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Ces concours d’éloquence qui en disent long sur notre époque
©DAMIEN MEYER / AFP

Parole, parole, parole

Ces concours d’éloquence qui en disent long sur notre époque

Les concours d'éloquence connaissent un vrai engouement depuis quelques années, preuve que la maîtrise de la parole importe beaucoup plus mais aussi d'un grand besoin d'éloquence et de rhétorique dans notre société.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Atlantico : En France, les concours d’éloquence sont en train de se multiplier. Vous-même avez organiser un samedi 02 juin un «concours de la parole». Pouvez-vous nous expliquer le but de ce concours et son fonctionnement ? 

Philippe Bilger : C’est vrai que beaucoup de concours se créent en France. Mais principalement reliés au judiciaire, dans un milieu universitaire et qui sont assez classiques. Ils permettent aux candidats de préparer leurs discours et de pouvoir bien choisir leur sujet. Mon concours du 02 juin est plus original : une vingtaine de candidats, un unique sujet, une structuration mentale de trente minutes et rien d’autre. Pas de papiers, pas de crayons. S’en suit un discours de dix minutes complètement libre devant un jury composés de trois personnes. Cela n’a jamais été réalisé et permet d’appréhender l’intelligence et la parole nulle. Voilà des orateurs qui n’avaient qu’à s’encombrer que d’eux-mêmes. 

Les concours d'éloquence se multiplient, disposer de talents oratoires est une qualité très recherchée. En quoi avons-nous besoin de cette mise en scène de soi ? Est-ce la preuve que nous devenons de plus en plus narcissiques ?

Pascal Neveu : L’éloquence a toujours été appréciée et valorisée, ce depuis l’antiquité.

C’est d’ailleurs Hermès qui est la divinité de l’éloquence. Messager des Dieux, il est également le gardien des voleurs, des orateurs, des prostitués, des routes et il est celui qui mène les âmes aux enfers…

Il se positionne donc symboliquement aux carrefours de la vie, de ses turpitudes, épreuves et errances… mais aussi de sa réalisation.

Il est en ce sens la divinité la plus proches des humains, tel un philanthrope.

Il incarne en quelque sorte toutes les facettes de l’homme, positives et négatives, mêlant qualités et défauts, opposant bien et mal… que nous ne pouvons donner à montrer, mais à cacher, en donnant à voir le meilleur de nous même et cacher, travestir celle ou celui que nous sommes réellement.

Aussi, l’éloquence, la verve et la rhétorique naissent dès l’antiquité grecque et romaine. Il suffit de nommer Cicéron, Quintilien, Aristote… qui en font un art oratoire servant tant la politique, que le monde judiciaire où les arts.

C’est le 20ème siècle qui redonne goût aux concours d’éloquences (dont le prestigieux organisé par les écoles d’avocats ou de sciences-po), suite à l’émergence de la linguistique (Ferdinand de Saussure) et des applications dans des champs transdisciplinaires tels que la communication.

Il s’agit alors de convaincre et de persuader.

S’agit-il pour autant d’une mise en scène de soi ?

Pascal Neveu : « La vie est un théâtre »… Oui nous portons des masques, nous mentons pour le bien de la société, et nous n’avons pu oublier l’enfant que nous étions lorsque pris la main dans le pot de biscuit nous tentions de convaincre nos parents via des argumentaires plus ou moins persuasifs, ou encore lorsque nous tentions d’obtenir une autorisation de sortie.

Nous portons donc en nous ce « goût » pour l’éloquence, comme outil de persuasion.

Mais s’il s‘agit de narcissisme, il s’agit avant tout du mécanisme qui permettra à certain(e)s de garder une belle apparence aimante (et éviter la punition et l’opprobre), à d’autres de briller de mille feux devant un « public », des spectateurs et auditeurs qui les envieront.

Car il s’agit bien d’une mise en scène : le fond et la forme.

Mais l’éloquence n’est pas l’art le plus utilisé par des « défaillants » narcissiques.

Il demande un travail et des compétences intellectuelles très importantes, et la nécessité de ne pas imiter un autre orateur.

Les places sont très peu nombreuses et le public moins important que pour des acteurs, mannequins, chanteurs.

L’éloquent vit d’une reconnaissance de son intelligence plus que de son physique. Le narcissique primaire souffre d’une déficit de l’image de soi, principalement par l’effet miroir (« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ! ». Le narcissique secondaire attend une reconnaissance de son talent.

Maîtriser la langue et s'exprimer avec talent est-il devenu indispensable pour conforter "l'entreprise de soi-même"?

Pascal Neveu : Je ne sais pas si la volonté première est de conforter l’entreprise de soi-même.

La nouvelle culture de l’image de soi via les réseaux sociaux, autres applications et émissions télévisées créent des nouveaux comportements nous amenant à nous différencier comme des « atypiques ». La recherche des likes est telle que seuls certains types de vidéos font « buzzer ». La recherche de nouveaux talents, de nouvelles stars…

Le langage évolue, ses formes d’expression également.

Les nouvelles formes d’interaction et de communication accélèrent le mouvement.

Il est donc fort à parier que parmi les nouvelles générations seront repérés celles et ceux qui rappelleront à leurs ainés ce qui nous semble se perdre et que ces jeunes portent et peuvent continuer à transmettre : la capacité oratoire, cet art ancestral.

Cette compétence est de plus en plus recherchée par les entreprises, mais à quoi sert-elle vraiment si elle privilégie la forme sur le fond ? 

Effectivement des écoles de commerce, de communication se lancent dans l’organisation de tels concours.

D’une part, cela crée une compétition et une émulation entre les étudiants.

D’autre part, cela permet de se faire-valoir d’un « potentiel » reconnu et valorisant sur un curriculum vitae.

Nous pourrions nous trouver très étonnés dans notre société actuelle, en proie à une communication de plus en plus réduite et limitée entre humains, à un vocabulaire en perte de vitesse, à une syntaxe devenue telle chez les étudiants... que de tels concours aient lieu.

Je le perçois davantage comme un sursaut où nous en venons à regretter les discours d’André Malraux, les plaidoiries de Maître Vergès, les paroles enflammées de Martin Luther King…

La société, pour ne pas dire la foule, a besoin d’orateurs.

Certes, il n’y a jamais eu autant de critiques concernant l’absence de fond du discours, notamment chez les orateurs politiques. C’est de la responsabilité des communicants politiques depuis une quinzaine d’années.

Mais, comme je le précisais auparavant, l’éloquence n’est pas nouvelle. Donc cette question ne prend sens qu’au travers un questionnement sur les structures fondamentales de l’être humain, et sa nécessité à utiliser la rhétorique au sein de ses champs d’application.

Car nous ne sommes pas dupes.

Nous savons que les politiques nous mentent, nous savons que les avocats défendent leurs clients, nous savons que les discours commémoratifs ne montrent qu’un visage  de la personnalité honorée…

Sans doute cet héritage d’une enfance où nous avons biberonné à l’école du mensonge, mais également où nous avons souvent été un peu « fiers » de la « qualité » du mensonge de nos enfants, nous amènent à être fascinés par ces capacités oratoires.

N’oublions pas non plus que le stade oral est le premier stade de développement chez l’enfant, jusque 2 ans environ.

Cependant je ne pense pas qu’une entreprise privilégie la forme sur le fond. C’est un pari très risqué, sauf si l’on ne recherche que des politiques charismatiques.

D’une part car l’illusion n’est que de courte durée et les responsabilités font mauvais ménage avec les joueurs de pipeau.

D’autre part car le maniement de la langue de Molière ne présage nullement des qualités nécessaires à un manager.

Certains, comme le Prince de Talleyrand, ont su manier le verbe et perdurer, maniant habilement le fond et la forme.

Gardons ses mots, dans ses confessions : « La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. »

La maîtrise de la langue peut-elle être une arme économique et sociale selon vous ? 

Philippe Bilger : Elle est fondamentale. En ce qui concerne la conception de la parole que j’enseigne, et que je transmets, elle est valable sur tout les plans y compris sur le plan professionnel et social. Mais il va de soi que l’usage d’une parole de qualité est fondamentale voire irremplaçable dans l’univers professionel et social. L’usage de cette langue permet de convaincre et de persuader. Elle donne de soi une image remarquable et constitue une relation exemplaire avec autrui. 

Quelle place occupe l’éloquence en France ? 

Philippe Bilger : Je pense que malheureusement la plupart des concours de la parole sont baptisés des «joutes d’éloquence» avec une conception un peu traditionnelle de la parole réservée à des spécialistes (avocats professeurs et étudiants). En ce qui me concerne, j’ai voulu permettre à l’heureuse banalité de la parole pour tous de se développer. Il faut sortir la parole et l’éloquence du cercle technique dans laquelle elle était enfermée et permettre à tous de s’abandonner à une parole de qualité. 

Devrait-on, par exemple, l’intégrer au baccalauréat ? 

Philippe Bilger : Bien sûr. Mais il faut distinguer l’éloquence de la parole. La parole est un outil humain fondamental qui relie la qualité du verbe à l’affirmation de la personnalité. L’éloquence n’est une qualité que si elle est une cerise sur un gâteau. Mais le gâteau doit être plein. Et il est souvent vide. Il est certain que plus on perfectionne la parole, qu’on l’apprend, celle qui surgit de soi avec conviction et sincérité, alors plus c’est valable pour l’humain. J’ai l’occasion de donner des formations à des jeunes gens âgés de 17, 18 ans, on voit bien qu’une formation comme vous l’évoquait leur manque encore. 

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