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Bret Easton Ellis : « je me fous des critiques »
©GABRIEL BOUYS / AFP

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Bret Easton Ellis : « je me fous des critiques »

Cela tombe bien, car les critiques US se foutent de lui. En France, au contraire, l’auteur d’ « American Psycho » (un million d’exemplaires tout de même…) est plutôt bien accueilli. C’est connu : Les frenchies sont des lecteurs affranchis.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Extrait d’un article du « New York Times », publié le 17 avril dernier :

« La mauvaise foi de Bret Easton Ellis faisant mine d’ignorer comment et pourquoi il a offensé ceux qu’il attaque bille en tête donne envie de jeter son livre à l’autre bout de la pièce, tellement il semble clair qu’il l’a écrit pour l’offense, justement. L’incendiaire incendié n’a pas à s’étonner du traitement qui lui est réservé. Tel le boxeur sonné, il fait mine de se prendre les pieds dans le tapis pour éviter le KO final. Il y a tant d’auteurs de qualité qui voudraient monter sur le ring ! Il faudrait que BEE daigne suivre le conseil qu’il nous donne, CAD qu’il accepte de devenir un grand garçon, et qu’enfin adulte, il cesse de s’amuser à saper les bases de la société américaine, car nous n’avons qu’un seul pays : le nôtre»… Bari Weiss/NYT

Hier, l’enfant terrible des lettres américaines faisait scandale avec « American Psycho » (refusé par Simon &Schuster, malgré l’avance de 300 000 dollars, et publié en France par l’éditeur d’art Gérard-Julien Salvy : « C’est un livre qui m’a intéressé par sa grande qualité d’écriture- ce que l’on remarque dans la presse française à la différence de la presse américaine, qui n’a voulu développer que des polémiques idiotes (…) J’ai rarement vu quelqu’un refuser avec tant de sang –froid les concessions jusqu’à se mettre en danger en tant qu’écrivain : il y a dans l’écriture d’ »American Psycho » une part quasi suicidaire. Enfin, je trouve ce livre immensément drôle(…) »). Perdu dans Wall Street, un yuppie très « propre sur lui » le jour, devient tueur en série la nuit ( succès planétaire, un film et un « musical » sur Broadway). L’auteur dénonçait le matérialisme des années Reagan et l’emprise de la publicité sur nos esprits. Après dix ans de silence, Bret Easton Elis s’attaque aujourd’hui avec« White » (Robert Laffont), au « politiquement correct ».« Nous vivons une époque qui juge tout le monde si sévèrement à travers la lorgnette de la politique identitaire que vous êtes d’une certaine façon foutu si vous prétendez résister au conformisme menaçant de l’idéologie progressiste », accuse BEE ( ainsi qu’on l’appelle aux USA). L’éreintement du « New York Times » est assez représentatif de l’accueil réservé à « White ». Le crime de l’auteur ? Oser narguer « les bons sentiments » de la « woke left » (« la gauche « réveillée »). La pensée unique se répand via les réseaux sociaux et leur allié : « le culte bourgeonnant du like ». « Chacun doit être le même et avoir les mêmes réactions face à n’importe quelle œuvre d’art, n’importe quel mouvement, n’importe quelle idée» Bret Easton Ellis pointe du doigt la dictature exercée par ceux qui, pour protéger les identités malheureuses de l’outrage que risque de leur infliger le « White dominating male », inventent de nouvelles censures. Ces « bons sentiments » contaminent la planète (voir la pièce d’Eschyle récemment interdite en Sorbonne pour un motif « anti-raciste »). « Des mouvements « progressistes » deviennent aussi rigides et autoritaires que les institutions qu’ils combattent », se plaint BEE. Face à l’indignation du milieu éditorial Us, l’écrivain prétend avoir choisi son titre pour saluer Joan Didion, icône littéraire« liberal chic » de l’establishment américain. Son meilleur livre s’appelant « The White Album » ( Grasset), BEE- admirateur sincère de Didion, a beau jeu de proclamer que « White » lui rend hommage.

Mais »White » peut aussi signifier« Homme Blanc », cet antihéros postmoderne, le « White »,forcément coupable. Discriminant envers les personnes de couleur, ce « white »viole ou harcèle les femmes, hait les gays, méprise les lesbiennes et autres transgenres …On retrouve -presque- le monstre d’ »American Psycho », tel que produit par les perversions de la société américaine. CQFD

 Mais il s’agit aussi de l’autobiograhie d’un artiste, nuance… « Car nous voulons la nuance, encore, Pas la couleur, rien que la Nuance ! », disait Verlaine. Un artiste, CAD quelqu’un qui consacre sa vie à mettre en forme (s) sa pensée. Ici, la littérature, quand pour nous dire LA, David Hockney avait choisi la peinture. Quand il peint « A Bigger Splash (1967) ou « Breafast in Malibu », Hockney dit tout sur LA. Le message, c’est la splendeur. Le message contre la guerre que nous impose Guernica (1937) c’est -d’abord- le génie de Picasso. « L’art doit être une esthétique et non un message idéologique «, confirme BEE.
Le meilleur de « White », c’est donc la découverte de la psyché de l’artiste, cet imaginaire mis à nu. Les morceaux d’anthologie sont dévolues aux mystères de l’acteur : « fausses légèretés et masques »,BEE revisitant le « to be or not to be » de Shakespeare, à sa façon : (…)en un sens nous sommes tous devenus des acteurs. Etre aimé, désiré, ou rien ».

« J’aime jongler avec ma propre réalité » conclut-il à ce sujet. L’éternel rebelle trace un formidable portrait de l’Amérique contemporaine. Pour 21 euros, il nous offre un vol en première classe de LAX à Kennedy et retour, en sa compagnie. Lechic sur un plateau. Le chic de Bret Easton Ellis n’a pas grand chose à voir avec la couleur de son polo ou la décoration de cet appartement de West Hollywood, où vit aussi son ami musicien. Et tout avec l’audace intellectuelle qui vous distingue de la foule. Penser par soi-même. Etre « à part ».Porter ce regard singulier sur le monde. Oser proclamer lors d’une interview pour le « Los Angeles Time » : « Trump ne me dérange pas plus que ce qui se passe avec la gauche « réveillée », aveu « suicidaire », en effet. Tout le milieu éditorial américain étant martyrisé par Trump, le lecteur français mesure à quel point « White » et Bret Easton Ellis doivent agacer. Les papiers défavorables pleuvent donc, accusant l’auteur de défendre Trump (il suffit de relire « American Psycho » pour voir comment BEE a réglé son compte une fois pour toutes au président des Etats- Unis et ce, d’autant plus volontiers que son père ( non aimant) était -lui aussi- un magnat de l’immobilier…

Snob comme un poux, l’artiste de West- Hollywood incarne la résistance à la doxa. Ne rêvons plus aux guérites jaunes de Zuma Beach, ou à cette Pacific Coast Highway circulant entre montagnes et océan. L’Amérique vient à nous avec ce livre- clef. Un « trip » ironico-sardonique, une leçon de résistance. « No dope » ( BEE a pris de la bouteille ), mais ce piment que seule la littérature distille, renforcée par le culot d’un « white » au- dessus du lot.« Si l’on rassemble tous ces savoirs, tous ces vulgarismes, il se forme un monstre, et ce monstre, c’est l’idéologie », disait Barthes, de ce côté de l’Atlantique.

_White, de Bret Easton Ellis
 21,50 euros/ Robert Laffont

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