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Cette demande de libéralisme social qui émane de la restitution du Grand débat
©LUCAS BARIOULET / AFP

Contre toutes attentes (de la France insoumise)

Cette demande de libéralisme social qui émane de la restitution du Grand débat

Une conclusion possible du Grand débat serait que les Français espèrent plus de libéralisme sans pour autant sacrifier la question sociale.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Erwan Le Noan

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Atlantico : Après plusieurs mois de consultations, en quoi pourrait-on estimer que les aspirations des Français, exprimées à l'occasion du Grand débat national, pourraient être de nature à une demande de libéralisme, s'exprimant notamment au travers du ras-le bol fiscal ? 

Michel Ruimy : M. Édouard Philippe l’a encore rappelé hier : il y a, pour les Français, une grande « exaspération fiscale ».Ce ras-le-bol fiscal ne date pas d’hier. Déjà, en 2013, M. François Hollande avait senti monter le « malaise fiscal ». Et, pourtant, cela continue. Pire, on passe d’un malaise à une exaspération ! 
Ce n’est pas quelque chose de diffus mais de bien concret. En 2018, le jour de « libération fiscale » c’est-à-dire le jour à partir duquel le contribuable français travaille pour lui et sa famille et non plus pour le financement des dépenses publiques,est tombé le 27 juillet alors qu’il a eu lieu, en Belgique, le 17 juillet, le 10 juillet pour l’Allemagne et la Grèce, le 8 juillet pour l’Italie ou encore le 8 mai pour le Royaume-Uni. La France reste le pays où la fiscalité est la plus élevée, un statut qu’elle possède déjà depuis trois ans.
Outre un besoin de justice et d’équité et une flopée de revendications, de nombreux Français ont notamment initialement réclamé, lors du Grand Débat, la baisse de la CSG, qui a fortement frappé les retraités, et de la TVA, en particulier sur les produits de première nécessité. Un scénario d’ores et déjà écarté par le ministre des Comptes publics Gérald Darmanin. Il n’en demeure pas moins que ces requêtes indiquent clairement la direction à prendre pour le gouvernement : baisser et baisser vite les impôts.
Mais, qui dit moins de recettes fiscales, dit moins d’initiatives des pouvoirs publics et donc un rôle économique de l’Etat plus réduit. C’est l’une des caractéristiques d’un Etat libéral. Ce qui ne veut pas direun Etat absent, mais plutôt un Etat au budget limité, équilibré et mieux géré, maîtrisant ses dépenses. 
Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron s’est fait élire sur des idées libéraleset que le mouvement des « gilets jaunes » s’est opposé, à son début, aux taxes supplémentaires, on pourrait penser qu’il y a une certaine concordance des temps. Pour autant, la France reste prisonnière de ses dogmes étatistes et de son Etat profond.

Erwan Le Noan : Si les demandes qui s’expriment étaient libérales, ce serait une excellente nouvelle pour la France ! A certains égards, il est vrai que les revendications portées résonnent positivement à des oreilles libérales : réduire la dépense publique, réduire la fiscalité, accroître la transparence de l’Etat, etc. Dans le même temps, il y a également des demandes d’augmentation de la fiscalité sur les plus « riches ».
Il est donc probablement réducteur de considérer que l’expression du grand débat est libérale. Elle n’est probablement nourrie d’une doctrine très claire et se limite – ce qui est déjà beaucoup, à dire ce que ressentent tous les Français : une immense exaspération devant un appareil administratif qui les oppresse plus qu’il ne les libère, qui les contrôle plus qu’il ne les encourage, qui leur confisque leurs revenus plus qu’il ne les incite à progresser ! Le grand débat a exprimé ce que tout le monde sait depuis des années en dehors des élites technocratiques qui nous gouvernent : les Français sont étouffés par l’Etat. 
Les demandes de baisse de la dépense publique et de baisse de la fiscalité expriment donc plus une colère qu’une doctrine. Elle peut être libérale, ou poujadiste, ou frondeuse : beaucoup de considérations différentes se melent surement dans une expression commune.
L’important est de savoir ce que donneront ces revendications : si elles aboutissent effectivement à baisser drastiquement la dépense publique et la fiscalité, ce sera un pas immense pour la France ! 

Cette demande de libéralisme semble s'articuler avec une aspiration sociale profonde de la part des Français. En quoi cette demande pourrait-elle correspondre à un libéralisme plus "social", "humain" ou "durable" ? 

Michel Ruimy : Sans jouer sur les mots, je pense que les Français souhaitent davantage un social-libéralisme qu’un libéralisme-social.En effet, le mot « libéralisme » est sans doute le plus ambigu de la philosophie politique. Il désigne aujourd’hui des réalités entièrement différentes aux Etats-Unis (progressisme), au Royaume-Uni (marché libre), en Italie (Etat de droit), en Allemagne (ordo-libéralisme). En France, aucun homme ou parti politique traditionnel n’ose plus se dire libéral ! Or, en politique, les mots comptent. On ne peut pas faire une politique libérale sans le dire.
Le malaise de la société française peut être perçu au travers des sentiments d’isolement, d’indifférence, de manque de considération… exprimés lors des manifestations. Dans leur grande majorité, nos concitoyens ne revendiquent pas la disparition de l’Etat ou sa réduction aux fonctions régaliennes comme le fait le libéralisme pur et dur. Ils prônent plutôt des marchés les plus libres possibles, mais avec un encadrement de l’Etat dans certains domaines (éducation, pauvreté, santé…) pour rétablir une justice sociale. C’est-à-dire un libéralisme ayant des fondements sociaux. Mais, la France a une tradition étatiste et colbertiste plus que libérale, et l’Etat a toujours veillé de près au destin de ses grands groupes industriels.
Concrètement, au plan économique, dans le passé, cette politique a pu trouver des échos dans celle menée par les gouvernements de François Fillon sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Plus récemment, ce fut le cas de la politique conduite par François Hollande et Manuel Valls, qui a visé notamment à réduire la régulation dans certains secteurs économiques, à admettre des règles commerciales inéquitables, en particulier notamment avec des pays ayant un système social moins avantageux pour les salariés, à baisser les prélèvements fiscaux sur les entreprises pour favoriser une politique de l’offre…
Aujourd’hui, en France, la seule question politique qui vaille la peine, peut-être, d’être posée est celle de savoir s’il faut réduire ou non le poids de l’Etat dans notre économie et dans nos viesdans un contexte où la politique économique est désormais fortement contrainte par l’Union européenne. Car si le besoin de changement est radical, l’agenda des solutions obéira forcément à plusieurs échelles de temps. 

 

​Erwan Le Noan : Les Français perçoivent ce que les élites ignorent : l’Etat Providence est dans une situation d’échec lamentable depuis des années. Les hôpitaux souffrent, les écoles ne sont plus au niveau, la solidarité n’est plus assurée alors même que l’Etat ne cesse de prélever et de réglementer. Le modèle que les discours politiques grandiloquents ne cessent de prétendre sauver ou préserver est en réalité dans une situation de faillite : il ne produit plus de résultats à la hauteur de ce que la collectivité y investit.
Il est donc peu surprenant et assez légitime que les Français expriment à la fois une demande de retrait de l’Etat inefficace et le renouvellement de la solidarité : ils demandent que le modèle qui a failli soit remplacé par une offre alternative. 
Cela ne veut pas dire qu’ils se sont convertis à un libéralisme débridé – ni qu’ils foncent vers le communisme dont ils savent en réalité qu’il n’a produit que de la misère et de l’oppression ; mais ils sont en attente d’une autre offre de services (publics). Et de ce point de vue, force est de constater que le gouvernement comme les oppositions n’ont strictement rien à proposer. Ce n’est pas surprenant, ils restent sur le modèle d’un Etat-Providence qui fonctionnerait car, en réalité, leurs dirigeants sont assez représentatifs d’élites – souvent administratives – qui sont restées préservées des bouleversements négatifs du monde des dernières années.

Quels sont les partis ou les personnalités politiques susceptibles de pouvoir incarner une telle demande exprimée par les Français ? 

Michel Ruimy : La question suivante pourrait être posée aux Français : « En qui faites-vous le plus confiance pour vous faire représenter dans la Société ? » car la question du non-respect des promesses de campagne est l’une des pierres angulaires de la défiance envers les responsables politiques. 
Or, le bon jugement de M. Macron, presque infaillible depuis qu’il a décidé de se présenter aux élections présidentielles de 2016 avec un maigre bagage politique, est remis en question. Jupiter est faillible. Aujourd’hui, La République En Marche ne tire surtout sa force que de la division de l’opposition. L’aspect le plus étrange des difficultés internes du président de la République est peut-être le peu de choses que l’opposition politique semble pouvoir en faire. En effet, si l’on observe les premiers sondages concernant les prochaines élections européennes, àDroite, les Républicains de François-Xavier Bellamy peinent à dépasser les 10%. La Gauche, quant à elle, elle est profondément divisée avec pas loin de cinq listes en lice... Aucune ne dépasse les 10% d’intentions de vote. Quant à la France Insoumise, un temps annoncé à 14%, il est désormais dépassé par la liste EELV de Yannick Jadot, donnée autour de 9%. La demande des Français ne semble pas épouser les aspirations de Jean Luc Mélenchon. La stratégie du gouvernement, consistant à faire de ce scrutin un affrontement progressistes versus populistes, semble fonctionner.
Quant au social-libéralisme, il tend, en Europe, à être proche de partis centristes même si on en trouve dans l’ensemble des partis politiques non extrémistes.De manière générale, le courant français pourrait s’inspirer surtout des figures étrangères qu’ont été le Britannique Tony Blair et l’Allemand Gerhard Schröder. Tous deux, issus de partis de gauche, ont mené dans leurs pays des politiques de privatisations et de libéralisation du marché du travail, voire théorisé le rôle de l’Etat comme créateur d’un terrain favorable à l’activité économique.
Sur l’échiquier politique français contemporain, le Parti radical de gauche, dont le président est Guillaume Lacroix, se revendique, en particulier, de ce courant. 

​Erwan Le Noan :Aujourd’hui, il y a beaucoup de personnes qui expriment des idées libérales, mais aucune n’a probablement l’ampleur politique suffisante pour incarner une alternative crédible à ce stade.
Le risque, pour les démocrates, c’est que le discours anti-étatiste soit récupéré par des poujadistes nationalistes, qu’on trouvait à une époque au Front national avant que Marine Le Pen n’adopte un discours économique digne de l’extrême gauche.

 

 

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