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Une dégustation de vin.
Une dégustation de vin.
©ANGELA WEISS / AFP

Bonnes feuilles

Alcoolisation excessive et dérives sexistes : la face cachée des soirées étudiantes

Iban Raïs publie « La fabrique des élites déraille » aux éditions Robert Laffont. HEC, ESSEC et EDHEC : trois écoles à la renommée mondiale, trois institutions où se forme la future élite économique et politique de la France. Pourtant, le rêve étudiant sur ces campus vire parfois au cauchemar. Bizutage, harcèlement sexuel, viols, racisme... Extrait 1/2.

Iban Raïs

Iban Raïs

Journaliste indépendant, Iban Raïs a notamment travaillé pour Canal + avant de collaborer régulièrement avec Mediapart.

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Après deux ans de privations et d’ascèse, les admis post-prépa vont enfin pouvoir se rattraper : leurs années campus seront rythmées par les soirées étudiantes.

POWS (party of the week), préchauffes, open-bars, WEI, campagnes pour les élections au BDE… La vie festive de HEC, de l’ESSEC et de l’EDHEC est très intense et a pour fonction, au départ, de cimenter les relations entre élèves.

Plusieurs anciens m’ont même raconté que ce sont ces soirées qui leur ont permis de trouver un job à la sortie de l’école. Conscientes de l’importance sociale de ces événements, les directions n’osent pas brider leurs étudiants – et pourtant, il y aurait de quoi!

À HEC, l’association QPV HEC (pour Qu’en pensez-vous, HEC?) organise depuis quelques années des sondages pour mieux comprendre les attitudes et ressentis des élèves. En 2018, sur 673 participants, 100 % déclaraient sortir au moins une fois par semaine et plus du tiers trois à quatre fois par semaine…

Dans le Guide des admissibles conçu par Stranger Sims, la liste gagnante du BDE de HEC en 2019, les étudiants s’enthousiasment à l’évocation du rythme des soirées de leur école : «Entre les mardis du Zinc où tu enchaîneras les pintes en terrasse, les traditionnelles POWS du jeudi soir, les Bacchanales du bar Le Wunder, le gala annuel organisé dans un endroit incroyable, tu ne sauras où donner de la tête…»

Les POWS : « Je bois donc j’en suis! »

Chaque jeudi, la soirée commence par une pré-chauffe (aussi appelée «pré-POW») à HEC et à l’EDHEC. Une préchauffe ? Une sorte d’apéro organisé dans toutes les chambres étudiantes. Le but est simple : boire rapidement, pour arriver le plus alcoolisé possible en soirée.

À l’EDHEC, toutes les précautions sont prises afin de pouvoir faire n’importe quoi dans la chambre avant de sortir faire la fête : «Dans certaines chambres, on recouvrait sols, murs et plafonds de bâches de plastique pour éviter de ruiner la pièce. On pouvait tout faire ensuite : boire, vomir, s’amuser! » me confie Gaëtan, diplômé de l’EDHEC il y a quelques années.

Puis, une fois bien éméchée, la promotion converge bruyamment vers le bar du campus pour la fameuse POW.

À HEC, après la préchauffe, c’est à la Kfet (la cafétéria) que la soirée se poursuit, et enfin au Zinc, seul bar du campus jusqu’à l’ouverture, en septembre 2015, du Wunder.

Ainsi, tous les jeudis soir, c’est open-bar. En achetant un simple ticket boisson en début de soirée (pour moins de dix euros à l’ESSEC et à HEC), les étudiants pourront boire tout ce qu’ils veulent jusqu’au bout de la nuit.

Suite à la multiplication des cas de comas éthyliques, le Code de la santé publique a interdit la pratique des open-bars en 2010 : 7 500 euros d’amende pour le bar qui le propose, et le risque pour les personnes responsables de se voir retirer leurs droits concernant les débits de boisson.

Mais tout cela reste théorique car, depuis 2010, les soirées de ces trois écoles (et des écoles de commerce en général) violent allègrement la loi en contournant cette interdiction.

La consommation pendant les POWS a tout de même évolué : finis les open-bars de hard, c’est-à-dire d’alcool fort type vodka, gin ou rhum. Depuis quelques années, c’est la bière qui est illimitée. Les alcools forts, eux, sont absorbés en amont pendant les préchauffes!

Selon le sondage de QPV HEC de 2018, 75% des votants ont déjà ressenti une injonction explicite à boire et 73% considèrent que l’alcool est «un facteur d’intégration» à HEC. Près de la moitié des participants admet boire sept à quinze verres d’alcool par soirée. Cette surconsommation d’alcool sur le campus de Jouy-en-Josas a des conséquences parfois inattendues, voire dangereuses pour les étudiants.

Depuis des années, certains excités s’amusent, parfois plusieurs fois par semaine, à actionner l’alarme incendie d’un bâtiment dans lequel dorment quelque 300 élèves, créant la panique et obligeant tout le monde à sortir en pleine nuit.

En guise de réponse à la colère et la fatigue de nombreux étudiants, Peter Todd, directeur de HEC à l’époque, adressera le 27 novembre 2018 un mail ferme et menaçant à toutes les promotions dans lequel il rappelle ceci : « Toute détérioration ou déclenchement intempestif de ces équipements mettant en péril la sécurité des résidents, le non-respect des règles éditées ci-dessus fera systématiquement l’objet d’une sanction allant jusqu’à une exclusion définitive de nos résidences et de l’école.»

Ces actes mal intentionnés continueront malgré tout, même si la direction m’a indiqué avoir sanctionné en 2018 un étudiant responsable du déclenchement de l’alarme – sans pour autant mettre fin à cette pratique, qui pourrait avoir des conséquences dramatiques dans le cas où un incendie réel viendrait à se déclencher : «Beaucoup d’étudiants ne se lèvent même plus [lorsque l’alarme retentit], connaissant le caractère malveillant de cet acte. Vous comprenez la grande dangerosité, si jamais un feu venait à se déclarer, nous parlons de centaines d’étudiants possiblement intoxiqués au monoxyde de carbone», s’inquiète l’un d’entre eux début 2019.

Le campus de HEC, vous l’aurez compris, c’est une ambiance bien particulière. Un ancien président d’une association populaire de l’école me décrira même Jouy-en-Josas comme «une zone de non-droit, un campus sur lequel la loi française ne s’applique pas»…

Open-bars de l’EDHEC : sous des torrents d’alcool

À l’EDHEC, les « OB» existent toujours. Mais ne dites pas open-bar, puisque c’est illégal… Dans les mails d’organisation de soirées que j’ai pu consulter, les associations de l’école lilloise utilisent une nouvelle terminologie pour définir ces soirées sans limites éthyliques : les SMATS, pour « soirées mensuelles à tickets».

Là encore, ces open-bars déguisés sont très ritualisés. C’est ce que nous détaille Juliette, sortie de l’école en 2018. Juliette a un souvenir extrêmement précis de sa première année à l’EDHEC, année pendant laquelle huit open-bars sont organisés en dix mois de scolarité, soit le jeudi, soit le vendredi, pour décompresser… avant le week-end.

La jeune femme me décrit des soirées insensées au People, la boîte lilloise du boulevard Victor-Hugo dans laquelle la grande majorité des OB se déroulent.

Tout commence dans les appartements étudiants, avec la fameuse préchauffe à laquelle il faut arriver déguisé selon le thème de la soirée. «On avait des tee-shirts avec des blagues salaces écrites sur la poitrine, comme “Ce soir, je n’avale pas que de la vodka” pour les filles membres de Human’East, l’asso humanitaire. Je me souviens aussi que les filles de l’association de débats Agora portaient un tee-shirt “Un beau discours et je te bourre”. On était bien sûr obligées de les porter toute la soirée.»

Aux alentours de minuit, des bus attendent sagement les centaines d’étudiants, pour la plupart bien «à point» après plusieurs heures passées à picoler. En effet, l’école interdit de se rendre en boîte de nuit en voiture, un élève de l’association vidéo de l’école, ETNA, ayant trouvé la mort en se rendant à une soirée il y a quelques années.

Là encore, le choix des bus est réfléchi. Ce sont de vieux cars appartenant à ilévia (ex-Transpole), l’équivalent de la RATP lilloise. «Le BDE les choisit parce que dedans, on peut faire littéralement ce qu’on veut. Casser les sièges, danser, vomir…», se souvient Juliette, encore amusée par l’ambiance dans ces clubs roulants.

Certaines années, de grands cartons étaient scotchés sur les vitres : impossible de savoir ce qu’il se passait à l’intérieur, comme lors du départ pour le WEI.

Au bout d’une heure de route, le sol du bus est recouvert de vomi. Le chauffeur ? «Il est payé, et bien payé, pour fermer sa gueule ! » coupe Juliette.

Rassurez-vous, les élèves ont bien été prévenus de la météo de la soirée. La tenue typique pour partir en OB est donc simple mais efficace. Bottes de pêcheur aux pieds et cirés à capuche sur le dos : « Il pleut tellement d’alcool pendant la soirée qu’au bout d’une dizaine de minutes dans la boîte de nuit, on patauge dans une dizaine de centimètres de vodka, de whisky, de rhum et d’urine.»

D’urine, oui. Car les garçons ne s’embêtent pas à aller aux toilettes pendant la soirée et pissent dans tous les coins de la boîte, parfois même au milieu de la piste de danse.

Encore une fois, tout est prévu. Si la plupart des OB de l’EDHEC sont organisés au People, ce n’est pas un hasard : des murs au plafond en passant par le sol, tout est en pierre. Et le BDE, le lendemain matin, n’aura qu’à donner un bon coup de Kärcher. Pratique.

Ne croyez pas que tout ceci se déroule dans l’indifférence générale. Pour prévenir les dérives liées à l’alcoolisation massive des étudiants, il existe des dispositifs, comme «Cpas1Option». Créé par le Bureau national des élèves ingénieurs (BNEI), ce programme vise à accompagner les écoles et associations motivées par un contrôle de la consommation d’alcool et de produits addictifs pendant les soirées organisées sur et en dehors du campus.

Une cinquantaine d’écoles en France sont ainsi partenaires du dispositif. «Nous sommes un incitateur, un déclencheur d’initiatives», me détaille Maxime Renault, élève ingénieur et représentant du BNEI. «Cpas1Option» est une sorte de guide qui va accompagner les signataires dans la sensibilisation des élèves, la mise en place d’équipes de la Croix-Rouge pendant les soirées, etc.

Mais cela reste du conseil. Comme détonateur, le dispositif fonctionne, mais son efficacité est forcément limitée : il n’inclut aucune mesure contraignante. Les associations et écoles signataires n’ont pas d’obligations, même en ayant signé la charte.

Et bien entendu, cette charte est régulièrement brandie par les écoles comme une sorte de bouclier face aux critiques. Comme lorsque j’interroge l’ESSEC sur les moyens mis en place pour garantir des événements plus sécurisés tout au long de l’année, sachant qu’elle est la seule des trois grandes écoles de commerce à être signataire de ce programme qui travaille pourtant main dans la main avec la Conférence des grandes écoles dont font partie aussi HEC et l’EDHEC – qui, elles, n’ont pas signé la charte…

Dans les soirées de ces écoles, tout est permis, ou presque. Beaucoup d’entre elles n’ayant pas lieu sur le campus mais dans une boîte de nuit, les hard sont donc autorisés. Lors des open-bars de l’EDHEC, ce n’est pas le staff habituel du People qui va servir cette foule déchaînée, mais les membres du BDE eux-mêmes.

Des étudiants donc, qui cherchent généralement davantage à faire plaisir aux fêtards qu’à les protéger de l’excès d’alcool ou de stupéfiants.

Le long du bar du People, les doses sont servies dans des petits verres, mais elles sont corsées. «On commande plusieurs verres en même temps pour gagner du temps : deux vodka-Red Bull, trois whisky-Coca par exemple, et, une fois finis, on les jette dans la foule. Les verres sont encore souvent pleins, d’ailleurs», se souvient Juliette, presque nostalgique de ces nuits d’ivresse totale.

À chaque rentrée, le premier OB de l’EDHEC a un rôle précis : c’est le baptême du feu pour les première année, à qui l’on rappelle depuis leur arrivée sur le campus qu’ils «ne sont rien». Ce qui n’est pas totalement exact! Pendant cette soirée notamment, ils se révéleront très importants : ils seront les crash barrières, dits «crashba». Explication.

Dans les OB de l’EDHEC existe un jeu : chaque association va essayer de «podiumiser», c’est-à-dire de conquérir le podium de la boîte de nuit. Par tous les moyens, et avec ses camarades d’asso, il faut donc bousculer et pousser tous les autres étudiants hors de la scène puis rester dessus le plus longtemps possible. Vous imaginez bien que ce genre de pratique engendre des bagarres, et c’est là que le courageux « crashba » fait son entrée.

Comme lors d’une manifestation, les 1A, transformés en barrières vivantes, vont former une chaîne humaine autour du podium pour le défendre des assauts ennemis. Ils devront encaisser les coups, les bousculades et les projectiles pleins d’alcool que les 2A leur lanceront. Pendant toute la soirée. Stoïques, ils devront tout accepter. Conscients qu’il ne s’agit que du tout début de leur initiation.

Extrait du livre d’Iban Raïs, « La fabrique des élites déraille, grandes écoles : bizutage, sexisme, viols », publié aux éditions Robert Laffont

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