Ce détail des chiffres qu’aurait pu lire Michel Sapin avant de se réjouir de notre croissance à 1,1% | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Le ministre des Finances, Michel Sapin.
Le ministre des Finances, Michel Sapin.
©Reuters

L’année de la reprise ?

Ce détail des chiffres qu’aurait pu lire Michel Sapin avant de se réjouir de notre croissance à 1,1%

Michel Sapin s'est félicité, ce vendredi 29 janvier, des chiffres de la croissance française en 2015. Après une année supposée se trouver "dans l'alignement des planètes" et plus d'une mesure, la France parvient à remonter son taux à ... 1.1% C'est six fois plus qu'en 2014, mais encore insuffisant pour permettre de lutter contre le chômage ou résoudre les problèmes liés à la retraite.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

Voir la bio »

Atlantico : Ce vendredi 29 janvier 2016, l'INSEE a fait état des derniers chiffres de la croissance. Sur le dernier trimestre, la croissance s'élève à 0.2% et culmine à 1.1% sur l'année. Michel Sapin, ministre des Finances, salue "l'année de la reprise". Peut-on effectivement partager son enthousiasme ?

Philippe Crevel : D'un côté il est possible de donner raison à Michel Sapin, dans la mesure où il y a effectivement une reprise de la croissance : c'est notre meilleur taux de croissance depuis 2011. D'un autre côté, c'est loin d'être difficile ; puisque nous sommes en stagnation depuis 2011. Au royaume des aveugles, le borgne est roi. Le ministre des Finances vérifie parfaitement cette formule. Un taux de croissance de 1.1% reste évidemment médiocre et faible, d'autant plus qu'en 2015, le contexte économique était extrêmement favorable. Les pouvoirs publics parlaient même d'"alignement des planètes". Celui-ci correspondait à la baisse du prix du pétrole ; des taux d'intérêts ; de l'euro. A tout cela s'ajoutait également le CICE, le pacte de responsabilité et une moindre rigueur budgétaire acceptée par l'Europe. Ce cocktail magique n'a abouti sur rien d'extraordinaire, puisqu'il ne permet qu'1.1% de croissance. Deuxième élément pour lequel il n'est pas possible de se réjouir : la France fait largement moins que ses principaux partenaires.

L'Allemagne, le Royaume-Unis et même l'Espagne (qui accuse 3.2% de croissance en 2015) font bien mieux que nous. Cette croissance, insuffisante et en retard vis-à-vis de nos partenaire, est incapable d'endiguer la courbe du chômage. Il aurait fallu, a minima, 1.5% pour commencer à espérer un effet sur l'emploi. Nous sommes encore loin du compte. Michel Sapin est dans son rôle de ministre du gouvernement. De là à parler de bon taux de croissance, de se féliciter des résultats, il y a un véritable pas. Rappelons que la décision de créer des emplois n'obéit pas exclusivement au taux de croissance. Cela nécessite une certaine visibilité. En outre, il n'est pas impossible que les entreprises françaises n'aient pas tout à fait purgé les situations de sureffectif.  Du fait, d'une part, qu'en France les difficultés à licencier persistent mais aussi en raison de la volonté des patrons à préserver l'emploi pour ne pas être grimés comme les "grands méchants". Certains ont donc tenté d'atténuer l'impact sur l'emploi et plusieurs entreprises ont conservé des sureffectifs. Dans le cadre d'une reprise économique, ces sureffectifs sont réintégrés dans le processus de production. De ce fait, la reprise ne pourra pas profiter à l'emploi. Ce genre d'éléments atténue clairement l'effet de la croissance sur l'emploi et est étudié par rapport à la productivité. Cette dernière a chuté en France : cela souligne l'existence de marges de manœuvre pour l'améliorer sans passer par la création d'emploi.

Selon les chiffres de l'INSEE, la croissance du T4 est largement due à la variation des stocks, alors que la consommation est en baisse. Que peut-on déduire sur la réalité de l'activité économique française pour cette fin d'année ? 

La fin d'année a effectivement été portée par la variation des stocks, ainsi que par la reprise – tardive – de l'investissement. Ces deux éléments ont compensé la chute de la consommation. A noter également, la hausse des exportations. Si la consommation ne reprend pas au premier trimestre 2016, la production française risquerait de ralentir, en raison de cette variation des stocks. Puisque ceux-ci ce sont déjà constitués, ils risquent de se transformer en handicap sans reprise rapide de la consommation. Or, jusqu'à présent les soldes affichent des scores médiocres. La France souffle également d'une moindre fréquentation touristique. Ces éléments sont susceptibles de créer une certaine déception à ce niveau. Le risque pour la croissance de 2016 est réel, puisque les entreprises seraient amenées à ralentir leur production.

Compte tenu du contexte, le taux de croissance auquel nous pouvions nous attendre était plus élevé que ce 1.1% Nous avons bénéficié d'un contexte qui ressemblait à une espèce de carré magique, dont il aurait été possible de bénéficier beaucoup plus fortement. A titre d'exemple, le prix du baril de pétrole revenait à 30 dollars en lieu et place de 120, il y a deux ans. Les taux d'intérêts se situaient à des taux historiquement bas. L'euro avait perdu 15% de sa valeur. Tous ces éléments ont impact économique important. 

Nous n'avons pas su en profite pour deux grandes raisons. D'abord, à cause de la situation conjoncturelle qu'on sait. Le ralentissement des pays émergeants – particulièrement celui de la Chine, deuxième importateur mondial – et la récession en Russie (intimement liée aux embargos dont nous sommes en parti responsables), ainsi que celle au Brésil, nous ont pénalisés. A ce contexte conjoncturel se rajoutent des vecteurs structurels. D'autres pays européens sont parvenus, avec ce même contexte économique, à aligner de meilleurs taux de croissance que les nôtres. 

Notre croissance est entravée par des blocages structurels, connus de longue date. Il est important de souligner le sous-investissement dont nous sommes victimes depuis des années.  Un autre problème concerne le marché du travail. A l'évidence, la segmentation CDI-CDD-Intérim est une source de dysfonctionnement. Les entreprises n'embauchent que du CDD, faute de visibilité et en raison d'une très forte réglementation des CDI et des licenciements. Cette segmentation ne favorise pas l'insertion professionnelle. En outre, nous faisons face à un problème de formation. Le niveau de qualification n'est pas adapté aux besoins actuels.  C'est quelque chose de récurrent depuis 20 à 30 ans. Le système d'exonération des cotisations sociales est responsable de la création d'effet de seuils, bloque les évolutions professionnelles et défavorise la montée en gamme de l'économie française. Celle-ci demeure cantonnée sur le bas-de-gamme, ce qui ne correspond clairement pas à nos coûts de travail. Dernier point : la concurrence, particulièrement dans le domaine de la grande distribution. Trois ou quatre groupes contrôlent l'ensemble du secteur, créant de facto une oligarchie qui va fragiliser les consommateurs, pénaliser les producteurs et mettre en place un effet de rente.

Au vu et au su des motifs de croissance, que peut-on prévoir pour les prochains mois..? L’acquis de croissance pour l'année 2016 est-elle suffisante pour espérer une inversion de la courbe du chômage au cours des prochains mois ?

L'objectif du gouvernement est celui d'un taux de croissance de 1.5%. Il n'est pas sûr du tout que nous y parvenions cette année. De nombreuses incertitudes existent encore, relatives aux faiblesses des pays émergeants. Le ralentissement de la croissance américaine pourrait également devenir préoccupant, jouant à l'encontre de l'économie européenne. Tout cela, sans même aborder nos problèmes récurrents. La France est bloquée par un plafond de croissance, fixé entre % et 1.5% et nul n'imagine que nous puissions le franchir. C'est très modeste… dès lors, du fait du recul de la consommation, de la création de stock, l'acquis de croissance est faible. Le pari du gouvernement est loin d'être gagné : il va falloir se battre pour ce 1.5% de croissance, qui reste accessible, mais très limité.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !