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Ces recrutements hasardeux que génère la pénurie de profs en France
©MARTIN BUREAU / AFP

Pénurie des profs

Ces recrutements hasardeux que génère la pénurie de profs en France

La pénurie des professeurs est une réalité, mais elle est sectorisée. Du fait d’un manque de candidatures, les professeurs sont parfois de moins en moins compétents. On assiste donc à un nivellement par le bas.

Atlantico.fr : La chute du nombre de candidats à l'enseignement pour les collèges et lycées est réelle, mais de quelle ampleur est-elle vraiment ?

Jean Paul Brighelli : En moyenne, le nombre de candidats au concours du CAPES (essentiellement les futurs profs de collège) baisse de 10% entre 2019 et 2020. Et c'est une moyenne : des spécialités qui se "portaient bien", comme les SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) ou les SES (Sciences économiques et Sociales) sont en net recul, -15% pour l'une, -22% pour l'autre. Alors même que le réservoir potentiel de candidats, en SES particulièrement, est large.

C'est la tendance sur 15 ans qui est significative. En Lettres modernes, on est ainsi passé de 5000 candidats (en 2006) à 3172 cette année — pour un nombre de postes à peine inférieur. Même chiffres en maths. Et encore faudrait-il différencier les candidats réels, sérieux, et ceux qui s'inscrivent "pour voir", ou pour justifier une année de bourse. Au total, en Lettres, ce ne sont qu'un peu plus de 2000 candidats qui composent effectivement et rendent une copie à toutes les épreuves. Du coup, le nombre d'admissibles est à peine supérieur à celui des postes au concours — d'où la tendance des jurys, devant la pauvreté conceptuelle et pratique des candidats, de ne pas affecter tous les postes offerts. 

Plus significative encore, la comparaison sur quarante ans. Quand j'ai passé l'agrégation, nous étions 2500 candidats pour 100 postes. Pour un nombre de postes légèrement supérieur (115), il y a eu l'année dernière 1358 candidats inscrits, dont seuls 645 ont participé à toutes les épreuves — et 256 admissibles. Le chemin de croix a bien changé, statistiquement parlant.

Olivier Vial : Depuis plusieurs années, les concours enseignants ont du mal à attirer des candidats. En une quinzaine d’années, le rapport entre le nombre de candidats qui se présentent et le nombre de postes ouverts a presque été divisé par deux. L’année dernière, par exemple, il y avait à peine 4,2 candidats par poste ouvert aux concours externes, contre 7,8 en 2006. Dans certaines disciplines, la pénurie est encore plus manifeste, ainsi, l’année dernière, il y avait seulement 1,9 candidat par poste ouvert au CAPES de lettres modernes, et à peine plus en mathématiques (2,1).

Pierre Duriot : En réalité, elle est très variable, selon les territoires et les disciplines. On en revient encore, principalement, aux zones sensibles, où les conditions d'exercice dissuadent les candidats potentiels : Aix-Marseille, Créteil, Versailles ou Montpellier. Non seulement parce qu'ils connaissent largement la réalité de ce qui les attend, mais en plus parce qu'ils savent qu'il sera très difficile de partir, par le jeu des mutations, d'une zone en manque chronique de professeurs. Ce qui fait que ces zones détiennent aussi le record de contractuels, soit des tout-venants, soit des recalés au CAPES ou des étudiants. Ce qui fait qu'on regroupe un maximum de professeurs débutants et non diplômés sur les postes et les établissements les plus difficiles. Enfin, certaines disciplines sont plus touchées que les autres, les disciplines techniques par exemple.

Globalement, le métier fait moins recette au fil des ans, ceci alors qu'il est toujours pointé pour le nombre pléthorique de ses semaines de vacances. Il faut croire que ce n'est pas un argument suffisant. Il est mal payé et les candidats titulaires de diplômes solides se disent, avec juste raison, qu'ils seront mieux rémunérés dans le privé, pour les professeurs de mathématiques par exemple. Mais également, le métier attire principalement des femmes, qui, statistiquement, sont moins bien payées que les hommes et voient dans le métier de professeur, la possibilité d'avoir du temps pour sa famille et ses enfants, moyennant un salaire considéré comme d'appoint. En réalité, les jeunes profs des zones sensibles et les autres, croulent sous les projets, les pédagogies spécifiques et travaillent de très nombreuses heures, dans des conditions éprouvantes. Autant les pouvoirs publics s'alarment du manque de mixité dans certaines filières, autant l'hyper-féminisation de métiers comme professeur ou infirmier ne dérange personne.

La désorganisation des services rectoraux n'aide pas non plus, avec une précarisation incessante des personnels contractuels, qui occupent, en gros, les postes dont personne ne veut, parfois loin, très loin, de chez eux. Et ne peuvent prétendre à des contrats de longue durée, ce qui n'aide pas à se projeter dans le métier. Cette même administration peine à remplacer les professeurs en maladie courte, ce qui occasionne de longues périodes sans cours pour les élèves, avec le résultat que l'on connaît en terme de niveau et de bienveillance lors des corrections d'examens. Il existe, dans le premier degré, des brigades de remplacement qui assurent des remplacements de maladies ou de stages, séance tenante, avec une réelle efficacité, mais le système n'existe pas de manière aussi rigoureuse dans le secondaire. Cette désorganisation administrative entraîne aussi des affectations à la dernière minute, des annonces de non renouvellement de contrat tardives, des retards de salaires... pas de quoi attirer le chaland dans des secteurs comme l'académie de Créteil où 15 % des enseignants sont des contractuels. Faute de budget décent dédiés aux embauches, les rectorats peuvent « boucher les trous » avec des fonds de tiroirs, c'est à dire, des étudiants en licences, rémunérés entre 600 et 850 euros par mois : il faut avoir la foi, ou rien à manger...

Comment expliquer la sectorisation de cette pénurie ?

 Jean Paul Brighelli : Cela tient prioritairement à des salaires incroyablement bas pour un tel niveau de recrutement. La "mastérisation" du CAPES (qui autrefois se passait en L3 et qui désormais se passe en M1), soit un niveau Bac + 4 ou 5, s'est traduite par un reflux du nombre de candidats. Dans quel autre métier paye-t-on des Bac + 5 1500€ ? Des matheux compétents rêvent d'emplois plus rémunérateurs, et moins décriés. Restent pour le professorat des matheux largement incompétents — et les autres disciplines sont à 'unisson, avec une légère exception en Histoire-Géographie. Et les polémiques récentes sur les retraites, entre les informations, contre-informations et désinformations, n'ont rien ajouté à 'envie d'enseigner…

Olivier Vial : Cette désaffection générale est en effet considérablement amplifiée selon les secteurs géographiques. Le ministère n’aime pas communiquer sur ce qui est, pourtant, un secret de polichinelle. Il y a des académies, des établissements, où il est beaucoup plus difficile d’enseigner que dans d’autres. Le climat scolaire, la violence, le manque de discipline, la difficulté à tenir sa classe sont clairement des facteurs qui incitent certains enseignants soient à demander une mutation dans une autre académie, soit à quitter l’enseignement. 

La dernière étude publiée sur cette question date de 2012. Elle montrait, par exemple, que les académies de la banlieue parisienne étaient clairement des académies que les enseignants tentaient de fuir. Le rapport entre le nombre de demandes d’affectation et celui des demandes de départ est de ce point de vue éclairant. Si, par exemple, il y a 15 fois plus de demandes d’affectation que de demande de départ pour l’académie de Rennes, pour celle de Créteil, c’est l’inverse avec 31 fois plus de demandes de départ que d’affectation.

Pierre Duriot : La sectorisation des pénuries n'est pas propre au métier d'enseignant. Médecins, infirmiers, vétérinaires, kinés, cadres d'entreprises... sont également touchés. Il en va des politiques successives des différents gouvernements et en particulier celui-là, qui ont royalement laissé tomber ce qu'on appelle maintenant communément, la France périphérique, dont on s'aperçoit maintenant qu'elle ne vote plus comme on le voudrait. Moins de voies de communication, moins de services publics, moins de politiques économiques locales, moins de budgets de développement et la désertification guette, avec son lot de pauvretés culturelles, sociales, associatives et économiques. Certaines régions n'attirent plus, soit qu'elles sont en proie à une délinquance galopante qui les rend invivables, tout le monde est marqué par des faits divers sordides qui se jouent dans et autour des établissements scolaires. Comme le suicide très médiatisé d'une directrice de maternelle. Soit que des régions désertifiées, avec de tous petits établissements scolaires voués à la fermeture, les uns derrière les autres, ne fassent pas envie et on les comprend, à de jeunes professeurs. Sur l'académie de Dijon par exemple, la Nièvre, département le plus pauvre des quatre bourguignons, est celui qui fait le moins recette en termes de vocations. Les demandes de tout un tas de métiers se concentrent sur des régions attractives, affichant le meilleur compromis entre douceur de vivre, prix, équipements et sécurité, comment pourrait-il en être autrement ? Ce paramètre de la sectorisation passe par des politiques plus larges concernant l'aménagement du territoire et cela ne se résout pas en un seul quinquennat, quand bien même un gouvernement daignerait y travailler. Celui-ci a choisi de se concentrer sur les zones sensibles, avec le résultat que l'on connaît : un record récent de voitures brûlées...

Cette pénurie est-elle à l'origine d'une redéfinition du métier de professeur en un métier de seconde zone avec, du coup, des candidats moins compétents ? Peut-on parler d'un nivellement par le bas ?

Jean Paul Brighelli : On n'attire pas les mouches avec du vinaigre. Payez mieux les enseignants, offrez-leur des perspectives d'évolution de leur métier, des solutions de repli, des conditions d'exercice satisfaisantes, et des possibilités de mutation qui ne soient pas reportées indéfiniment, et vous aurez des vocations. Et les meilleurs étudiants reviendront dans le métier.

Olivier Vial : Cette crise des vocations n’est pas un problème strictement français. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, on constate que la place, le statut des enseignants dans la société se sont dévalorisés. Si l’on ajoute à cela la question des salaires, notamment en France, où les enseignants du secondaire sont moins bien payés que la moyenne de leurs homologues de l’OCDE, on comprend qu’une pénurie s’installe. 

L’administration est en face d’un dilemme. Elle a besoin de recruter des enseignants pour compenser les départs. Face à la baisse du nombre de candidats, l’administration et les jurys sont devenus moins exigeants quant au niveau des futurs enseignants. On assiste clairement à un nivellement par le bas. C’est très inquiétant, quand on sait que la qualité et le niveau des enseignants sont déterminants pour la réussite des élèves. Des études ont mesuré cet « effet enseignant » et elles ont montré qu’il était bien plus déterminant pour la réussite des élèves que le nombre d’élèves par classe. Malheureusement, pour des raisons d’affichage et de communication politique, le gouvernement privilégie toujours le quantitatif sur le qualitatif.

En France, la mastérisation a également eu un effet. Désormais, les candidats qui disposent d’un master peuvent comparer les salaires d’embauche entre l’éducation nationale et le privé. La comparaison est clairement en défaveur des métiers de l’enseignement qui embauche à moins de 1600 euros net par mois pour un bac +5 contre en moyenne un peu plus de 1 800 euros net dans le privé. 

Pierre Duriot : Officiellement, pas du tout ! Officieusement, j'ai corrigé, à une époque, des épreuves du concours de professeur des écoles, dans une académie de province, plutôt rurale, où nous avions mis la barre à 13/20, à l'écrit. La même année, dans l'académie de Créteil, elle était à peine à 05/20. Au CAPES, on est descendu jusqu'à 6,5/20 comme seuil d'admissibilité. Ce n'est pas possible donc, qu'il n'y ait pas une baisse du niveau, au moins dans certains secteurs. La massification du bac par la « bienveillance » ne peut qu'avoir des répercussions dans ce sens : des élèves moins bons en fac et donc moins bons aux concours, le tout dans un contexte de pénurie et la « seconde zone » guette, mais on a juste le droit de le subodorer, pas plus, même si la réalité ne ment pas. En pratique, les bons élèves, du moins ceux qui ont des parents qui peuvent suivre financièrement, partent dans les filières d'excellence, les autres se débrouillent comme ils peuvent pour tirer du jeu les quelques épingles qui restent. Et des pans entiers de l'activité économique restent sans, ou avec peu de candidats et lesquels... Où l'on constate alors que les politiques « égalitaires », en matière d'enseignement, ont eu un effet exactement inverse, en augmentant très conséquemment les inégalités devant le savoir, en réduisant drastiquement les possibilités de s'élever au-dessus de la couche sociale de ses parents et en précarisant les bons élèves ne disposant pas de suffisamment de moyens financiers. La perte de vocations pour le métier d'enseignant, l'obligation qui en résulte de ne plus pouvoir, ou de moins bien pouvoir, choisir les meilleurs éléments, alimentera de facto cette spirale descendante et accroîtra encore l'écart entre l'excellence et la moyenne générale. C'est à l'évidence, à la fois une sélection par l'argent et un nivellement par le bas.

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