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 Camus-Casarès : l’exil et le royaume
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Camus-Casarès : l’exil et le royaume

Alors qu’Albert Camus est de plus en plus lu de par le monde, paraît en France une nouvelle biographie de celle qui fut, seize années durant, sa compagne  : « L’Unique- Maria Casarès » par Anne Plantagenet (Stock). Relire à cette occasion la «Correspondance Camus-Maria Casarès » (Gallimard-Folio) : soit les 867 lettres du prix Nobel de littérature et de la tragédienne. Tour d’Horizon.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Dans son émission « Répliques » sur France Culture, l’académicien Alain Finkielkraut rendit hommage à Albert Camus en février 2020 à l’occasion des soixante ans de la disparition de l’auteur de l’Etranger. L’émission s’intitulait « Présence de Camus ». C’est beau, un écrivain mort dont la présence éclaire toutes les époques. « Albert Camus connait un retour en grâce indiscutable dans la classe intellectuelle, alors qu'il avait été traité avec mépris de son vivant », nota Finkielkraut, évincé (cf. « cancel culture) par LCI tel un malpropre. Lui, ce penseur de la nuance ( « car nous voulons la nuance, la nuance qui seule fiance etc.)  La question que posa l’académicien, auteur entre autres de « L’identité malheureuse » ( Stock), « La défaite de la pensée » (Stock) et « Des animaux et des hommes » (Stock)- est toujours d’actualité en ce janvier 2021, alors que la pandémie maltraite la planète et que « La Peste » se vend comme des petits pains à travers le monde. Albert Camus (1913-1960), mort dans un accident de voiture alors qu’il rentrait de vacances dans la voiture de son éditeur et ami Michel Gallimard ( Janvier 1960), avait appris avec stupeur sa victoire au Nobel de Littérature:« Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier (…) n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup au centre d’une lumière crue ?", déclara le lauréat en octobre 1957.Cette « lumière crue » n’avait pas empêché Camus de prononcer lors de la remise de son Nobel, l’un des plus beaux discours sur l’art et la fonction de l’artiste jamais applaudi à Stockholm. Camus évoquait une société « où ne régnerait plus le juge, mais le créateur ».Très moderne. Se refusant à toute violence, même pour la cause du peuple et refusant donc les « mains sales », le lauréat admit qu'il ne serait pas « parmi ceux qui font l'Histoire ». Cependant Camus la fait en tant qu’artiste : très moderne. Après 1944, le journaliste qu’il est aussi donnera à Combat une série d'articles – « Ni victimes, ni bourreaux ». Comme si l’auteur de l’Etranger voyait toujours, au lieu de son temps (et de ses dérives totalitaires), le siècle à venir : notre époque en somme. La Peste ? Un combat contre le Mal (Camus considère (cf. « Noces ») que le summum de l’intelligence, c’est la bonté ).Très moderne. Camus c’est l’extension -non pas du domaine de la lutte- ( il apprécierait certainement la littérature de Houellebecq) mais l’extension des domaines de la lutte pour une âme et une peau également douces. Par opposition à ceux qui ne savent pas rester vivants : « Un jour vient où, à force de raisonnement, plus rien n'émerveille, tout est connu, la vie se passe à recommencer. C'est le temps de l'exil, de la vie sèche, des âmes mortes (L'Eté (1954), Retour à Tipasa). On pourrait continuer ainsi longtemps, l’œuvre de Camus est de plus en plus lue de par le monde car elle montre le chemin. C’est l’humanité retrouvée, avec le soleil. Montaigne lui aussi aimait la sensation du rayon sur sa joue. Raison pour laquelle Camus occupe le terrain. Son refus des embrigadements, de la violence «  révolutionnaire », sa méfiance face aux militants, son mépris des idéologies : on est toujours son ami : il nous parle d’ aujourd’hui « . L’auteur de du « Mythe de Sisyphe »( 1942), (« Si le monde était clair, l’art ne serait pas ») et de « L'Homme révolté «  (qui révoltera Sartre et l’équipe des « Temps Modernes ») recevra en 1957 ce Nobel que Sartre refusera en 1964. « Leur conflit aura marqué le siècle, en révélant leur opposition philosophique ». Face à toutes les oppressions, aux idéologies, au goulag, Camus c’est l’humain en l’homme, point. L’homme debout, éternel en somme. Juif, arménien, noir, jaune, blanc : des hommes solitaires, pourquoi pas, mais solidaires aussi.

Pourquoi Camus ne se démode –t-il pas, quand l’étoile de Sartre pâlit ? Il suffit de lire une phrase ou deux de La Chute pour le savoir. La Chute est un texte d’avant-garde, c’est –à-dire qu’il nous parle de ce temps que nous vivons. Il s’agit d’une méditation sur la culpabilité et la condition humaine, une sorte de   métaphore de la nécessité de l’art. L’art qui transperce et augmente, enrichit et rend misérable, car l’art seul dit la vérité. « Du jour où je fus alerté, la lucidité me vint. Je reçus toutes les blessures en même temps et je perdis mes forces d’un seul coup ». Phrase d’une beauté intraduisible, comme le rayon de soleil sur la joue. Camus condamne les juges et une fois de plus fait de l’art et d’un certain humanisme ses valeurs suprêmes. Il n’a pas de religion, sinon celle d’une spiritualité qui affleure parfois au cœur de la phrase, pour irradier cette splendeur sémantique. La beauté déchirante de la phrase dans Tipasa, ou Noces est absolument moderne, dirait Rimbaud.

Plusieurs livres rendent hommage à la splendeur d’une femme que l’auteur de l’Etranger aima plus que tout, seize années durant, bien qu’il fût marié et père de famille : Maria Casarès (1922-1996), considérée comme LA tragédienne de l’époque, rencontrée par Camus au 53 bis Quai des Grands Augustins, chez Michel Leiris. Il est intéressant de noter à propos des liens conscients et inconscients unissant Casarès- la- tragédienne –de- théâtre et Camus- l’écrivain- du tragique de la condition humaine, que Roger Quilliot- ami de Camus, qui travailla à l'élaboration des deux (premiers) volumes de la Pléiade Camus ( ils sont 4 aujourd’hui) affirma « que le philosophe avait prévu d'écrire un essai sur la tragédie, ce qui laisse supposer qu'il avait l'intention de théoriser sa prédilection pour le théâtre (…) Voir la conférence qu’il prononça à Athènes sur « l'avenir de la tragédie ».Le lecteur perçoit ainsi qu’il n’y eut guère de place pour le hasard dans cette complicité fusionnelle qui unit si longtemps le penseur du tragique au théâtre et l’interprète théâtrale de cette tragédie. Les lecteurs d’Albert Camus qui souhaiteraient s’informer plus avant sur ce qui pouvait souder à ce point Camus et Casarès ont à leur disposition toutes sortes de témoignages. L’autobiographie de Casarès d’abord: « Résidente privilégiée », par Maria Casarès ( Fayard/1980/Le Livre de Poche) : «  Et s'il est vrai aussi qu'à ce moment-là, nous nous sentions si assurés l'un de l'autre que rien ne pouvait nous faire douter et que, sûrs d'être élus l'un par l'autre, tout devenait possible, il n'empêche que pour en arriver là, l'un comme l'autre, nous avons dû vaincre en nous, pour dépasser la période risquée et tourmentée de l'épreuve, toute idée conventionnelle du monde  », dit la tragédienne après la disparition de Camus ( dans la voiture en miettes, une sacoche noire fut retrouvée : le manuscrit non achevé du roman autobiographique de Camus, intitulé «Le  Premier homme », publié en 1994 par la fille de l’auteur : Catherine Camus). Les lecteurs de Camus ont lu -ou liront aussi avec plaisir le roman-vrai de Florence M.-Forsythe « Tu me vertiges » (Le Passeur, 2017) (Le livre de Poche/ 2018) : « (…) Casarès, d’origine espagnole, a été l’une des plus grandes tragédiennes du XXe siècle en France. Et elle a joué des rôles sous la direction de metteurs en scène majeurs de la modernité : Vilar, Cocteau, Lavelli, Chéreau, et bien d’autres. Elle est l’interprète d’Albert Camus, de Jean Genet, qui la voit comme LA comédienne de son théâtre, de Bernard-Marie Koltès, qui lui écrit des pièces. Le chorégraphe Maurice Béjart imagine même des ballets pour elle, présentés dans la Cour d’honneur du Palais des papes au Festival d’Avignon. J’ai découvert Maria Casarès à Lyon dans Britannicus de Racine au théâtre des Célestins. Il se passait quelque chose de différent des autres acteurs dans sa présence scénique. Elle était plantée là, comme une sorte de colonne, autour de laquelle se dégageait une vibration, en même temps qu’elle semblait enracinée dans la terre. Il y avait chez elle quelque chose d’un peu comparable à la sculpture L’Homme qui marche de Giacometti (…)Elle m’avait parlé de son histoire avec Camus.. » En effet, depuis leur première rencontre à Paris, chez Michel Leiris, donc, à l’occasion de la lecture d’une pièce de Picasso, jusqu’au 30 décembre 1959, lorsque l’écrivain envoie à son amante un message fixant un prochain rendez-vous à Paris, qui n’aura jamais lieu, suite à la disparition tragique de l’immense écrivain, « Camus et Casarès sont non seulement des amants clandestins, mais ils s’adressent des centaines de lettres, poussés l’un et l’autre par une authentique frénésie épistolaire » ( Cf. Anne Plantagenet/ « L’unique »/Janvier 2021, Stock)

Enfin, les admirateurs de Camus auront intérêt à se procurer chez Folio, toutes affaires cessantes « La correspondance Albert Camus-Maria Casarès » ( Gallimard 2017/Folio2020)Ce recueil est à la fois un trésor dans le genre «  littérature épistolaire »,publié à l’initiative de Catherine Camus, et sans aucun doute le meilleur ouvrage concernant la passion Camus-Casarès. « Merci à eux deux, dit Catherine Camus, dans sa présentation  du recueil : « Leurs lettres font que la terre et plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé ».

« II est difficile d'extraire des lettres qui diraient l'amour fou entre les deux êtres – chaque page en témoigne, chaque page révèle une estime et une admiration réciproques. II y en a plus de 1300, c'est tout simplement incroyable [...] Que découvre-t-on ? Les grandes affinités entre Camus et Casarès – des affinités intellectuelles, morales et politiques. Deux êtres qui vivent intensément les mêmes valeurs Ils sont habités par leur métier – c'est fascinant la manière avec laquelle ils en parlent. Et puis il y a cette passion dévorante pour le théâtre qui emporte tout. » M. Aïssaoui, Le Figaro littéraire, 16 nov. 2017

« Le talent de Casarès conquiert Marcel Carné, avec les Enfants du Paradis ; Bresson, avec les Dames du Bois de Boulogne, Cocteau avec Orphée, Vilar à Avignon, et Gérard Philippe dont elle fut l’amante », précise la romancière Anne Plantagenet dans « L’Unique » (Stock). Sans doute ce texte s’apprécie-t-il pour son intérêt documentaire ; si le lecteur lui ajoute la « Correspondance Camus-Casarès »- 1944-1959 (à l’initiative de Catherine Camus, donc, chez Gallimard en édition blanche et Folio), « l’Unique » devient une biographie tout à fait plaisante. Ce qu ‘il manque parfois à l’auteure, c’est un imaginaire à la hauteur de son sujet, quelque chose qui rappelle son statut de romancière, mais tout le monde n’est pas Jean-Luc Moreau, le biographe de Pierre Herbart (« Pierre Herbart, l’orgueil du dépouillement ( Grasset) ou Sagan, biographe atypique de Sarah Bernhard : « Le rire incassable » (Laffont).

On peut aussi lire ou relire au sujet de Maria Casarès et Camus les biographies d’Herbert R. Lottman :« Albert Camus » et d’Olivier Todd : « Albert Camus, une vie ». Casarès est présente dans ces deux ouvrages, qui ont le mérite de révéler, chacun à sa façon, un Camus différent de tous les autres.

« Sans toi écrivit Maria Casarès à Camus, je traîne ce vide, cette distraction du cœur » ( cf. Correspondance Albert Camus-Maria Casarès Gallimard-Folio).A quoi Camus répond : « Hier soir j’étais particulièrement triste et seul. Ce matin je me suis levé avec décision et énergie. Il fait beau, d’ailleurs un beau soleil luit sur cette journée. « Mais toi, dit Hölderlin, tu es né pour un jour limpide ».

Lettre d’Albert Camus à Maria Casarès, Rio Dimanche 17 juillet 1949

Mon amour,

J’étais terriblement déçu vendredi, en arrivant, de ne pas trouver ta lettre. Mais elle est arrivée hier et j’ai pu enfin te saisir, un peu, autrement qu’en imagination. Je suppose qu’avant de t’écrire avec mon cœur il faut que je réponde à tes questions.

1) Heureux qu’Orphée se fasse. Moins heureux de ces extérieurs en septembre. Mais nous n’y pouvons rien et l’essentiel est que tes affaires s’arrangent un peu.

2) Il faut dire à Kellerson d’attendre la fin de la saison ou le début de l’autre. Dans son intérêt d’abord. Dans le mien, ensuite. Une pièce aurait suffi largement. Dans l’état d’esprit où je suis, je me sens déjà incapable de rentrer à nouveau sur la scène publique, avec tout ce que cela suppose.

3) Je note que tu es à Paris jusqu’à la fin juillet et à Ermenonville tout le mois d’août.

4) Je n’ai pas d’opinion pour Biarritz. Je ne me rends pas compte de l’intérêt ou des inconvénients que cela présente pour toi. Et finalement c’est en fonction de cet intérêt que tu dois décider. Il reste la question personnelle. Mais personnellement je n’ai qu’un désir en ce qui te concerne quand je ne suis pas près de toi : te savoir dans une chambre, seule, enfermée à double tour jusqu’à mon arrivée. Comme je comprends que ce désir n’est pas raisonnable, je me résigne à tes sorties... Mais c’est tout ce que je puis faire. Celui‐là n’a pas aimé qui n’a pas rêvé d’une prison perpétuelle pour celle qu’il aime.

5) Il y a toujours dans les coins de tes lettres des choses qui me poursuivent. Pourquoi : « les autres (ceux que tu rencontres) : travail, radios, hasard. » Je n’aime pas ce hasard. Pourquoi aussi « ô la nuit. À ces moments‐là je me jette sur les livres, c’est la seule distraction que j’admette. Les autres, je les crains trop pour le moment et je n’en veux pas. » Que crains‐tu donc ? Et ne vois‐tu pas que cette crainte‐là me donne une crainte cent fois plus difficile et douloureuse ! Mais j’ai tort peut‐être, tu n’as rien voulu dire, et il faudra alors que tu me pardonnes. J’ai un cœur affreusement tourmenté depuis mon départ et rien n’y fait, pays, visages, ou travail. Tourné vers toi, inquiet, malheureux stupidement, je ne sais ce qui se passe et je ne suis pas fier de moi. Mais je t’aime et j’ai besoin aussi de ta tendresse et de ta compréhension. Toute ta lettre est si bonne, si pleine de ce que j’aime en toi, que je devrais te crier seulement mon amour. Et je le fais aussi bien, certain que tu m’accueilleras, même stupide et désarmé.

Mais il vaut mieux que je te donne les détails que tu me demandais. Nous sommes arrivés vendredi à l’aube. La baie était merveilleuse. Je t’épargne les descriptions que tu trouveras dans mon journal. À peine étions‐nous ancrés dans la rade que les journalistes étaient à bord. Photos, questions sur l’existentialisme, le Brésil ressemble de ce point de vue à tous les pays. Puis on nous a remorqués au quai. Dès le débarquement, le tourbillon. Je note au hasard : déjeuner avec un écrivain dont le prénom est Annibal, réception d’après‐midi avec un traducteur de Molière qui a rajouté un acte au Malade imaginaire, pièce qui a le tort de ne pas faire une soirée complète, un philosophe polonais emmerdant comme la pluie, des biologistes, et des acteurs noirs qui veulent monter Caligula en noir. Dîner avec un poète catholique et diabétique, et homme d’affaires, qui, dans une Chrysler énorme conduite par un chauffeur galonné répétait douloureusement « Nous sommes de pauvres gens, misérables. Il n’y a pas de luxe au Brésil. » Mais j’ai écrit toute la scène. Samedi, déjeuner chez une romancière traductrice critique d’art où je rencontre romanciers, journalistes, etc., etc. J’en passe, naturellement ! J’ai horreur de cette vie et c’est la dernière fois qu’on m’y prendra. J’habite à l’Ambassade de France, dans une aile absolument vide. On m’avait mené à l’hôtel le plus luxueux de l’endroit, genre américain, sorte de caravansérail peuplé d’étrangers richissimes. J’ai refusé avec horreur. Et je m’en félicite. J’ai une chambre et une salle de bains avec un balcon qui donne sur la baie – un garçon d’étage qui veut faire carrière mais qui hésite entre la boxe et la chanson – et un lit sans sommier. Je couche sur une planche, ou à peu près.

Mais j’ai une paix royale. Et j’en ai besoin ici.

Pour le reste, il y a la ville, resserrée entre les montagnes et la baie, grouillante à certains moments, languissante à d’autres. Les nuits sont belles. Le long de la baie, pendant des kilomètres les amoureux sont assis sur les parapets. Je les regarde quelquefois. Je suis allé hier soir avec un acteur noir dans un bal nègre danser la samba. Très déçu par la façon dont on la danse : à la fatiguée, dans un rythme mou et assez disgracieux. Tu danses dix fois mieux.

Avant‐hier soir j’ai vu aussi une « macumba ». Je te ferai lire ça. Mais c’est une cérémonie de danses et de chants où les noirs d’ici qui ont fondu ensemble la religion africaine et la religion catholique rendent hommage à des « Saints » comme saint Georges par exemple, mais à leur manière c’est‐à‐dire en invitant le saint à descendre parmi eux. Imagine dans une sorte de cabane au sol en terre battue des danses et des chants qui durent une nuit jusqu’à ce que chacun tombe à terre, secoué d’une épouvantable crise. J’en suis sorti plein d’horreur et d’attrait. Mais soyons encore plus précis : lever à 8 heures. Je travaille (journal et quelques riens) le matin. Déjeuner accompagné. Après‐midi, promenades en ville et alentours. Dîner en compagnie. Après dîner curiosités. Coucher entre minuit et deux heures. Je lis Don Quichotte avant de m’endormir.

Mon programme. Première conférence : Rio mercredi 20.

Jeudi je pars dans le Nord à Recife et Bahia (achète une carte), deux conférences, et j’en reviens lundi 25. Dans la semaine deuxième conférence à Rio. À la fin de la semaine je pars dans le Sud, Sao Paulo et Porto Alegre. Conférences. Retour au milieu de la semaine suivante. Troisième conférence à Rio. Quelques jours encore et départ Uruguay. Après, je ne sais pas. Mais tu dois toujours écrire à Rio. Simplement, et si tu le peux, écris beaucoup. Il y a un oxygène qui me manque ici. Et quand tu te tais, je dépéris peu à peu.

Et peut‐être est‐ce le moment de laisser parler mon cœur. Hier, au bal nègre, je pensais que je n’aimais plus rien. Hors toi, rien ne m’intéresse réellement. Je note tout ce que je vois, j’essaie de participer à ma vie, je fais effort pour t’écrire normalement, pour te parler de ce voyage, je m’applique consciencieusement, mais pendant tout ce temps je ne cesse pas de trembler, d’une impatience si douloureuse qu’elle me ferait fuir ou tout balayer autour de moi. Je n’ai jamais été ainsi. Dans les pires moments, j’avais une réserve de force et de curiosité. Et tu sais bien que je hais la complaisance. Mais les raisonnements n’y font rien, tout cela est plus fort que moi. Je me demande si cela n’est pas physique. Le climat, lourd et humide, me fatigue. J’ai perdu mon doré du bateau et je ne me sens pas très vaillant – moins qu’en débarquant, en tout cas. Cela favorise une distraction qui est en moi, à chaque moment, une mauvaise vacance qui me détourne de tout. Il s’agit alors de toi, de nous. Je pense à ce que tu fais, à ce que tu as dit.

C’est un nœud douloureux et exalté, mille choses s’y mêlent. Alors j’attends que cela passe. C’est ce que je fais toujours, d’ailleurs, et j’ai tort de te dire tout cela. Mais à qui le dirais‐je, dans le monde entier. Je t’attends, j’attends l’apaisement du soir, j’attends notre heure, la lumière oblique, cette pause entre le jour et la nuit. La paix viendra, sûrement. Mais je n’imagine pas d’autre paix que celle de nos deux corps liés, de nos regards livrés l’un à l’autre – je n’ai plus d’autre patrie que toi. Attends‐moi, mon chéri. Écris‐moi, écris tout ce que tu peux. Tant de mers me séparent de toi. Où te chercher ? Où t’atteindre ? Comment guérir sans toi la peine qui m’étouffe ? Je t’embrasse, mon seul amour, je te serre contre moi. Les jours passent, mais si lentement, comme des nuits d’insomnie, et je ne peux plus me supporter. Écris.

A.

Lettre d’Albert Camus. Copyright Succession Camus

Albert Camus-Maria Casarès. Correspondance (1944-1959) (Gallimard -Folio)

« L’Unique/MariaCasarès » par Anne Plantagenet (Editions Stock)

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