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Ce que les dirigeants occidentaux devraient apprendre de l'art de la guerre à la chinoise s’ils comptent comprendre l’action de Pékin
©NICOLAS ASFOURI / AFP

Leçons

Ce que les dirigeants occidentaux devraient apprendre de l'art de la guerre à la chinoise s’ils comptent comprendre l’action de Pékin

Le contexte actuel de guerre commerciale provoque une réelle confrontation, bien que non armée, entre les Etats-Unis et la Chine.

Jean-Vincent Brisset

Jean-Vincent Brisset

Le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset est chercheur associé à l’IRIS. Diplômé de l'Ecole supérieure de Guerre aérienne, il a écrit plusieurs ouvrages sur la Chine, et participe à la rubrique défense dans L’Année stratégique.

Il est l'auteur de Manuel de l'outil militaire, aux éditions Armand Colin (avril 2012)

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Atlantico.fr : L’art de la guerre à la chinoise est très particulier, comme la tradition militaire sur ce point de l’Armée Populaire de Libération. Est-ce que les orientations stratégiques employées par l’armée chinoise depuis sa fondation peuvent expliquer la façon dont la Chine envisage le conflit commercial actuel ?

Jean-Vincent Brisset : Il est très difficile de parler d’un « art de la guerre à la chinoise ». Si l’Empire du Milieu a connu de nombreux conflits dans son histoire, l’essentiel de ceux-ci sont des guerres civiles. Et, on l’oublie souvent, les deux seules dynasties qui ont occupé un territoire plus grand que celui de la Chine traditionnelle sont deux dynasties étrangères et colonisatrices, les Yuan (mongols) et les Qing (mandchous). Depuis l’arrivée de Mao au pouvoir, la Chine a participé à plusieurs guerres extérieures. En Corée, elle a fourni de gros bataillons, qui se sont « distingués » par des attaques frontales massives, sans aucune vision stratégique, où les hommes étaient sacrifiés. Etonnamment, les aviateurs chinois engagés dans ce conflit ont montré de belles qualités, lors de combats aériens où les qualités individuelles sont primordiales. Lors de la guerre du Vietnam, la participation chinoise est peu visible et peu significative. En 1962, le conflit sino-indien est très atypique : pour une fois, la Chine « prépare » son entrée en guerre par une série d’actions et de démonstrations terriblement efficaces, puisque les forces indiennes partent à la bataille en ayant déjà la certitude qu’elles seront vaincues. En 1979, « l’expédition punitive » contre le Vietnam se solde par une très cuisante défaite. Le « conflit » sino-soviétique s’est résumé à quelques très petites escarmouches, sans militarisation des frontières. Face à Taïwan, qui a longtemps tenté de petites opérations en direction du continent, les affrontements ont été plus nombreux et ont duré plus longtemps, mais n’ont jamais pris une grande ampleur.   

Les « orientations stratégiques » ont aussi beaucoup évolué depuis 1949. Au début, Mao oppose un peuple en armes, en fait une armée de fantassins très peu équipés et appuyés par une artillerie peu mobile, à un potentiel attaquant Américain venu de la mer. Cette affirmation de la « guerre du peuple », appuyée par des discours sur le « tigre de papier » nucléaire n’empêche pas le Grand Timonier de lancer très tôt un programme nucléaire et balistique. Les acteurs de celui-ci, qui vise autant l’URSS que les Etats-Unis,seront même toujours épargnés par le Grand Bond et autres Révolutions culturelles. En fait, la Chine mène de pair deux grandes orientations stratégiques. Face à l’U.R.S.S., elle refuse le combat et crée une « troisième ligne de défense », dans la profondeur du territoire chinois. Au contraire, elle estime que, après un éventuel débarquement, les forces américaines et leurs éventuels alliés ne pourraient supporter des pertes humaines importantes. D’où une défense très clairement regroupée autour de Pékin et Shanghai et « orientée » vers l’Est. 

Une bonne partie des arguments employés aujourd’hui par le gouvernement chinois relève de cette conception de la défense : infliger à l’adversaire des pertes telles que celui-ci, même s’il peut se dire vainqueur, aura subi de tels dommages que sa « victoire » le laissera dans une position moins bonne que celle qu’il avait avant le conflit. On est très exactement dans les stratégies de dissuasion du faible au fort telles que définies, par exemple, par la France.

Quels sont les principes clés de la stratégie militaire chinoise ?

Depuis des années, il est très à la mode de porter aux nues la « stratégie militaire chinoise », en la résumant à un nom, celui de SunZi. Celui-ci a écrit, il y a très longtemps, un petit traité de quelques pages qui a donné lieu à des dizaines de milliers de pages de commentaires. Ce court ouvrage comprend deux sortes de préceptes. Les uns relèvent du simple bon sens tactique et sont peu originaux. Les autres sont beaucoup plus intéressants et demeurent d’actualité. Partant du principe qu’il faut éviter la bataille et ne la livrer que quand on est certain de vaincre, SunZi met en avant le besoin en renseignement et en analyse des capacités de l’adversaire. Sur ces bases il développe la nécessité de « préparer » l’adversaire en l’affaiblissant par tous les moyens, en particulier par l’action psychologique. Ces préceptes n’ont pas toujours été appliqués par des militaires chinois, d’autant plus que, dans l’histoire, ils ont beaucoup plus connu de guerres civiles que de conflits extérieurs. Par contre, lors du conflit sino-indien de 1962, ils ont été magnifiquement mis en œuvre. 

Mais, dans la culture profonde de la Chine, il n’y a surtout pas que SunZi. Tout aussi importants sont les « 36 Stratagèmes », qui sont autant de recettes issues de la sagesse paysanne, celle qui doit se battre sans armes contre un seigneur trop puissant. On pense immanquablement à Robin des Bois se confrontant au Shérif de Nottingham. Aujourd’hui encore, l’envie de développer une arme « magique » existe encore. D’où la place accordée à la cyber guerre, aux planeurs hypersoniques ou autres. 

Dès lors, comment peut-on envisager la suite de la confrontation actuelle avec les Etats-Unis ? 

On vient de le voir, les grandes orientations stratégiques chinoises paraissent surtout conduire à une posture défensive face aux Etats-Unis, basée sur une dissuasion conventionnelle du faible au fort. Ce fut effectivement le cas pendant longtemps.

Les choses ont bien changé et les changements vont bien au-delà des discours sur  « l’informatisation » ou la guerre moderne. On l’oublie souvent, mais Deng Xiaoping, pourtant ancien chef de guerre, avait fait des armées la dernière des priorités de l’Etat. Lors de la Guerre du Golfe, Saddam Hussein était en partie équipé de matériels chinois, complètement obsolètes, qui ont été totalement surclassés par les matériels de la coalition. Les militaires chinois, qui étaient vaguement conscients de cette obsolescence, ont alors commencé à faire le siège de leurs politiques pour demander une modernisation. Dans le même temps, un stratège chinois, l’Amiral Liu Huaqing développait une politique maritime très ambitieuse et complètement différente de tout ce qu’avait fait son pays dans ce domaine. Se projetant sur plusieurs décennies, il a prôné la mise en place d’un contrôle complet -stratégie de déni d’accès- sur de larges étendues maritimes allant jusqu’aux premières possessions américaines dans le Pacifique. Et, petit à petit, on a vu la stratégie défensive chinoise devenir de plus en plus offensive. En particulier, après des décennies passées à soutenir que la Chine n’utiliserait jamais en premier l’armement nucléaire, on entend maintenant que cet usage en premier pourrait être possible en cas d’atteinte aux intérêts vitaux du pays. Les agissements en Mer de Chine du Sud, le développement du Collier de Perles devenu « Route de la Soie maritime », la création de bases militaires à l’étranger sont autant de démonstrations de l’abandon d’une posture strictement défensive.  

Mais, pour en revenir à la confrontation avec les Etats-Unis, on demeure, du côté chinois, dans une dissuasion du faible au fort. Et, comme toute stratégie de dissuasion, celle-ci ne sera un succès que si on en reste à la dissuasion. 

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