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Attention, mélange explosif : hommes et femmes n'attendent (souvent) pas la même chose quand ils s'installent ensemble
©Reuters

De Mars à Vénus

Attention, mélange explosif : hommes et femmes n'attendent (souvent) pas la même chose quand ils s'installent ensemble

Si les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, cela ne se ressent jamais autant que lorsqu'il faut quitter sa petite planète pour vivre ensemble. Les différentes attentes de chaque sexe dans la vie de couple pourraient bien remonter jusqu'à la petite enfance.

Jean-Paul Mialet et Jean-Claude Kaufmann

Jean-Paul Mialet et Jean-Claude Kaufmann

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V. Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Jean-Claude Kaufmann est sociologue spécialiste des couples et de la vie quotidienne. Il est l'auteur de "Mariage, petites histoires du grand jour de 1940 à aujourd'hui" aux éditions Textuel.

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Atlantico : Selon les recherches des sociologues Michael Pollard et Kathleen Mullan, il semblerait que les hommes soient plus frileux face à l’idée de s’engager en couple que les femmes. Les femmes attendent-elles des choses différentes de la vie et du couple ? Comment expliquer cette différence ?

Jean-Paul Mialet : Mon point de vue est à l'opposé de celui des sociologues : ce qui m'intéresse c'est l’individu avant qu'il soit conscient et sociabilisé. Avant que n'émerge la conscience, il y a un socle sensori-moteur et affectif qui sera celui sur lequel s’édifiera la conscience 18 mois plus tard.Ce socle d'interactions n'est pas le même chez le petit garçon et la petite fille car ils n'ont pas le même corps.

On peut néanmoins noter une expérience commune : l'expérience d'être unique pour la figure nourricière à laquelle ils sont tous deux attachés de la même façon. Le phénomène de l’attachement a été décrit et exploré chez l’animal puis chez le nourrisson. Il y a chez l'enfant un besoin instinctif de s'attacher à la personne qui le soigne et c’est probablement un mécanisme prévu par la nature. Cette expérience, partagée par les deux sexes, est à la base de ce qui sera plus tard le besoin de faire couple. Le besoin de faire couple est un besoin d’être lié à un partenaire pour lequel on se sent unique de façon durable : il correspond à une exigence de sécurité affective qui ne peut se vivre que dans la stabilité et la protection contre la rivalité.

Mais à côté de ces besoins affectifs, il y a aussi chez le nourrisson des besoins sexuels précoces. Dès la naissance, l’enfant expérimente des émotions sexuelles. Or, les interactions qu'entretient le nourrisson avec son corps ne sont pas les mêmes chez les filles et les garçons. Dans ses explorations, le petit garçon découvre qu’il dispose d’un membre dont la manipulation provoque un plaisir. Cela mènera le garçon à s’orienter vers la satisfaction auto-érotique. L’appétit érotique de l'homme en garde les traces : il est imprégné de la jouissance instrumentale de lui-même qu’il transpose sur sa partenaire. Le corps de la petite fille ne se prête pas à ces jeux. Quand la petite fille prend conscience d’elle-même, quand elle commence à dire "je", elle se découvre un corps et non pas un membre. Au moment où le garçon, grâce à sa conformation anatomique, prend son désir en main, la petite fille, elle, se devine comme un réceptacle qui sera un jour habité. L’investissement érotique féminin reste marqué par ces débuts : elle est un corps à offrir, à prendre, à habiter.

La différenciation des sexes ne se fait pas que dans le désir. Elle se construit aussi dans la façon de se soustraire à la dépendance maternelle. « Être un garçon » passe par la démonstration qu’on peut échapper à la dépendance maternelle, à son pouvoir. Alors que l'émancipation de la petite fille se fait par l'identification à la mère : " je possède comme elle un corps qui dispose de pouvoirs ". Il y a chez la petite fille une prolongation du destin maternel alors que le petit garçon chercher à échapper au pouvoir maternel.

Cela représente la base des difficultés de couple. L’homme est bâti sur une ambiguïté qui n’existe pas chez la femme. Il a à la fois besoin de faire couple et d’échapper à la femme pour se prouver qu’il est un homme. Son érotisme instrumental et la menace que représente la femme pour son autonomie entravent sa quête de stabilité affective. Il lui faudra savoir garder en tête les priorités affectives. A l’inverse, la femme ne peut concevoir l’érotisme sans l’attachement, sans le support affectif. Chez elle, le risque est que les priorités affectives fassent oublier le désir. L’intimité du couple est une construction à laquelle doivent participer les deux composantes de l’amour : érotique et affective.

Jean-Claude Kaufmann : Dans le couple, les femmes sont effectivement plus engagées que les hommes. De nos jours, les couples sont au départ légers, les deux partenaires restent autonomes. Petit à petit, le couple s’organise et arrive la deuxième étape : le couple se transforme en famille. C’est à ce moment que le sur-engagement féminin se « déchaîne ». Les femmes prennent en charge plus de 80% des tâches familiales. Mais l’écart d’engagement est principalement mental. Les femmes ont la famille dans la tête. Elles fixent des objectifs, elles veulent que les choses bougent. L’homme va contre balancer avec une attitude plus cool. J’avais réalisé une enquête sur les petits agacements dans le couple. L’agacement était à 99% féminin. Les hommes quant à eux estimaient que leur femme les fatiguait car ils ont l’impression qu’ils doivent toujours aller plus loin.

Les hommes sont moins exigeants. Ils veulent un couple où on ne se prend pas la tête. Ils vont être capables de créer un univers agréable, rigolo. Mais mettre des problèmes sur la table, ouvrir des discussions, cela est typiquement féminin. Il ne s’agit néanmoins pas d’une différence de nature. Les femmes sont la locomotive, elles sont les stratèges et placent la barre haute. Ainsi, les hommes ne sont jamais à la hauteur. Désormais ce sont les femmes qui portent l’autorité dans la famille.

Il y a différentes fonctions dans le couple. La première est celle d’être un lieu de confort et de réconfort où il n’y a pas d’effort à fournir. Un lieu simple où l’on peut être écouté par l’autre, un lieu de confort matériel et mental. Les hommes recherchent davantage cette fonction car ils sont plus investis à l’extérieur.

Mais le couple ne peut se résumer à cette fonction. C’est aussi un lieu d’échange, d’attention à l’autre, de communication et de surprise. La communication, c’est le contraire du confort, c’est se mettre en danger. Les femmes sont plus en demande sur cet aspect car une grande partie de leur vie passe par le couple et l’enfant. La fonction confort pourrait suffire aux hommes, ce qui explique que les femmes sont à 90% à l’origine des ruptures. Parce que les hommes, si leur couple ne va pas très bien, n’ouvriront pas de discussion. Les femmes du fait de leur surinvestissement ont besoin de vivre plus intensément les moments de vie conjugale.

Les hommes sont très impliqués à l’extérieur de la famille, dans leur travail, dans leurs loisirs. Davantage que les femmes. Le fait de s’engager en couple change une partie de leur vie mais pas toute leur vie.

Les femmes, entre l’avant couple et l’après couple, vont connaître une vie radicalement différente. Elles passeront du statut de célibataire où la vie était légère et agréable (parfois presque pénible parce que sans substance) à une existence où elles porteront tout sur leurs épaules. On peut même parler d’une autre identité. Et pourtant, elles sont davantage prêtent à s’engager.

Les hommes ont peur de perdre de l’autonomie. Par ailleurs, vivre en solo, est une façon de prolonger la jeunesse et les hommes peuvent rester des adolescents jusqu’à 50 ans. Ils vont repousser ce moment où l’on perd la jeunesse. Le désir de famille se manifeste plus tard chez les hommes. Ce moment où les femmes se rendent compte qu’elles ne pourront pas repousser l’âge de la jeunesse indéfiniment arrive plus tôt, notamment pour des raisons biologiques.

Existe-t-il une différence entre les couples mariés et ceux qui vivent en concubinage ?

Jean-Paul Mialet : Je pense qu’il existe une différence entre les couples mariés et les non-mariés. Vivre ensemble sans être mariés, c’est faire l’expérience d’une vie à deux sans avoir déclaré son intention de vivre en couple pour construire un futur. Il n’y a pas le sentiment d’être prisonnier d’une promesse. Pour moi, le mariage est très important parce cette célébration de l’union devient un engagement officiel, devant tous. Vivre à deux peut être vécu comme accidentel : le produit d’un concours de circonstances qui n’implique pas la volonté du couple.

Aujourd’hui, la crainte de l’engagement, la crainte de la privation de liberté a pris la forme d’une véritable angoisse. Beaucoup de couples, à peine mariés se séparent, tant leur peur de l’engagement est importante.

Mais l’amour ne peut vivre dans la durée que s’il est soutenu par une intention. L’engagement ne doit pas relever du concours de circonstances  - le peut-il, d’ailleurs ? - mais être intentionnel. On confond souvent l’amour et l’état amoureux. Pour que la rencontre amoureuse qui relève d’une attirance se transforme en amour durable, il faut qu’elle soit accompagnée d’un engagement intentionnel. Sinon, la relation de couple est promise à la mort.

Jean-Claude Kaufmann : Il est difficile de faire la différence entre les couples mariés et ceux qui vivent simplement ensemble. La plupart du temps, les couples commencent par ne pas être mariés et arrive un moment où l’on se rend compte que l’on arrive au chapitre deux. Lorsque se manifeste notamment le désir d’enfant. Dans la première phase du couple, on attend la suite parce que l’on n’est pas encore sûr. C’est dans la phase deux qu’il va y avoir un réel désir d’engagement. Le mariage en même temps que l’enfant, marque le désir d’engagement dans l’avenir. Le mariage n’est plus comme autrefois au début du couple mais est un marqueur symbolique de ce changement d’identité, de séquence de vie.

D’autres couples vont passer dans cette phase deux sans se marier. La grosse différence est marquée par l’enfant. A partir du moment où l’enfant arrive, le couple conjugal va disparaitre au profit du couple parental.

Comment les couples, peuvent-ils fonctionner alors que les hommes et les femmes ne s’y investissent pas de la même manière ?

Jean-Paul Mialet :Le couple fonctionne de plus en plus mal depuis que chacun donne la priorité à sa liberté et que l’idée du « même » triomphe. La liberté n’est vue que dans l’accomplissement de soi et ce dernier se résume aujourd’hui à l’accomplissement de ses désirs. Comme par ailleurs, l’homme et la femme sont déclarés identiques, les malentendus rendent l’expérience conjugale difficile à vivre. Le désir de la femme la conduit à vouloir un homme qui se comporterait comme une femme et qui placerait l’amour au dessus de tout. Elle est ainsi souvent déçue. Quant à l’homme, son imaginaire érotique est déformé par la banalisation de la pornographie ; il attend de sa partenaire des performances qui ne se conçoivent que dans des fantaisies fantasmatiques et non dans la relation réelle. D’où une certaine insatisfaction.

Ainsi les couples hétérosexuels ont du mal à vivre car ils n’admettent pas la différence. S’ils admettent la différence alors, ils peuvent trouver un réel enrichissement. La femme apporte à l’homme les bienfaits de l’ancrage et de la concentration affective. L’homme apporte à la femme les bienfaits de l’incarnation et de la volupté gratuite. Le couple se cherche dans des ajustements perpétuels qui imposent une remise en cause de soi et placent devant les limites d’une altérité fondamentale.

Les couples homosexuels ne rencontrent pas ces problèmes et trouvent plus facilement un accord. Mais les couples masculins souffrent volontiers d’un éparpillement érotique qui les  gêne, même s’ils sont plus tolérants à l’infidélité. Quant aux couples féminins, ils leur arrive de s’endormir dans une relation trop exclusivement affective.

Jean-Claude Kaufmann :Le couple fonctionne au contraste, c’est un jeu de rôles complémentaires et contradictoires permanent. Le couple n’est absolument pas l’association de personnes qui se ressemblent. Certes, il faut un certain nombre d’atomes crochus, des points de discussion, etc. Il y a une grande peur aujourd’hui d’être bousculé par le fait de se mettre en couple. Surtout les femmes. D’où cette illusion que si l’on choisit quelqu’un qui nous ressemble, on pourra rester soi-même. C’est absolument impossible car le couple se tisse à partir des différences. Surtout que la fonction du couple est d’installer un jeu de rôle complémentaire dans tous les domaines.

Un des membres du couple est toujours plus peureux que l’autre et cet écart se creuse par la suite. Il y a le gardien des risques qui s’assure que l’on a bien fermé les portes, pris une police d’assurance, etc. Et il y a l’idéologue de la décontraction. Quand on vit seul, on joue les deux rôles dans sa tête et c’est extrêmement fatiguant. Ce jeu de rôle fonctionne mais lorsque l’écart est trop grand, on va au clash.  

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