Bachar el-Assad contre Etat islamique : qui a le plus tué ? | Atlantico.fr
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Les milices d'el-Assad auraient tué 7 894 personnes.
Les milices d'el-Assad auraient tué 7 894 personnes.
©REUTERS/Khaled al-Hariri

Course au sordide

Bachar el-Assad contre Etat islamique : qui a le plus tué ?

Depuis le début du conflit, plus de 250 000 Syriens ont trouvé la mort et des millions ont été contraints d'abandonner leur ville. Et si aujourd'hui l'Etat Islamique est désigné comme l'ennemi à abattre, c'est éclipser la question de la responsabilité de Bachar el-Assad dans la dureté du conflit.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Un chiffre avancé par le réseau syrien pour les droits de l'Homme indique qu'en une seule journée le mois dernier, les milices d'El Assad auraient tué 7 894 personnes, quand l'Etat Islamique, 1 131. Malgré la subjectivité indiscutable de cette source, la question se pose malgré tout du rapport de force dans la guerre en Syrie: quel est l'ampleur du déséquilibre dans cette guerre?

Frédéric Encel : S'il y avait un vrai déséquilibre, l'un ou l'autre des protagonistes en conflit l'auraient déjà emporté. On assiste plutôt - depuis que la contestation populaire de 2011, d'abord pacifique, est devenue militarisée - à une sorte de lutte entre les deux titans locaux : le régime d'Assad et l'Etat islamique (EI). Les autres groupes anti-Assad, nationalistes ou islamistes, sont à ce jour secondaires voire marginaux. Je prends souvent la métaphore échiquéenne suivante : Assad dispose encore de la reine - l'aviation - et les deux tours - l'artillerie et les chars -, l'EI disposant surtout de pions - fantassins - mais en quantité croissante. J'ai en outre des le début affirmé qu'Assad ne chuterait pas comme ses camarades dictateurs du grand Maghreb et demeurerait très longtemps au pouvoir. Car non seulement il a toujours bénéficié d'un fort appui diplomatique et militaire de Moscou et du soutien du Hezbollah et de combattants iraniens, mais encore les Alaouites (son propre clan), les Druzes, les chrétiens et même même certains sunnites le soutiennent, de crainte des barbares de Daesh. Aucun des deux camps ne semble pour l'heure pouvoir vaincre à court terme. 

Alain Rodier : Vous avez raison de souligner la "subjectivité indiscutable" de l’Observatoire Syrien des droits de l’Homme (OSDH) basé à Londres et qui aurait de nombreux « observateurs » sur le terrain. Cet organisme -repris par tous les médias qui n’ont pas d’autres sources- dépendrait des Frères musulmans qui sont loin d’être neutres dans la guerre civile qui se déroule en Syrie depuis 2011. A noter que certains prétendent que l’OSDH aurait des liens avec les services syriens et que son directeur se verrait bien ministrable dans un gouvernement de transition… Toujours est-il qu’il annonce des chiffres qui ne peuvent pas être vérifiés par des sources indépendantes. Il est donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de faire des bilans précis et c’est pour cette raison que les chiffres annoncés à l’unité près (7 894 tués par le régime et 1 131 par l’EI) me paraissent plus que discutables. Nous sommes là dans le domaine de la désinformation mais au profit de qui ? En 2011, l’OSDH était sur la liste des associations financées par le National Endowment for Democracy (NED), organisme d’influence neocon américain.

Cela dit, des tendances peuvent être avancées. Tout d’abord, le régime ne combat pas que Daesh mais aussi une multitude de groupes dont une partie dépend d’Al-Qaida « canal historique » infiltré au sein de la coalition « l’Armée de la conquête » dont le pivot central est le Front Al Nosra. Cette dernière vient de s’emparer de la province d’Idlib située dans le nord-ouest du pays sans qu’aucun chiffre sérieux de pertes ne soit avancé. Or, cette coalition se bat aussi contre l’Etat Islamique et les pertes de part et d’autre ne sont pas comptabilisées.

Plus globalement, les 250 000 tués annoncés depuis le début du conflit et faussement attribués dans leur globalité au régime de Damas par certains medias anglo-saxons (mon regard se tourne encore vers la NED citée plus avant), constituent un ordre de grandeur vraisemblablement réaliste. En effet, il est utile de préciser qu’une petite moitié des tués se trouverait dans le camp d’Assad et le reste au sein de l’opposition. En outre, il est difficile de faire la différence entre les pertes « civiles » dans la mesure où, d’un côté les miliciens pro-Assad sont des « civils en armes » et que, de l’autre, les groupes d’opposition sont intimement mêlés aux populations. Ce qui semble certain, c’est que les pertes sont telles dans le camp Assad qu’il a le plus grand mal à recompléter les unités régulières qui auraient eu entre 50 000 et 85 000 morts. Un certain nombre de migrants qui fuient le pays semblent d’ailleurs tenter d’échapper à la conscription obligatoire.

Le nombre des réfugiés est plus correct dans la mesure où il est avancé par des organisations internationales : 1,1 million en Turquie (sur deux millions présents dans ce pays), un million au Liban, 630 000 en Jordanie (sur 2,6 millions dont majoritairement des Palestiniens), 400 000 en Irak et dans les pays arabes.

Qui est responsable de cet exode : la guerre tout simplement comme cela a toujours été le cas dans l’Histoire. Par exemple, Alep est devenu un véritable enfer pour ses habitants. En plus des combats qui s’y déroulent, il n’y a pour ainsi dire plus d’eau et plus d’électricité sans parler du ravitaillement… Daesh présente tout de même un petit « plus ». Les abominations auxquelles il se livre largement diffusées sur le net provoquent une véritable panique chez ses ennemis, mais aussi au sein des populations civiles -même sunnites-. D’ailleurs, à plusieurs reprises Daesh a déclaré qu’il allait submerger l’Europe de migrants. Il faut se souvenir que l’Etat Islamique dit ce qu’il fait et qu’il fait ce qu’il dit.

El Assad, dès le début du conflit, s'est érigé en rempart contre l'islamisme radical: après 5 ans de conflit, comment justifie-t-il la persévérance d'une guerre civile? Quelles sont les issues possibles de ce conflit?

Frédéric Encel : Assad est cynique au dernier degré. Il a contribué très directement à la montée en puissance de l'EI, jouant comme tous les dictateurs la politique du pire. Il peut ainsi en effet jouer le bastion de la lutte contre l'islamisme radical. Sa répression féroce et son acharnement à frapper les opposants modérés et non l'EI le démontrent amplement. Ce qui est terrible, c'est que nous faisons face à la lutte de la peste et du choléra.

Alain Rodier : Il est toujours extrêmement difficile de « gagner » une guerre civile qui est un conflit non conventionnel. Indubitablement, le régime manque d’effectifs pour approvisionner ses unités terrestres, or ces dernières sont la clef d’une victoire ou au moins d’une stabilisation sur le terrain. Cela a eu lieu en Algérie durant les années noires.

En l’état actuel de la situation, il n’y a pas de solution à court ou moyen terme. Nous sommes dans une phase de partition de la Syrie, chacun campant sur ses positions et lançant des offensives locales sans résultats stratégiques d’importance. Seule la ville d’Alep risque encore de tomber car elle est géographiquement isolée pour les forces du régime. Toujours pour reprendre l’Histoire qui ne se répète pas mais qui reste un bon exemple, durant le premier conflit mondial la guerre de mouvement a été suivie par une guerre de positions jonchée d’offensives inutiles et coûteuses en vies humaines. Si l’ampleur des conflits n’a rien à voir, la durée de celui de Syrie sera beaucoup plus importante car aucun des camps n’a les moyens de prendre le dessus.

 

Prise en étau entre les milices d'El Assad et l'Etat Islamique, de quel côté se situe la population syrienne? En cas de victoire de l'un ou de l'autre camp, peut-on voir les tensions entre civils retomber ou, comme dans d'autres pays ayant connu le printemps arabe, des divisions risquent-elles de s'aggraver?

Frédéric Encel : Très difficile à dire avec précision. Sans doute nombre de sunnites conservateurs ont-ils rejoint, comme en Irak, Daesh. Mais les minorités que je mentionnais sont demeurées bon gré mal gré du côté d'Assad. Cela dit, je parle des Syriens n'ayant pu quitter le territoire, mais presque deux tiers d'entre eux ont fui les uns et les autres ! 

Alain Rodier : Globalement, toute la population qui n’est pas sunnite (environ 30% composée majoritairement d’alaouites et de chrétiens) reste du côté d’Assad. Les Kurdes, au nombre de deux millions, constituent un cas à part car ils n’ont pas pris parti contre le régime et se battent essentiellement contre les salafistes-djihadistes pour préserver les territoires qui leur ont été abandonnés par Damas dès 2011.

Aucune victoire de l’un ou de l’autre camp n’est aujourd’hui envisageable. Les alaouites se battent dos au mur sachant qu’ils seraient éradiqués en cas de victoire des salafistes-djihadistes. Les chrétiens qui ont désormais compris la désespérance de leur situation fuient le pays.

Quant au régime d’Assad, il est sur la défensive sur son pré carré situé à l’ouest du pays. Il n’a pas les moyens de reprendre du terrain mais juste d’en conserver.

François Hollande a rappelé dans son discours qu'on ne pouvait pas soutenir le régime d'El Assad, responsable de la situation en Syrie, ce qui explique aussi la difficulté d'une intervention sur place. Quel pouvoir pourrait être mis en place à l'issu du conflit?

Frédéric Encel : On peut très bien imaginer une sorte de statu quo sur du long terme. Une chose est certaine : jamais Assad ne pourra récupérer l'espace perdu. En même temps, il faut tout faire pour empêcher les barbares de l'Etat islamique de conquérir la Syrie "utile", c'est à dire Damas et l'ouest maritime du pays. 

Alain Rodier : Le président François Hollande ne peut pas trop revenir sur la posture qu’il a adopté depuis le début de l’insurrection, question de logique politicienne. La seule évolution que je constate, c’est qu’il demande maintenant la neutralisation de la « personne » Bachar el-Assad. Selon lui, il devrait être exclu de tout processus politique de règlement de la crise syrienne. Discrètement, il ne met plus en cause le régime en lui-même. D’autre part, il déclare désormais que la Russie et l’Iran, les plus fidèles soutiens du régime, participent à ce processus, chose qui a été admise depuis quelques temps par Washington.

Et c’est là qu’il peut y avoir une « amorce de piste de début de résolution » à cette guerre civile. A savoir que si la « personne » Bachar el-Assad doit être sacrifiée pour atteindre cet objectif, je ne pense pas que Moscou et Téhéran y verront un inconvénient, dans la mesure où leurs intérêts seront préservés. Assad par lui-même leur importe peu.

Inutile de préciser que cela va être très long et d’une extrême complexité, le dossier syrien étant lié à d’autres comme ceux de l’Ukraine ou de la levée des sanctions à l’égard de l’Iran.

A terme, s’il y a un jour un régime « présentable » à Damas, il n’est pas impossible de voir se développer une offensive contre Daesh menée depuis l’ouest par les forces syriennes (appuyées par les Russes et plus discrètement par les Iraniens) et depuis l’est par une coalition emmenée par des forces issues de la région soutenues par l’Occident. Et ne pas oublier que le front syrien est irrémédiablement attaché à l’irakien, Daesh étant présent à cheval sur les deux pays. Mais, nous ne sommes encore que dans le domaine des mirages et des fols espoirs.

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