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Une rumeur a propagé par SMS l'idée que la théorie du genre serait enseignée dès l'école maternelle par des homosexuels.
Une rumeur a propagé par SMS l'idée que la théorie du genre serait enseignée dès l'école maternelle par des homosexuels.
©Reuters

Qu'en-dira-t-on ?

Ce que la rumeur du texto sur l'éducation sexuelle à l’école dit des inquiétudes des Français sur le sujet

Une rumeur propageant par SMS l'idée que la théorie du genre serait enseignée dès l'école maternelle par des homosexuels et que la masturbation des enfants y serait encouragée a affolé plusieurs parents d'élèves.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Atlantico : Une rumeur propageant par SMS l'idée que la théorie du genre serait enseignée à l'école par des personnes homosexuelles et que la masturbation des enfants y serait encouragée a affolé plusieurs parents d'élèves au point d'entraîner des taux records d'absentéisme dans certains établissements. Devant l'ampleur prise par le phénomène, le ministre de l'Education nationale, Vincent Peillon, a formulé un démenti. Comment expliquer qu'une telle information, aux abords plutôt farfelus, ait pu avoir un tel impact ? Les débats actuels autour de la théorie du genre et les postures parfois militantes de certains membres du gouvernement sur la promotion de l'égalité femmes-hommes ont-ils créé une confusion sur le sujet ?

Eric Deschavanne : Il faut sans doute voir dans cette affaire un nouveau symptôme de l'importance démesurée que revêt ces temps-ci le débat sur la théorie du genre. Les études sur le genre s'apparentent pourtant aux discussions sur le sexe des anges : elles ressortissent à un épiphénomène idéologique guère propice, de prime abord, à passionner les masses. Or, voilà qu'elles provoquent des réactions irrationnelles jusqu'au cœur de la France profonde. Comment cette mauvaise mayonnaise a-t-elle pu prendre ? Il me semble qu'il y a trois composantes à distinguer. La première, la plus évidente, est la tentative de manipulation des esprits crédules par quelques agitateurs de la "fachosphère".

Ceux-ci surfent cependant sur le mouvement de contestation de la théorie du genre lancé par les adversaires du mariage pour tous. Il faut se rappeler que dans les argumentations les plus sérieuses le projet d'instituer le mariage homosexuel était assimilé à la volonté de nier la différence naturelle entre l'homme et la femme. On comprend pourquoi si l'on prête attention au fait que la notion de conjugalité, dans la doctrine de l'Eglise, est réservée à l'union de deux êtres complémentaires parce que différents (l'homme et la femme). D'où la confusion entretenue entre la question de l'homosexualité et celle du genre, lesquelles sont pourtant distinctes. La plupart des partisans de la reconnaissance du couple homosexuel et de l'homoparentalité fondaient leur position en se référant à la liberté, à l'égalité et à l'amour, et non sur le rejet de la différence des genres. Dans le sillage de l'échec de la "manif pour tous", la critique de la théorie du genre est donc devenue une sorte de gimmick "anti-système" (comme on dit aujourd'hui).

S'ajoute à cela une troisième composante, "l'huile sur le feu" lancée par les deux compères du gouvernement (Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem) qui entendent lutter contre les "stéréotypes sexistes". Il y a bien un fond de vérité dans la crainte paranoïaque de voir la théorie du genre inculquée à nos enfants dès la maternelle. Mais cela n'a rien à voir avec l'éducation sexuelle ou la lutte contre l'homophobie. La volonté de déconstruire la différence des genres s'introduit sous l'influence de féministes fanatiques qui s'imaginent qu'en s'y prenant suffisamment tôt, dès l'âge maternel, il sera possible de persuader les filles de ne plus jouer à la poupée ni souhaiter devenir "maîtresse" quand elles seront grandes. Le programme "ABCD pour l'égalité" n'est pas une rumeur : une petite visite sur le site du ministère de l'Education nationale suffit pour prendre connaissance de ce gloubi-boulga idéologique qui fait dépendre l'égalité homme/femme de la déconstruction des stéréotypes genrés inconscients.

Quelles inquiétudes réelles des parents cette réaction traduit-elle ?

La réaction à cette désinformation délirante traduit surtout une grande crédulité ainsi qu'une tendance à confondre esprit critique et défiance paranoïaque. Il est tout de même inquiétant de savoir qu'une partie de nos concitoyens est disposée à voir dans l'institution une puissance maléfique susceptible de se livrer à toutes sortes d'expérimentations sur les enfants. Bien entendu, l'identité et la sexualité sont des sujets sensibles qu'il faut aborder avec la plus grande prudence. Il est normal d'avoir peur si l'on prend au sérieux les rumeurs selon lesquelles l'école se donnerait pour projet de façonner ou de troubler l'identité sexuelle des enfants. Mais il faut être particulièrement naïf ou malintentionné pour lui imputer un tel projet.

Comment néanmoins répondre à ce phénomène ?

Il serait bon d'en finir avec cette fâcheuse habitude d'utiliser l'école pour prétendre régler tous les maux de la société, afin que celle-ci puisse se concentrer sur la seule tâche qui soit véritablement la sienne, à savoir réduire l'ignorance et l'illettrisme.

Quant aux parents qui s'inquiètent du projet gouvernemental de lutter contre l'inégalité homme/femme au moyen de la théorie du genre, qu'ils se rassurent : m'est avis que les noms de Vincent Peillon et de Najat Vallaud-Belkacem seront effacés de nos mémoires avant que les petites filles cessent de jouer à la poupée. Je m'étonne du reste que les adversaires de la théorie du genre soient sujets à tant d'inquiétude : s'il est vrai que la différence entre le féminin et le masculin est ancrée dans la nature, il n'y a guère de risque de la voir un jour disparaître, quelle que soit la volonté des gouvernements.

Plus largement, quel est le positionnement des parents d'élèves sur le rôle de l'Education nationale sur les problématiques sexuelles ? Y a-t-il des lignes à ne pas franchir ?

Je ne peux pas parler en général. Comme parent d'élève et comme professeur, je souhaite que l'éducation aux questions sexuelles continue de s'inscrire dans le cadre de l'enseignement des sciences naturelles, ce qui implique qu'elle soit confiée à des professeurs, et non à des associations extérieures à l'école.

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