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©PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Impact du coronavirus

Bombe à retardement ? La pandémie a fait chuter les transferts d'argent vers les pays d’origine des immigrés comme jamais auparavant

La Banque mondiale prévoit une chute de 20% des envois de fonds vers les pays à faible et moyen revenu. Comment la pandémie épuise-t-elle les flux d'argent vers ces pays ? Quel en sera l'impact notamment sur les questions migratoires ?

Arnaud Lachaize

Arnaud Lachaize

Arnaud Lachaize est universitaire, spécialiste de l’immigration. 

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Ahmed Silem

Ahmed Silem

Ahmed Silem est Professeur d'université, Docteur d'état en sciences économiques, docteur en sciences de gestion, Directeur du Département Information et formation en économie au laboratoire CNRS-IRPEACS. Il a collaboré à de nombreux manuels de sciences économiques et sociales et a dirigé, avec Bernard Lamizet, un Dictionnaire encyclopédique des sciences de l'information et de la communication, Ellipses.

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Atlantico.fr : La Banque mondiale prévoit une chute de 20% des envois de fonds vers les pays à faible et moyen revenu. Comment la pandémie épuise-t-elle les flux d'argent vers ces pays ? 

Ahmed Silem : La pandémie a eu partout, et notamment dans les pays d’accueil des immigrés, des  effets économiques et  sociaux  péjoratifs. Le premier effet du confinement, déterminant tous les autres effets sociaux, et cela dans tous les pays d’accueil, est la baisse sévère et générale de l’activité économique hors, d’une part, certains secteurs essentiels à la vie sociale comme l’agroalimentaire, la grande distribution, le ramassage et le traitement des déchets, sans oublier les hôpitaux) et, d’autre part, les secteurs opportunistes du commerce électronique. Subséquemment la réduction ou la cessation d’activité d’un grand nombre d’entreprises, puisque privées d’une clientèle par le confinement et sans trésorerie suffisante pour attendre des jours meilleurs, s’accompagnent de mise en chômage partiel ou de licenciements de leurs travailleurs salariés. Ce chômage partiel et ces licenciements n’épargnent pas les travailleurs immigrés et les dirigeants immigrés à la tête de PME de services (restauration, hôtellerie). De ce fait l’épargne destinée à aider la famille restée au village en Afrique ne peut que diminuer. Il reste à se demander si le pourcentage de cette baisse affiché par la Banque mondiale serait aussi important. Il faudrait pouvoir disposer de données sur la répartition par secteur des travailleurs immigrés. Si les secteurs essentiels ont une forte proportion d’immigrés restés actifs, il en est tout autant dans le bâtiment à l’arrêt pendant toute la période du confinement. Il n’est donc pas certain que la pandémie serait responsable de l’épuisement (d'ailleurs improbable) des flux financiers vers les pays d’origine des immigrés.  Il est plus probable que ces pays subiront une baisse des revenus extérieurs à la fois de la part de leur diaspora et des investisseurs étrangers incités par les gouvernements de leur pays à un sursaut de patriotisme économique, dont l’une des formes est la relocalisation des activités précédemment délocalisées.

Une telle baisse va-t-elle affecter les économies des nations touchant ces revenus  ? 

Ahmed Silem : Il est bien évident que la baisse des recettes correspondant aux remises migratoires aura un impact sur le revenu disponible de la population bénéficiaire qui est souvent la plus démunie. Au-delà de cet aspect vital pour une grande partie de la population, l’effet péjoratif s’étend à la capacité d’importations du pays qui enregistre une baisse des devises nécessaires au financement des équipements nécessaires au développement et des biens de consommation. Parmi les tout premiers investisseurs arrivent les entrepreneurs de la diaspora qui participent à assurer le pump priming indispensable à l'attractivité des autres IDE. 

Quelles sont les conséquences politiques à attendre pour les pays dépendant de cet argent ? 

Ahmed Silem : Les conséquences politiques probables pourraient être l'aggravation du mécontentement des populations déjà faciles à s’embraser contre les gouvernements en place tout en dénonçant un néocolonialisme.

Coronavirus = fermeture des frontières = pas de travailleurs émigrés = plus d'argent vers les pays dont les émigrés viennent. Quel en sera l'impact sur l'émigration ? 

Arnaud Lachaize : L’épidémie de coronavirus a eu un effet massif sur les migrations de mobilité, c’est-à-dire celles qui se traduisent par des mouvements d’allers et retours. En paralysant la circulation internationale depuis mars 2020, cette crise entraîne un effondrement des migrations dites pendulaires, qui sont très importantes entre l’Europe orientale et l’Allemagne, ou entre l’Indonésie et les pays arabes producteurs de pétrole. De même, les migrations saisonnières, liés à des travaux saisonniers dans l’agriculture et le tourisme, par exemple entre l’Afrique et l’Europe occidentale, ont été frappées de plein fouet. Ces migrations temporaires de travail représentent la grande masse des transferts de fond, une ressource vitale pour de nombreux pays en développement atteignant de 10 à 30% de leur PIB. Cet écroulement des transferts de fond, s’ajoute à l’effondrement du cours des matières premières. Il aura pour effet d’aggraver la paupérisation des pays les plus pauvres d’Asie du Sud et du continent africain, Maghreb et Afrique subsaharienne, d’amplifier le chômage, le désœuvrement de leur jeunesse. Paradoxalement, l’arrêt de l’immigration de mobilité et la chute des transferts de fond, en aggravant la pauvreté, aura pour effet d’amplifier sur le long terme l’immigration définitive en incitant les populations des pays les plus touchés à tenter leur chance à n’importe quel prix pour s’installer en Europe. 

Quel l'impact cela a-t-il sur la société française ? 

Arnaud Lachaize : Il est préoccupant à double titre. Sur le court terme, il traduit la perte pour la France d’une immigration saisonnière qui est nécessaire à son économie et profite à travers les transferts de fond, au développement économique des pays en développement. Sur le long terme, il risque de favoriser les mouvements de population irréguliers vers la France destinés à fuir définitivement les pays d’origine frappés par la crise économique et la paupérisation. A cela s’ajoute un facteur de long terme. La situation démographique des pays au Sud de la Méditerranée est inquiétante : la population de l’Afrique passera de 1 à 4 milliards d’ici la fin du siècle ce qui laisse envisager, en l’absence d’un essor économique suffisant, de nouvelles vagues migratoires. Les chiffres annuels ne s’additionnent pas forcément mais ils donnent un ordre de grandeur sur l’ampleur des phénomènes migratoires actuels en France en 2019 : d’une part 270 000 « premiers titres de séjour délivrés », (dont 100 000 pour raison familiale et 80 000 étudiants), d’autre part 140 000 demandeurs d’asile. Dans une France de l’après covid 19 qui compte 5 millions de chômeurs, 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, 3,4 millions de sans domiciles ou de mal logés ce phénomène risque d’accroître l’exclusion et la fragmentation du pays. La situation de ses quartiers sensibles où vivent environ 6 millions de personnes est désastreuse, violence, échec scolaire, chômage massif. Dans ces conditions, il est irréaliste d’accueillir chaque année plusieurs centaines de milliers de personnes, souvent sans qualification, non francophones, de modes de vie et de valeurs différents, alors qu’on n’a pas les moyens de leur fournir des conditions dignes de travail, de logement, de scolarisation. 

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