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Ces cas où surprotéger les enfants finit par les mettre en danger
©Reuters

Décrocher la laisse

Ces cas où surprotéger les enfants finit par les mettre en danger

Bien souvent les parents pensent que être toujours collé à son enfant et ne rien lui laisser faire seul est une forme de bienveillance. Au contraire, c'est mettre son enfant en danger que de vouloir lui enlever son pouvoir d'autonomisation.

Edith Tartar Goddet

Edith Tartar Goddet

Edith Tartar Goddet est psychosociologue et psychologue clinicienne. Elle est spécialiste de la gestion des adolescents au sein de la structure familiale et de l'adolescence dans le cadre scolaire, ainsi que des dysfonctionnements relationnels toujours dans le cadre scolaire. Elle a notamment collaboré au projet Comment réussir ses vacances ? et est l'auteur, parmi de nombreux ouvrages, de Développer les compétences sociales des adolescents par des ateliers de parole aux Editions Retz. 

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Atlantico : On voit depuis quelques années l'émergence d'objets connectés, comme par exemple des baby phones dotés de capteurs de mouvements, et qui alertent les parents lorsque le bébé ne bouge plus depuis un certain nombre de minutes. Cette tendance des adultes à vouloir garder un œil sur les enfants, et qui peut aboutir parfois à une certaine paranoïa, peut-elle, par effet de porosité, créer une anxiété chez l'enfant ? 

Edith Tartar Goddet : Les émotions sont contagieuses. Un parent inquiet, anxieux ou angoissé les transmet à son enfant et nous savons que ces émotions sont inhibantes. L’enfant, petit, ne sait pas trop comment les élaborer, les gérer. En conséquence, cela peut vraiment avoir un effet de blocage, de repli sur soi, d’inhibition importante voir massive. Ensuite, tout est une question de degrés. Un parent très attentif, qui se réveille la nuit pour voir son enfant, l’écouter parce qu’il ne l’entend pas dans son baby phone. Ce parent-là est sans doute en excès d’inquiétude et il a peur pour son enfant. Bien souvent ils imaginent les scènes les plus excessives. Le spasme du nourrisson ou cette crainte que l’enfant arrête de respirer. Du coup, ces parents-là vont vraiment avoir un effet inhibiteur sur le petit s'ils l’angoissent de façon trop importante. Il vaut mieux qu’ils aillent consulter. Encore faut-il qu’ils en aient conscience. Bien souvent les parents se rendent compte que c’est excessif et ils savent qu’il n’y a pas d’autre solution que d’aller en parler avec quelqu’un.

Il y a deux possibilités. Soit aller en parler avec d’autres parents dans le cadre du dispositif REAP (Réseaux d’Ecoutes, d’Appui et d’Accompagnement des Parents) qui est un dispositif de soutien mutuel, de reportages réciproques, d’échange d’expérience. Soit, si ce n’est pas suffisant, il faut consulter un psychologue. Il faut se sentir en confiance pour pouvoir établir un travail et saisir ce qui se passe réellement avec son enfant. Bien souvent, il s’agit d’une question de grande proximité. Des parents qui ont du mal à se détacher de leurs enfants. Il y a un processus de fusion entre le parent et le tout-petit qui est nécessaire au développement du petit enfant. Petit à petit, ce processus doit s’estomper pour que le parent prenne un peu de distance et laisse son enfant respirer, ne le colle pas trop. Les parents anxieux sont des parents qui n’arrivent pas à se décoller. Cela remonte bien souvent à leur propre histoire, leur propre expérience. Un frère ou une sœur qui est peut-être décédé dans la petite enfance, etc. Chacun est porteur d’une histoire particulière. 

L'insouciance de cette période n'est-elle pas indispensable à la construction de l'enfant ?

Les petits ont besoin de se sentir sécurisé, de protection, que les parents servent d’écran entre eux et le monde extérieur. Pas un écran opaque, car il faut bien que des éléments du monde extérieur rentrent, mais les petits enfants ont besoin d’être protégé des mauvaises expériences. Un enfant qui n’a pas cette protection se sent en insécurité. Il a peur et va donc développer de l’angoisse, de l’anxiété, être très inquiet en permanence et ne pas pouvoir s’intéresser à l’extérieur. Cet enfant ne peux pas s’autonomiser et la relation avec le parent reste de grande proximité car avec lui il retrouve son insouciance.

Quels effets néfastes constate-t-on chez les enfants trop couvés, trop surveillés ?

Les enfants trop protégés ne font pas non plus d’expérience propre. Ils restent derrière leurs parents. Ce sont ces derniers qui décident jusqu’au moment où l’enfant peut se révolter parce qu'ils se sentent trop collés, trop surprotégés. Au niveau de l’autonomie, c’est assez handicapant.

Parmi les objets connectés, Minibrake est une télécommande qui permet d'arrêter le vélo d'un enfant à distance lorsque les parents "sentent" qu'il y a un danger. Les annonces commerciales vantent une "totale liberté d'esprit". Mais finalement, les objets comme celui-ci n'ont-ils pas pour effet d'alimenter l'anxiété naturelle des parents vis-à-vis de leur progéniture ?

En utilisant ce type d’objets, les parents peuvent sentir qu’ils ont la main sur l’enfant et que donc l’enfant tout seul ne s’exposera pas à des situations éventuellement dangereuses ou auxquelles il ne sait pas faire face tout seul. Je trouve ça très inquiétant vis-à-vis de l’enfant, alors que les annonces commerciales ne s’adressent qu’aux parents pour qu’ils se sentent pas trop inquiets. Un enfant qui pédale et dont le vélo s’arrête d’un seul coup peut être extrêmement troublant. Il peut tomber, etc. Ce n’est pas du tout positif. Le vélo est un objet qui permet de prendre de l’autonomie. Ça permet de s’éloigner, de vivre des expériences tout seul. C’est tout à fait nécessaire que l’enfant ait de pareilles expériences pour se rendre compte que dans la vie il peut se débrouiller un peu tout seul. Cet objet ne fait que le rendre plus dépendant de ses parents. Tout enfant a des fantasmes qu’on lit dans ses pensées, et donc là il peut avoir l’impression que son parent, même loin de lui, continue à agir sur lui. Ca peut être très inhibant. Ce n’est satisfaisant que pour les parents. L’enfant qui est sur son voélo est obligé de penser, réfléchir pour s’ajuster à ce qu’il voit autour de lui. Si les parents le commandent, il ne pense pas. Il ne va pas s’adapter à la situation puisque les parents vont le faire pour lui. Ça risque de mettre en danger l’enfant beaucoup plus que le protéger.

Tout objet technologiques peut être piraté à distance, et servir des intérêts malveillants. Doit-on craindre des utilisations non-désirées, de la part de pédophiles notamment ?

Tous les spécialistes d’informatique le disent. Il faut être vigilant. Des personnes peuvent rentrer sur nos écrans. Des personnes malveillantes. D’où, la nécessité d’être vigilant chez soi. En France, on n’a pas appris ça. On est vigilant quand on est dehors, et encore pas toujours, mais il faut le faire en rentrant à la maison. Il faut faire attention quand on relit ses mails. Il ne faut pas ouvrir des mails piratés qui peuvent avoir des effets destructeurs. C'est important de s'éduquer à cette vigilance et s’éduquer à la responsabilité. Avant d’agir, il faut réfléchir. 

Quelles sont, à votre avis, les bonnes pratiques et les limites à poser ?

La modération. Il faut bien sûr surveiller ses enfants et être attentif, mais pas trop. Ni trop peu, ni trop en excès. Etre à bonne distance de ses enfants. Ni être trop près pour tout savoir, ni trop loin et rien savoir. Chercher cette bonne distance tout le temps, la réajuster quand ils grandissent. Il est aussi nécessaire d'éduquer ses enfants aux nouvelles technologies, dans une modération et distance pour ne pas pas qu’ils soient dépendants. Et les éduquer à être responsables, qu’ils réfléchissent aux conséquences de leurs actes.

Ça veut dire beaucoup de paroles entre parents et enfants. Ce qui ne me paraît pas être le chemin actuellement. Beaucoup de parents communiquent très peu parce qu’ils sont au téléphone avec un copain, une copine pendant qu’ils accompagnent leur enfant à l’école. On voit souvent cela au restaurant. On est surement en défaut de communication au sein de la famille alors que c’est une nécessité de communiquer, d’expliquer, de parler de son expérience et d’alerter les enfants, non pour les pétrifier, mais pour les rendre vigilants. C’est de l’accompagnement. Le parent lui laisse un peu de large, mais en même temps il le regarde avancer, tout en ne l’approchant pas trop pour le laisser avancer seul mais n’intervenir que s’il y a danger. C’est penser qu’il n’y a pas que des dangers. L’enfant peut se débrouiller dans un certain nombre de situations de sa vie quotidienne.

 

 

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