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Ces cryptozoologues qui chassent encore et toujours le yéti (et pourraient bien le trouver un jour)
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L'abominable homme des neiges

Ces cryptozoologues qui chassent encore et toujours le yéti (et pourraient bien le trouver un jour)

La cryptozoologie, ou étude des animaux cachés, est un domaine scientifique rattaché à la zoologie qui étudie, examine et répertorie des preuves concernant les animaux inconnus, légendaires ou disparus. Bien que cette discipline fasse l'objet de critiques de la part des scientifiques, de nombreux animaux qu'on pensait mythiques ont pu être redécouverts.

Eric Buffetaut

Eric Buffetaut

Eric Buffetaut est paléonthologue et directeur de recherche émérite au CNRS

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Benoît Grison

Benoît Grison

Benoit GRISON, Docteur en Sciences Cognitives, biologiste et sociologue des sciences, est né en 1963. Après des études de Biologie Animale et de Psychophysiologie, ses intérêts scientifiques actuels se répartissent entre les Neurosciences comportementales, l’Ethnozoologie (l’étude des rapports homme / animal) et l’Epistémologie des Sciences de la Vie. Il enseigne à l’UFR Collegium Sciences & Techniques de l’Université d’Orléans. Conseiller scientifique des documentaires « Cryptopuzzle » (2001), « Dieux & Démons » (2002) [3 films sur l’ethnozoologie des serpent, crocodile et requin], « Gangsters de la Science » (2005), « l’ Esprit des Plantes » (2009), « Histoire Naturelle du Rire » (2011) et « Les Animaux-Médecins » (2014), il a participé également à l’écriture de certains de ces films.

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Atlantico : Du monstre du Loch Ness au Yéti, des animaux mythiques continuent de déchaîner les passions, notamment chez les adeptes des théories du complot mais pas seulement. Bien que de nombreux scientifiques critiquent ce qu'on appelle la "cryptozoologie", de nombreuses espèces ont pu être redécouvertes, comme un oiseau sans ailes sur l'île polynésienne d'Hiva-Oa. La cryptozoologie a-t-elle permis de confirmer l'existence d'autres espèces ? Lesquelles et comment ?

Benoît Grison : La cryptozoologie peut être la meilleure ou la pire des choses, selon la manière dont on l’aborde. Elle peut être un système de croyances aveugle, s’abreuvant des rumeurs et informations les plus incrédibles qui soient sur le net, ignorant superbement la méthode scientifique ou la biologie (c’est cette "pop-cryptozoologie" qui vous parlera du Chupacabra et tutti quanti). Ici, le "désir de croire" régnera en maître, et l’intérêt de la chose sera quasi-inexistant. Ou bien la cryptozoologie peut adopter une démarche sérieuse, et approcher de manière "sceptique ouverte" les cas de "bêtes ignorées" supposées, en s’appuyant sur une analyse critique des témoignages et des savoirs des populations autochtones. Mais dans ce cas, il faut comprendre que la cryptozoologie n’est pas alors conçue comme une discipline autonome, puisqu’elle fera appel sans cesse aux ressources fournies par la zoologie et l’anthropologie-ethnologie. Oui, dans cette perspective, la cryptozoologie peut réellement mener à des découvertes d’espèces nouvelles.

Je donnerai deux exemples, spectaculaires, parmi d’autres : au Vietnam, en 1992-1993, le biologiste écossais John Mackinnon a pu, grâce à la démarche cryptozoologique, découvrir un grand ongulé, le Saola, sorte d’intermédiaire entre chèvre et antilope. Collectant et recoupant les témoignages, il a pu déterminer l’aire géographique où il avait toutes les chances de trouver l’animal, puis a réussi à recueillir une peau et des cornes, avant de pouvoir capturer avec ses collègues un spécimen vivant. De même, en 1998, un coelacanthe d’une espèce nouvelle (cousin de celui des Comores), a pu être découvert en Indonésie dans son habitat naturel par le zoologiste américain Mark Erdmann et son épouse : pour localiser ce grand poisson, ces deux chercheurs se sont appuyés sur les connaissances fines des pêcheurs du cru.

Eric Buffetaut : Tout dépend de que l'on appelle la cryptozoologie. Dans le meilleur des cas, c'est une approche qui consiste à réunir des éléments (traditions, rumeurs, témoignages, indices concrets comme des traces de pas, des peaux, des os) permettant de supposer l'existence d'une espèce animale encore inconnue de la science. Mais la confirmation ne peut venir que de la découverte de spécimens pouvant être étudiés et décrits par des zoologues. C'est lorsque cette description scientifique est réalisée que la réalité de l'espèce en question peut être confirmée, tant que cela n'est pas fait, on reste dans le domaine de la spéculation, de l'hypothèse. Mais il existe en effet des cas où une enquête cryptozoologique a mené à la découverte d'une nouvelle espèce animale. C'est par exemple le cas de la découverte de l'okapi au Congo en 1901 (bien avant que le terme "cryptozoologie" ne soit proposé) : il y a eu d'abord des récits d'indigènes, des témoignages d'Européens, des indices sous forme de lanières de peau, puis pour finir des peaux entières et des crânes qui ont permis de conclure à l'existence d'une espèce jusque là inconnue, qui fit l'objet d'une description scientifique (après quoi on finit par capturer des okapis vivants - il y en a dans beaucoup de zoos).

Plus récemment, c'est au terme aussi d'une enquête qu'on peut qualifier de cryptozoologique (accumulation de témoignages, d'indices) qu'on a découvert dans les années 1990 le saola, une sorte d'antilope qui vit dans les montagnes du Vietnam. Donc la façon de procéder des cryptozoologues (du moins ceux qui font preuve de rigueur scientifique) peut conduire à des découvertes zoologiques intéressantes (mais qui sont rarement présentées comme cryptozoologiques - dès qu'une espèce est scientifiquement décrite, elle quitte le domaine de la cryptozoologie pour entrer dans celui de la zoologie "classique").

Quels sont les critères et moyens scientifiques sérieux dont on dispose pour évaluer la probabilité de l'existence d'un animal légendaire ? Et quels sont ceux qui permettent de reléguer définitivement des espèces au rang de mythes ou de canulars ?

Benoît Grison: Les témoignages oculaires recueillis doivent d’une part être cohérents, convergents entre eux, émanant d’observateurs ne se connaissant pas – de préférence, voire appartenant à des époques différentes. Par ailleurs, ils doivent être vraisemblables quand on les confronte à nos savoirs actuels en biologie de l’évolution, physiologie, classification animale, et sur les écosystèmes. S’il y a des traces crédibles (qui résistent à des explications prosaïques) et des pièces anatomiques, c’est mieux. Mais même si tous ces critères sont remplis, cela ne forme pas une preuve absolue d’existence, loin de là, mais juste une incitation à poursuivre la quête d’un spécimen en chair et en os, la seule preuve qui fera consensus. Le cas du Loch Ness est un très bon contre-exemple : la pyramide alimentaire du loch est trop pauvre pour nourrir une population (même petite) de gros animaux, et les mirages optiques sont nombreux à la surface de ce lac. Quant aux canulars, ils sont moins répandus qu’on ne le croit en cryptozoologie, et en général plutôt aisés à déceler : le plus souvent, la question n’est pas la sincérité des gens, mais ce qu’ils ont vraiment vu – les méprises sont nombreuses.

Eric Buffetaut : La probabilité n'est pas facile à évaluer. Il y a des animaux mystérieux dont l'existence est très improbable car leur habitat supposé est improbable écologiquement et a été exploré de façon approfondie sans résultat - c'est le cas du monstre du Loch Ness (qui plus est ce dossier est parasité par les photos truquées et autres canulars). Pour d'autres (le yéti, le bigfoot), le doute peut subsister, il y a des indices même si le plus souvent ils sont discutables, mais plus le temps passe sans que rien de tangible ne soit découvert, plus on a de raisons de douter. Cela dit, il n'est pas facile de prouver que quelque chose n'existe pas...

Comment les zoologues ou d'autres scientifiques exploitent-ils les travaux de chercheurs plus amateurs, tels que les "cryptozoologues" ? Dans quelle mesure peuvent-ils se nourrir de ces croyances populaires pour faire avancer leurs recherches ?

Benoît Grison : Les croyances et savoirs populaires fournis par la cryptozoologie sont "retraitables" par la méthode scientifique, à condition d’adopter une perspective "ethnozoologique", qui fasse la part de possibles observations d’espèces inconnues (on décrit chaque année des dizaines de vertébrés de grande taille), du mythe et de la confusion (animaux rares pris pour de nouvelles espèces). A ces réserves près, la cryptozoologie sérieuse peut contribuer à enrichir à la marge nos connaissances en histoire naturelle.

Eric Buffetaut : Il n'y a pas énormément de coopération entre les chercheurs professionnels et les "cryptozoologues" amateurs, ce sont deux communautés qui souvent se méfient l'une de l'autre (les cryptozoologues sont considérés comme pas sérieux, voire comme des illuminés - ce qu'ils sont parfois- et les professionnels comme des gens dogmatiques et fermés - ce qu'ils sont aussi parfois).

Cependant il y a des professionnels qui admettent le bien-fondé d'une enquête cryptozoologique menée rigoureusement, et qui eux-mêmes pratiquent ce type d'investigation (collecte de témoignages, d'indices...). L'approche cryptozoologique, si elle est menée avec la rigueur scientifique nécessaire, n'est en fait qu'un aspect de la recherche zoologique, et elle peut très bien être pratiquée par des amateurs.

Propos recueillis par Thomas Gorriz

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