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A la conquête du pouvoir et des richesses nationales : la captation des États par les ex-élites communistes
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A la conquête du pouvoir et des richesses nationales : la captation des États par les ex-élites communistes

Un quart de siècle après la chute du mur de Berlin, les partis et groupes communistes, néo-communistes, ex-communistes et post-communistes de toutes obédiences sont toujours présents, par centaines, dans le paysage politique de l’espace européen. Extrait de "Communisme", sous la direction de Stéphane Courtois, publié aux éditions Vendémiaire (2/2).

Stéphane  Courtois

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois est directeur de recherche au CNRS (université Paris X) et professeur à l'Institut catholique d'études supérieures de La Roche-sur-Yon. Il s'est spécialisé dans l'histoire des régimes communistes.

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L’analyse de la Banque mondiale montre que la corruption du monde postcommuniste s’est enracinée dans l’existence d’institutions publiques et de législations inadéquates, et avec des politiques empêchant ou minant le libreéchange et la concurrence. Elle montre aussi que malgré la nature monolithique apparente du communisme, les héritages institutionnels ont sensiblement différé d’un pays à l’autre à l’occasion de la transition et que ces derniers ont, sur le long terme, marqué les sociétés postcommunistes.

La situation d’avant 1989 est bien connue : l’économie du « socialisme réel » se fondait sur la possession collective des moyens de production dont la gestion était assurée de manière centralisée par l’appareil d’État. La fusion entre les structures administratives et de gestion économique avec le parti communiste faisait que l´économie n’était pas autonome, mais devait répondre aux objectifs politiques fixés par le parti. Les cadres économiques étaient un des segments de l’élite communiste et suivirent, malgré un scepticisme croissant, la ligne du parti. De fait, cette élite ne put que constater, malgré la publication de données statistiques enjolivées, que le système centralisé connaissait une crise de plus en plus évidente. La pénurie était devenue chronique, la monnaie se dévaluait car l’on ne pouvait rien acheter sans devises. Des mécanismes d’approvisionnement alternatifs s’étaient installés, le troc et les trafics venant couvrir une faible part des besoins économiques. Le système de clientélisme des apparatchiks était devenu la clé de l’obtention d’un appartement, d’une voiture, d’un meilleur poste, de médicaments, etc. À partir de la mi-1970, ces réseaux gangrenèrent cette économie, captant une part grandissante des ressources publiques et attirant dans leurs rangs un nombre croissant de cadres communistes qui, au moment où le système s’effondra, disposèrent ainsi de richesses personnelles et collectives : un savoir technique, mais aussi des fonds propres, et des réseaux de partenaires à tous les niveaux de l’administration, de l’économie et du système bancaire. À partir de 1985, cette évolution s’accéléra et le capital étatique se dilua avant même que la libéralisation du secteur privé soit entamée. Enfin, la zone grise de la corruption fut de plus en plus large et puissante et de mieux en mieux rompue à l’accaparement grandissant d’une quantité de biens et de services.

Lorsque le système s’est effondré, cette élite communiste a eu deux types de réaction : une frange minoritaire craignait d’être dépossédée de ses avantages et a lutté pour le maintien d’un vaste secteur étatique ; la grande majorité, qui avait compris que le système était à bout de souffle, a pris la tête de la transformation du système économique pour sauver, voire accroître, ses ressources au sein de l’économie de marché. Les économistes ont évoqué à ce propos une « consolidation légale », processus qui a souvent abouti à un découplage stratégique avec les « nostalgiques » de l’ordre économique ancien.

En 1989-1990, au moment même où le pouvoir communiste était balayé, les élites économiques communistes, restées aux commandes de l’économie, se sont imposées comme partenaires et acteurs de la transformation économique dans les démocraties naissantes, à la fois faute de cadres alternatifs et en raison de leur omniprésence et de leur savoir-faire. Elles ont passé un deal avec les démocraties, s’engageant à accompagner les transformations en échange d’une garantie d’impunité. Chacun y gagnait : les démocraties supprimaient une zone de possible résistance et les cadres post-communistes voyaient leurs réseaux de pouvoir et leurs sources d’enrichissement se perpétuer.

À partir de 1990, tout l’enjeu tourne autour de la propriété des moyens de production qu’ont perdue les travailleurs. Et aujourd’hui, au regard de la puissance économique de la nomenklatura ex-communiste, le scénario déjà évoqué de la manipulation peut apparaître crédible : l’appareil communiste aurait anticipé les changements et cédé le terrain politique pour sauvegarder ou renforcer sa puissance économique et financière. Entre 1990 et 1992, il aurait pris dans le monde post-communiste le contrôle du processus de privatisation, détourné les fonds et acquit la propriété de nombreuses entreprises industrielles ou de service et des sources de matières premières. L’argent ainsi gagné aurait été blanchi et les communistes auraient géré l’économie sur un mode capitaliste24. Pour y parvenir, ils auraient utilisé les partis héritiers, mais aussi toutes les autres formations politiques, les nombreux scandales politico-financiers du début des années 1990, l’enrichissement prodigieux des oligarques et d’autres clans laissant les jeunes démocraties dans un état d’inachèvement et de corruption généralisée.

Extrait de "Communisme", sous la direction de Stéphane Courtois, publié aux éditions Vendémiaire, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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