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Après Johnny, France Gall : mais au fait, que reste-t-il des espoirs pour la France de la génération yéyé ?
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Autre époque

Après Johnny, France Gall : mais au fait, que reste-t-il des espoirs pour la France de la génération yéyé ?

Avec les décès de Johnny Hallyday ou de France Gall, c'est l'heure du bilan de la France des yéyés et des baby boomers qui commence à sonner.

Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Avec les décès de Johnny Hallyday ou de France Gall, c'est l'heure du bilan de la France des yéyés et des baby boomers qui commence à sonner. Dans quelle mesure ces "jeunes" d'alors sont ils parvenus à vivre dans un nouveau monde ? Bien que non uniforme, quels étaient leurs espoirs politiques et leur vision du monde ?

Chantal Delsol : C’était une époque très idéologique – et on a du mal à l’imaginer au moment où les grandes causes ont complètement disparu du paysage. On croyait encore à la belle société, voire à la société parfaite – c’était en partie l’enjeu de mai 68. Il y avait aussi un grand appétit de vivre et de bien vivre, débarrassé des miasmes de la guerre et de l’autorité des patriarches – ce qu’a été aussi mai 68. Les chanteurs que vous évoquez exprimaient surtout le second point. Les espoirs politiques étaient utopiques, puisque tous ces jeunes étaient marxistes d’une manière ou de l’autre – staliniens, léninistes, trotskystes, maoistes, situationnistes etc En fait ils étaient des fanatiques, qui défendaient des totalitarismes meurtriers. L’époque était cynique par rapport au moment actuel, plutôt hypocrite.
Edouard Husson : Nous utilisons beaucoup de concepts pour décrire nos mouvements politiques et nos idéologies. Mais au fondement de l’Occident, il y a l’émancipation de l’individu. On pourrait décrire l’histoire du dernier millénaire comme une série de poussées individualistes suivies de l’instauration, en réaction, d’un nouvel équilibre social. La jeunesse des années 1960 se croit originale mais elle est tout simplement une génération d’individualistes forcenés comme celle des années 1900, des années 1840 ou 1780. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’est la lente érosion de tous les systèmes collectifs qui ont accompagné le conflit. Regardez comme la génération des années 1960 commence par s’exprimer dans le langage marxiste des parents et des grands-parents, en invoquant Mao et Trotski contre Staline, il est vrai; puis c’est progressivement toute référence marxiste qui est abandonnée; au point que certains anciens maos ou trotskistes deviennent durant les années 1970 des admirateurs d’Aron et de Soljenitsyne puis se transforment en thuriféraires de l’impérialisme américain qu’ils avaient combattu vingt ans plus tôt. Mais la contradiction n’est qu’apparente: le fil directeur, c’est l’émancipation individuelle. Tout s’y rattache: révolution sexuelle, féminisme, revendication homosexuelle, abaissement voire abolition des frontières nationales, analyse de n’importe quelle question géopolitique sous l’angle des « droits de l’individu », redécouverte de l’entreprise, réhabilitation de l’argent et de l’enrichissement personnel après ddes décennies de socialisme etc....

"Résiste (...) refuse ce monde égoïste", dans quelle mesure cet espoir d'une fin de la  domination de la société de consommation a pu se retourner contre cette génération ? Quels sont ces espoirs "déçus" ou quels sont ces espoirs qui ont pu "évoluer" dans le temps ?

Chantal Delsol : La génération des baby boomers se démarque de celle de ses parents qui, fils de la guerre et de la privation, voulaient avant tout mieux vivre. Les baby boomers sont déjà des enfants gâtés, et à ce titre, ils peuvent commencer à critiquer la société de consommation dont ils profitent largement. A moins d’être un sage, on ne prend distance que de ce dont on est gavé. D’ailleurs rien n’est crédible là-dedans : on ne peut critiquer le règne de la domination matérielle qu’en sauvant la spiritualité. Et l’idéologie n’est pas une spiritualité. C’est seulement un poison.
Edouard HussonLa génération de 1968 a été, là aussi, plus cohérente qu’on ne le croit. La dénonciation de la société de consommation est l’une des origines des vagues vertes successives, qui ont eu des conséquences tout à fait concrètes. Dès 1990, au moment de la chute du Mur de Berlin, il est évident que les pays occidentaux sont devenus très respectueux de l’environnement tandis que le bloc soviétique en est resté à des modes de production et de pollution d’une ou deux générations antérieures. Ce n’est pas au plan collectif mais au plan individuel qu’il faut aller chercher un sentiment d’échec. C’est tout le génie de Houellebecq romancier ,que de faire ressortir le vide existentiel qui suit la révolution sexuelle. Particules élémentaires décrit la désillusion de la génération de 1968 avec une férocité qui rappelle, toutes choses égales par ailleurs, L’Education sentimentale, roman de la désillusion qui suit 1848. Houellebecq fait le constat, évident et génial à la fois, selon lequel Don Juan n’existe que par la force de l’interdit.
Les libertins de notre époque n’étant plus confrontés à aucune barrière finissent souvent en petits bourgeois. Ils se casent, à tous les sens du mot. Malheureusement Houellebecq n’a jamais rencontré un éditeur capable de lui tenir tête, qui lui aurait interdit la facilité des scènes de sexe pour lui demander de se faire plus globalement peintre des moeurs et des croyances collectives. Le libertinage, dont le romancier montre la parenté profonde avec le libéralisme économique, sécrète un monde extrêmement dur où bien des anciens dénonciateurs de la Guerre du Vietnam se mettent à faire la guerre quand ils ont passé l’âge de faire l’amour....Regardez un destin fascinant comme celui de Joschka Fischer, l’un des fondateurs du Parti Vert devenu en 1999, comme ministre des Affaires étrangères l’un des grands organisateurs de la Guerre du Kosovo. Aux applaudissements de notre Dany national, qui s’écrie que « la guerre du Kosovo est la guerre d’unification de l’Europe »! 

Quels sont les écarts idéologiques les plus flagrants et les plus significatifs entre ce monde "rêvé" des années 60 par les baby boomers et le monde d’aujourd’hui ?

Chantal Delsol : Leur monde rêvé se trouve aujourd’hui en Corée du nord ! Heureusement le monde d’aujourd’hui a au moins compris qu’on ne pouvait pas rêver n’importe quoi, que c’était dangereux. Mais il est devenu, du coup, terriblement matérialiste, plus encore que tous les Debord pouvaient le craindre. Et ceci parce que les idéologies ne peuvent remplacer la spiritualité perdue. C’est Woody Allen qui a eu le dernier mot concernant cette génération peu sympathique : « Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien ».
Edouard Husson : La génération de 1968 a eu le monde qu’elle voulait - et même bien mieux encore. Alors que les générations suivantes ont dû se serrer la ceinture, elle a profité à fond de l’Etat-Providence mis en place par la génération des parents. Louis Chauvel, le sociologue, montre bien comment les soixante-huitards auront vécu mieux que les générations avant et après eux. Ils se sont donnés des frissons en insultant Papa et Maman avant d’empocher leur héritage. Puis ils se sont payés le luxe du démantèlement de la social-démocratie.....pour les suivants.
Le plus frappant, c’est la bulle dans laquelle vit cette génération. Ils ont produit avec la dérégulation financière, le droit d’ingérence et le libre-échange absolu, un monde où les inégalités sociales se sont creusées à grande vitesse, où des drones tuent des dizaines de milliers de personnes dans l’indifférence générale, où l’emploi industriel a largement disparu du monde occidental, à l’exception de l’Allemagne. Mais la génération des soixante-huitards n’en est pas plus traumatisée que cela. Ils vivent au coeur de ces métropoles dont parle Guilhy et ils ne perçoivent même pas la « France périphérique ». De temps en temps ils se donnent bonne conscience en dénonçant le populisme qui est largement la conséquence de la société qu’ils ont mise ou laissé mettre en place. Même le destin terrible de ces jeunes gens qui se sont convertis à l’Islam et sont partis combattre aux côtés de l’Etat islamique n’a pas semblé crever la bulle de la bonne conscience. Et pourtant, comment ne pas s’interroger sur un modèle socio-économique maintenu contre tout bon sens depuis trente ans, celui de « l’intégration européenne » selon le modèle monétariste allemand, auquel nous avons sacrifié l’intégration des jeunes à la société, au marché du travail et à la République?

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