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Une photo prise à Venise le 24 février 1970 du réalisateur italien Luchino Visconti.
Une photo prise à Venise le 24 février 1970 du réalisateur italien Luchino Visconti.
©STAFF / AFP

Carrière immense

Anniversaire de la mort de Luchino Visconti : 46 ans après, son esthétique de la décadence est plus que jamais d'actualité

Luchino Visconti est de ces artistes supérieurs, de ces témoins lucides dont les œuvres vous saisissent par le bras pour ne plus vous lâcher. Tout au long de sa carrière, Visconti n'aura eu de cesse d'explorer le vivant au travers du factice et de traquer dans l'homme ce qu'il a de plus humain.

Olivier Rodriguez

Olivier Rodriguez

Olivier Rodriguez est entraîneur de tennis et préparateur physique. Il a coaché des sportifs de haut niveau en tennis. 
 
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Qu'il est difficile de parler des géants... De traduire les sensations, les émotions, les impressions, l'émerveillement et la richesse des univers qu'ils vous font découvrir avant de vous les léguer. À vie. Assurément, Luchino Visconti est de ces artistes supérieurs, de ces témoins lucides dont les œuvres vous saisissent par le bras pour ne plus vous lâcher. Au cours d'une carrière riche de 14 longs métrages, 10 opéras ou encore 42 pièces de théâtre, Visconti n'aura eu de cesse d'explorer le vivant au travers du factice et de traquer dans l'homme ce qu'il a de plus humain. Soit une vie de travail entière consacrée à ses obsessions" ("Ossessione" étant le titre original du premier de ses films) avec l'ambition affichée de donner à voir ce que l'homme peut offrir de meilleur, dans ses transcendances que sont l'art et la beauté... mais aussi de pire, tant la terreur est humaine... En 33 ans de travail (1943-1976), Visconti aura su relever le défi de donner à admirer, à comprendre, à goûter, à sentir, et surtout à imaginer ses passions en sublimant l'art du faux-semblant, ce "mentir vrai" qu'est le cinéma. Qui dit mieux ?
Parce que l'art seul rend le réel supportable en période de crise, et parce que les thématiques abordées par ce maître incontesté sont terriblement d'actualité, je vous propose, après une brève présentation de son univers, de faire un bref chemin avec moi dans sa filmographie.
Question univers, le moins que l'on puisse écrire est qu'il est difficile de faire plus riche et plus ambitieux que ce qu'aura proposé ce fou des arts et de la littérature issu de la plus haute aristocratie italienne qu'était Visconti. Un aristocrate politiquement contrarié dont la devise aurait pu être, vous me passerez l'expression : " heureux qui communiste"... Quitte à surprendre, le mot qui selon moi pourrait le mieux caractériser, cinématographiquement, cet érudit esthète (à moins que ce ne soit l'inverse) serait... "généalogiste". Mais attention, il ne s'agit pas ici de comprendre ce mot dans l'usage traditionnel du terme... Mais plutôt dans la volonté qu'aurait un artiste de désigner les responsables du déclin d'une société, du pourrissement d'une classe sociale ou des individus qui la composent. Avec le souci constant de toujours placer l'action dans des temporalités et des datations historiques très précisément définies pour aider à cerner, à concevoir... Si au travers d'un cinéma foisonnant Visconti n'a eu de cesse d'ausculter, et même d'autopsier ces moments de crises, ces basculements, ces instants où les individus vont droit vers leur but (la chute), j'ai sélectionné trois films particulièrement représentatifs de ses fascinations et de ses talents. 

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Pour préciser les conditions de ce choix, forcément arbitraire, je vais d'abord vous présenter les deux grandes périodes stylistiques qui ont caractérisé l'œuvre de Luchino Visconti... Car s'il fut fortement inspiré dans ses débuts par l'influence néoréaliste (depuis "Les amants diaboliques", puis avec "La terre tremble", "Bellissima" et jusqu'au célébrissime "Rocco et ses frères"), Visconti s'est peu à peu spécialisé dans ce qu'on pourrait appeler une esthétique de la décadence (on frôle l'oxymore), dans laquelle la putréfaction d'un système, d'une classe sociale et des personnages contrastent violemment avec la beauté somptueuse des images. C'est dans ce baroque éblouissant, appelée la seconde période du maître, et dans un ordre qui ne sera pas chronologique, que je vous propose de vous emmener... Voici donc trois chefs-d'œuvre immarcescibles, et ici les mots ne sont pas galvaudés, qui vous éclaireront autant sur notre passé que sur votre avenir...
Parce qu'il faut toujours taper très fort sur la table pour attirer votre attention, nous commencerons par "Les damnés", réalisé en 1969. Autant le dire tout de suite, ce film n'est pas qu'un film... Il s'agit plutôt d'un brûlot, d'un coup de poing à l'estomac consacré à la montée du nazisme, au cœur de la très civilisée Allemagne de la Mitteleuropa... Dans ce chef-d'œuvre glacé et glaçant, le réalisateur pointe la responsabilité archétypale d'une famille de riches industriels dans l'avènement de la barbarie du troisième Reich... Croyez-moi, visiter ce musée des horreurs à l'esthétique majestueuse, ce catalogue moralement insoutenable et épouvantablement complet de ce que l'homme a de plus vil, vous laissera hébété et hagard (même si l'hagard meurt mais ne se rend pas)... Comme si cela n'était pas suffisant il vous donnera aussi à comprendre comment ont pu s'enraciner aussi profondément les racines du mal et combien, dans un monde sans vainqueurs, la neutralité reste impossible en temps de guerre. Je vous assure que voir l'homo Viscontien s'enfoncer dans l'irréparable, quand les braises qui s'éteignent sous ses pas se rallument sous ses talons, est un spectacle aussi fascinant qu'inconfortable. Il est globalement conseillé de voir ce film autant Shakespearien (le personnage de Sophie est une Lady Mac beth de première catégorie), qu'Œudipien (l'amour/haine de Martin pour sa mère), sans rédemption et sans aurore possibles, de préférence le jour d'un gros gain à la loterie... Ou alors... au cours d'une soirée festive, sur l'euphorie, juste après que votre maîtresse vous ait annoncé qu'elle décide finalement d'avorter de l'enfant qu'elle attend de vous. Les deux situations étant comparables, ça peut aider.

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Pour vous remettre de vos émotions, idéalement, je vous inviterais ensuite à vous plonger dans "Le guépard", palme d'or à Cannes en 1963. Il s'agit cette fois d'une fresque élégiaque tirée du majestueux (et unique) roman éponyme de Guiseppe Tomasi di Lampedusa et dans laquelle Visconti convoque une nouvelle fois la grande Histoire, dans la longue durée comme dans l'évènement. Au travers des yeux embués de mélancolie, mais lucides, du Prince Salina, icône d'un monde disparu (magistral Burt Lancaster), vous serez projetés dans l'Italie des années 1860, juste après le débarquement de Garibaldi en Sicile... Vous assisterez alors, médusés, au déclin de la noblesse et à la montée irrésistible de la bourgeoisie. Avec ses réminiscences Proustiennes, sa mise en scène et ses reconstitutions époustouflantes (la fameuse scène du bal avec Alain Delon et Claudia Cardinale aura nécessité 48 jours de tournage à elle seule), le soin obsessionnel apporté aux costumes, aux coiffures et aux éclairages, Visconti vous démontrera avec brio comment une classe, l'aristocratie féodale en l'occurrence, est forcée à l'adaptation pour ne pas mourir. Comme tout le monde à la fin de ce sommet d'éternité et de beauté, je vous fiche mon billet que vous vous demanderez, en regardant Alain embrasser Claudia, "Pourquoi lui et pas moi ?" et quelle part de Visconti se cache derrière la stature du Prince de Salina...
Pour achever cette balade, l'idéal est de rendre une visite de courtoisie à l'univers onirique et délirant de Louis II de Bavière. Dans ce dernier chef-d'œuvre intitulé "Ludwig ou le crépuscule des Dieux", Visconti a encore fait les choses en grand en proposant un film somme de quatre heures, définitif, et souvent présenté en deux parties. Là, en ayant pris la précaution de choisir votre meilleur fauteuil, vous ferez face à un véritable monument du baroque, et à une partition funèbre exceptionnellement rehaussée par les chevauchées Wagneriennes. Évidemment, avec son homosexualité, ses déséquilibres (maudite consanguinité) son extravagance, son goût du faste et ses délires artistiques (il fît construire quatre châteaux pour n'en habiter qu'un pendant que son peuple crevait de faim), son dégoût de la politique et de la guerre, ce personnage de roman qu'était ce bon vieux décadent de Ludwig ne pouvait que séduire un cinéaste envoûté dès son plus jeune âge par toutes les formes de démesure. En montrant durant de longues scènes la vie du souverain, depuis son sacre, à dix-huit ans, en évoquant ensuite ses rapports ambigus avec sa cousine Sissi, sa passion irrationnelle pour Wagner, la guerre contre la Prusse, son internement pour paranoïa et schizophrénie et en finissant avec sa déchéance physique et sa mort, Visconti boucle ce film-testament (il mourra quatre ans plus tard) en affirmant une tendresse non feinte pour un homme dépassé par ses responsabilités. Faisant ainsi du souverain un inactuel, un inadapté (incarné génialement par Helmut Berger) trahi par ceux qui lui étaient les plus chers et dont les passions artistiques ne pouvaient résister à la realpolitik, à l'ambition de rivaux sans scrupules et aux enjeux de son époque. Pour comprendre ce personnage hors normes dont la mort n'a jamais été élucidée, je vous exhorte à vous jeter dans ce film comme d'autres se jettent par la fenêtre, à corps perdu. J'ai beau réfléchir, je ne vois pas d'autre moyen pour vous aider à mieux saisir le crépuscule d'un homme prêt à tout sacrifier dans sa quête aussi utopique que vaine de poésie, de musique, de rêve... d'absolu.

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Au travers de ce triptyque totalement suggestif, j'espère vous avoir donné l'envie de rendre visite à celui que le monde du cinéma appelait Il Maestro. Parce que toute sélection est un renoncement, et aussi pour aiguiser votre appétit, c'est la mort dans l'âme que je vous énonce maintenant quelques autres splendeurs de son cinéma. Je citerai donc "Senso" (1954), "Les nuits blanches" (1957), "Sandra" (1965), "Mort à Venise" (1971) et encore "Violence et passion" (1974). Soit autant d'occasions de rencontrer les nombreuses influences littéraires (Shakespeare, Dostoïevski ou encore Thomas Mann pour ne citer qu'eux), qui ont jalonné l'œuvre d'un cinéaste qui entretenait un rapport très particulier et très fin avec le temps... la musique... le hors-champ et... le silence.... Et là, je vous dois quelques explications.
Car pour bien décoder l'œuvre de ce géant, il est préférable de connaître deux ou trois choses... 
Sachez d'abord que chez Visconti le temps est relatif... Déjà parce qu'après un quart d'heure de projection de l'un de ses films il est déjà passé une heure... Et ensuite car chez lui la notion de temps est exempte de conservatisme et de nostalgie... En fait, Visconti utilise le temps plutôt en tant que "substance", un temps où il est de toutes façons "trop tard"... Que ce soit conjoncturellement ou structurellement d'ailleurs, puisqu'avec Visconti, quoi que l'on fasse, c'est depuis toujours trop tard !
Côté musique c'est plus simple, car ce réalisateur s'est payé le luxe de résoudre une fois pour toutes l'affaire délicate qui consiste à faire cohabiter des mélodies avec des mots. Pour une telle entreprise, on peut dire que ce grand metteur en scène d'opéra, intime de La Callas, n'y est pas allé de main morte... En s'adjugeant les services d'une équipe de rêve composée (entres autres) de Schumann, Wagner, Mahler, Verdi, Mozart, Beethoven ou encore Verdi, il aura sublimé son œuvre en prenant l'exact contrepied de l'impatience convulsive et de la syncope épileptique qui caractérisent les clips et les films d'aujourd'hui. Vous voyez comme tout se perd...
Enfin, en écho aux derniers arguments, Visconti aura usé et abusé, en virtuose, du hors-champ (celui qui induit que parfois l'essentiel n'est pas montré mais suggéré) et des silences... De grandes plages de silence... d'immenses plages de silence... Dans ces moments, devenus trop rares aujourd'hui, où les personnages n'ont plus rien à se dire parce qu'ils sont autant réduits au rôle de victimes que de voyeurs, avec toute l'impuissance que cela suggère. 
Voilà, la petite balade que je voulais vous proposer dans l'univers Viscontien s'achève. Si la contemplation de ces films-monuments ne vous permettra pas de retourner vers vos démons d'un pas un peu moins lourd, elle vous donnera cependant à savourer la chance d'être spectateur, ce qui est déjà beaucoup. Un spectateur privilégié qui saura capter en creux la critique d'une modernité malheureusement toujours d'actualité et l'ambivalence magistrale du travail d'un grand cinéaste. Par ambivalence, j'entends le contraste qui peut naître de la rencontre spectaculaire de la beauté la plus antique et de la très fine observation de systèmes en putréfaction. Au fil de ses œuvres, dans les longues promenades dans l'émoi que vous proposera Visconti, vous serez aux premières loges pour observer comment, tout au long de sa carrière, ses leitmotivs ont moins changé que son esthétique et comment son savoir-faire unique lui a permis d'associer des formes, des musiques et une nouvelle façon de penser une époque. 
Franchement, si nous n'avons pas besoin de tels cinéastes, alors de quoi avons-nous besoin ? 
Ces choses étant précisées, il ne vous reste plus qu'à vous laisser emporter par l'œuvre immense d'un réalisateur perpétuellement visité par l'intelligence qui aura réussi la prouesse de donner autant de saveur que de savoir à tous les publics. Et si vous pensez mon propos trop partisan, si vous ne me croyez pas, je vous demande au moins de m'accorder le bénéfice du doute. Vous croyez bien à la fidélité de votre femme non ?... Bon. Alors laissez-vous emporter par les valses du Guépard et la folie créatrice de Ludwig, et tournez, tournez, tournez encore avec elles pour ne plus jamais quitter le travelling de vos vies. Dans ces valses et cette folie, vous n'irez pas faire un tour, vous n'irez pas un jour, vous y passerez toujours... En gardant en tête, peut-être, cette citation de Rainer Werner Fassbinder parfaitement représentative de l'œuvre du grand Visconti :
 "Ce qu'on est incapable de changer, il faut au moins le décrire".

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