet de la société de consommation.

C'est pour cela que l'on regarde la classe moyenne avec un mauvais angle de départ : les preuves de réussite ne sont plus fondées sur l'accumulation de signes de richesse.

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