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Plus de 60% du cobalt utilisé dans les batteries des appareils électroniques provient des mines de République démocratique du Congo.
Plus de 60% du cobalt utilisé dans les batteries des appareils électroniques provient des mines de République démocratique du Congo.
©Capture d'écran

Les mines de la honte

Ces “esclaves” grâce auxquels vous avez des batteries dans vos téléphones portables : l’incroyable enquête du Washington Post en Afrique

En République démocratique du Congo, on extrait des dizaines de milliers de tonnes de cobalt chaque année, un métal utilisé dans la fabrication des batteries lithium-ion que l'on trouve dans nos smartphones, ordinateurs et véhicules électriques. Payés une bouchée de pain, les mineurs travaillent nuit et jour dans des conditions déplorables. Les enfants aussi.

Les batteries lithium-ion devaient représenter l’avenir. Plus légères, pouvant contenir davantage d’énergie en moins de place, on voyait dans celles-ci une alternative “verte” aux batteries au plomb-acide, très polluantes. Mais comme souvent, le revers de la médaille est bien moins glorieux. Lorsque l’on retrace le chemin qu’ont parcouru ces batteries avant d’arriver dans nos objets électriques, on s’aperçoit qu’au commencement, tout part d’une mine de cobalt au Congo. Là bas, hommes et enfants passent leurs journées à creuser dans des conditions insupportables. C’est un reportage stupéfiant dont nous fait part le Washington Post dans un long article.

Retour au XIXème siècle

Derrière l’écran sur lequel vous lisez cet article, se trouve sûrement du cobalt, ce métal intégré dans la fabrication de ces batteries lithium-ion. Cinq à dix grammes de cobalt pour un smartphone, une trentaine de grammes pour un ordinateur, et entre 5 et 9 kilos pour une voiture électrique. Plus de 60% de ce cobalt utilisé dans les batteries provient des mines de République démocratique du Congo, au sud du pays, dans les environs de la ville de Kolwezi. Selon le Washington Post, une centaine de milliers d’hommes viendraient travailler dans ces mines pour pouvoir en récolter quelques grammes de cobalt, qu’ils iront ensuite revendre à de plus gros revendeurs. Ces “creuseurs“, comme ils s’appellent, ne sont qu’un maillon dans le long procédé qui sépare la récolte du cobalt brut, ancré dans la roche, à son raffinement puis son incorporation dans une batterie de téléphone. À plusieurs mètres de profondeur, dans des trous à peine plus larges qu’eux, les mineurs s’aventurent à trouver le métal qu’ils pourront convertir en argent à la fin de la journée.

Mais les conditions de travail sont sommaires : lampe de poche vissée sur la tête, sans casque ni équipements spécifique, ils descendent dans les profondeurs de ces galeries creusées sans aucune espèce de plan. Quelques machines d’un autre âge sont disséminées çà et là afin d’acheminer un peu d’air pour les travailleurs. Parfois, afin de ramener plus de cobalt, les mineurs vont jusqu’à dormir dans ces galeries, où ils inhalent alors des quantités toxiques de gaz tels que le méthane qui peuvent s’échapper des roches. Mais la pire crainte de ces travailleurs est bien de rester coincés dans ces tunnels en cas d’effondrement. En septembre 2015, trente mineurs avaient perdu la vie dans une mine près de la frontière zambienne en deux semaines à peine. Deux ans auparavant, une trentaine d’autres y restaient, dans deux mines distinctes (ici et ). Bien évidemment, aucune indemnisation n’est assurée par l’employeur, le Chinois Congo DongFang International Mining, en situation de quasi-monopole sur le territoire. 90% du cobalt chinois utilisé dans la fabrication d’appareils électronique est en effet originaire du Congo. "Ils s’en fichent, de ta santé. Pour eux, l’important est que tu ramènes du cobalt, même malade ou blessé", déplore un des creuseurs interrogés.

Galeries artisanales et travail des enfants

De ce fait, nombreux sont les Congolais à faire leurs propres fouilles, à des endroits où ils estiment que la concentration de cobalt sera satisfaisante. Selon la rumeur, les sols où poussent de petits arbustes ornés de fleurs vertes en sont riches. Mais voilà, les conditions de sécurité ne sont pas peu présentes, mais inexistantes. Les galeries se multiplient à l’envie, et les risques d’effondrement augmentent. Mais voilà : avec l’avènement des ordinateurs et smartphones, la demande de cobalt a explosé et devrait encore doubler d’ici dix ans pour atteindre 75 000 tonnes requises chaque année. Le travail est là et ces creuseurs sont prêts à risquer leur vie pour quelques dollars – deux à trois les bons jours. "Le paradoxe est que nos sols regorgent de ressources, mais que la population est très pauvre", indique au Washington Post Richard Muyej, gouverneur de cette province du sud de l’État.

Comme si cette situation n’était pas assez déplorable, l’UNICEF estimait en 2012 que 40 000 enfants participent au travail dans les mines. Richard Muyej s’en offusque : "C’est un gros problème. Il est difficile de sortir ces enfants des mines, alors qu’ils n’ont même pas d’école où aller passer leurs journées. Nous devons trouver une solution". À l’entrée d’une des mines, le journaliste du Washington Post remarque que des enfants se trouvent dans les parages. "Il n’y en a que dix ou douze", jure l’un des gardes qui assure la surveillance du site. Interdit de pénétrer dans la zone, le reporter confie alors un smartphone à l’une des femmes se rendant à un ruisseau situé en contrebas, où l’on nettoie les roches dans l’eau afin d’extirper le cobalt de la pierre plus facilement. Stupeur : des dizaines d’enfants aident là leur mère dans leur tâche. Le problème n’a pas été révélé par le Washington Post : en janvier 2016, Amnesty International tirait déjà la sonnette d’alarme. Les grossistes les plus proches des creuseurs sont peu regardants, tandis que les entreprises plus en aval nient ces accusations, ou assurent que des contrôles de routine sont effectués fréquemment. Tout en haut de l’échelle, les géants Samsung, Apple, Amazon ou LG affirment auprès du Washington Post veiller à ce que les mines d’où proviennent leur cobalt ne fasse pas travailler d’enfants. Chacun y va de sa combine : le recours à des organismes de surveillance indépendants, l’importation de cobalt de Nouvelle-Calédonie pour LG, le renforcement des normes et standards… Mais ces promesses seront-elles réellement respectées ?

Santé en péril

Les conséquences de ce travail dans les mines de cobalt sont gravissimes. Des scientifiques de l’Université de Lubumbashi, au sud du pays, ont constaté que l’urine des creuseurs comportait des taux de concentration de cobalt 43 fois supérieurs à la normale, de plomb cinq fois supérieurs à la normale, ainsi que de cadmium et d’uranium quatre fois supérieurs à la normale. Une autre étude a conclu quant à elle que les poissons de ces eaux souillées présentaient également des taux de concentration de métaux dangereusement élevés. Enfin, une troisième étude a indiqué que les environs de la ville de Lubumbashi, tout au sud du pays, se classait parmi les dix endroits les plus pollués de la planète. Aucune étude scientifique n’a encore permis de formellement annoncer que ces métaux étaient dangereux pour la santé. Mais on n’en doute guère : les maladies respiratoires sont légion parmi les creuseurs, et les enfants de mineurs naissent parfois avec des malformations sévères, voire fatales, comme l’indique le rapport de l’Université de Lubumbashi.

En attendant, les creuseurs continuent de creuser. Ils n’ont pas bien le choix, il faut dire. Mais ils ne se trompent pas sur leur situation : “Être creuseur est un travail épuisant qui compte de nombreux risques. Je souhaite à mon enfant de ne pas me suivre dans cette voie”, confie Mayamba, l’un des mineurs, au Washington Post. Désolant.

 

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