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Des touristes, pas des manifestants : l'Egypte préfère oublier les revendications de la place Tahrir
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Tahrir(a) jaune

Des touristes, pas des manifestants : l'Egypte préfère oublier les revendications de la place Tahrir

Un an après le départ de Hosni Moubarak, les jeunes de la place Tahrir ont le sentiment amer de voir l'avenir de l'Egypte se préparer sans eux. Des vidéos commencent à circuler, réclamant un nouveau mouvement, sans obtenir beaucoup d'écoute auprès d'une population fatiguée par ce chaos.

Jean-Noël Ferrié

Jean-Noël Ferrié

Directeur de recherche au CNRS et spécialiste des systèmes politiques dans le monde musulman.

Ancien attaché de coopération à l'ambassade de France en Afghanistan, il est depuis 2010 directeur du Centre Jacques Berque pour les études en sciences humaines et sociales au Maroc.

 

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Atlantico : Entre les militaires d’un côté et les religieux de l’autre, les jeunes Egyptiens de la place Tahrir ont le sentiment que leur révolution leur échappe. Comment expliquer ce phénomène ?

Jean-Noël Ferrié : Vu comme se passent les choses, ils doivent se sentir extrêmement frustrés. Ils étaient partis pour une révolution libérale, libertaire, en pensant qu’avec le départ de Hosni Moubarak, ils vivraient un changement de régime. Ils sont en train de réaliser que toute une part de cet ancien régime reste aux commandes. Ils comprennent que Moubarak n’était pas la clef pour faire tomber l’appareil sécuritaire. En plus, ils sont désavoués électoralement de manière extraordinaire : 71% des sièges au Parlement vont aux Frères musulmans ou aux salafistes.

C’était parfaitement prévisible : les jeunes libéraux de la place Tahrir ont été à l’origine des bouleversements du système Moubarak mais ils n’ont jamais été en phase sociologique avec le reste de la population. On a voulu voir en eux l’avant-garde du peuple égyptien, unanime derrière eux, mais ce n’était absolument pas le cas. Ils représentent un certain groupe, relativement spécifique. A côté, d’autres groupes de personnes étaient d’accords pour rejeter avec eux le système mais en ayant d’autres références, notamment islamiques.

La majorité des Egyptiens espère un retour à l’ordre et à la normalité. Ils attendent le retour des touristes, même si la domination des élections par les salafistes risque d’inquiéter le public occidental. Ils espèrent que, enfin, un gouvernement va s’intéresser à leurs problèmes et à l’immense question sociale qui se pose en Egypte.

Les jeunes de Tahrir ont commencé à appeler de leurs vœux une seconde révolte via des vidéos diffusées sur le net. Ont-ils encore le moyen de mobiliser une partie de l’Egypte derrière eux ?

Ça me paraît extrêmement difficile. La partie majoritaire et représentative des Egyptiens s’est prononcée au cours des élections. Ils se sont exprimés sur un certain type de politique et sur les représentants qu’ils souhaitent avoir. Ces jeunes gens ont été marginalisés. Pas seulement par les militaires et les religieux mais aussi par l’opinion publique dans son ensemble.

Dans cette situation, ils peuvent difficilement rebondir. Ils n’ont ni enracinement politique au sein de la population, ni projet pour l’Egypte. Ils vont probablement chercher des moyens de s’exprimer mais ils ne pourront pas contester légitimement les Frères musulmans qui sont à deux pas d’accéder au pouvoir qu’ils ont historiquement cherché à obtenir.

Sans légitimité populaire, il y a peu de raisons pour qu’une seconde révolution, en admettant qu’il y en ait eu une première, puisse naître de leurs appels.

Les jeunes libéraux de Tahrir ont-ils encore un rôle à jouer dans l'avenir de l'Egypte ?

Les jeunes représentent une part colossale de la population égyptienne. Mais il y a jeunesse et jeunesse. Ceux qui ont initié le mouvement de la place Tahrir ne représentent pas l’ensemble de leur génération. Une partie de la jeunesse suit également les Frères musulmans. La jeunesse égyptienne, ce ne sont pas que des blogueurs et des libéraux. Au contraire, ces derniers sont plutôt minoritaires.

Ces jeunes libéraux pourront difficilement peser. Ils ne peuvent à priori pas monter un mouvement sur une appartenance catégorielle. On ne peut pas faire un parti « des jeunes ». L’espace politique est actuellement extrêmement occupé par les Frères musulmans (47% des sièges au Parlement) et les salafistes (24% des sièges). Dans les semaines qui ont suivi le mouvement de la place Tahrir, ils ont tenté de mobiliser autour d’eux et autour de Mohamed El Baradeï, qui semblait le personnage le plus proche de leurs positions. Sans succès.

Même Wafd, l'ancien parti laïque arrivé en troisième position, est plus préoccupé par ses relations avec les Frères musulmans que par ses relations avec les jeunes libéraux. Des propos généraux sur la jeune génération peuvent être tenus mais rien de spécifique envers les premiers initiateurs de la révolte. Les leaders de la place Tahrir n’ont plus aucune place dans le nouveau calendrier politique qui est à présent orienté vers les prochaines années et la fondation d’un nouveau gouvernement.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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