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Quelle est l'idéologie qui vise à saper les structures traditionnelles de la société française ?
Quelle est l'idéologie qui vise à saper les structures traditionnelles de la société française ?
©Reuters

Le remède pire que le mal

8 ans et interrogé par la police... ou le produit toxique de l’idéologie de sape des structures traditionnelles de la société

L'audition par la police d'un garçon de huit ans pour "apologie du terrorisme" jette le trouble. Au-delà du caractère ridicule des démarches mises en oeuvre dans cette "affaire", ce fait divers souligne un peu plus l'intrusion de l'Etat dans les sphères privées et traditionnelles. Une logique de déconstruction par petites étapes est en marche.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : Un fait divers a suscité beaucoup d'interrogations ce mercredi : l'audition par la police d'Ahmed, 8 ans, enfant qui a refusé de faire la minute de silence en hommage aux victimes des attentats. L'Etat croit bien faire en souhaitant le remettre sur le droit chemin (et en l'effrayant un peu), mais par là il se substitue à ses parents mais une telle réaction ne contribue-t-elle pas à saper les structures traditionnelles de la société française ?

Pierre Duriot : La politique menée depuis trois à quatre décennies, a consisté à affaiblir ces codes communs, au profit des communautarismes de toutes sortes, en définissant des « victimes » institutionnelles, des « excusés » institutionnels, des « irresponsables » institutionnels... On a empêché par là même la construction de la responsabilité, transformée en « stigmatisation », au bénéfice de certains, au grand dam d'autres, soucieux d'insertion économique et de citoyenneté. Notre système démocratique, pour son bon fonctionnement, repose effectivement sur une population majoritairement instruite et détentrice de codes communs, suffisamment puissants pour dépasser les éventuels sentiments d'appartenances communautaires. Cela se vérifie avec l'introduction artificielle de la démocratie dans des pays majoritairement analphabètes ou peu instruits : ça ne marche pas ! De la même manière que ça ne marche pas non plus dans nos quartiers français, où l'école est à la peine : on y enregistre des taux d'abstention records. Nous nous condamnons, par ces abandons et renoncements, à la dictature.

Michel Maffesoli : Il y a sans doute quelque chose d’étonnant dans cette rébellion d’un enfant jeune contre la discipline de l’école. Est-ce à dire qu’il faille en tirer des conclusions générales sur l’état de la société ? Je ne le crois pas. L’hypermédiatisation et les interprétations faisant l’amalgame entre des faits divers relativement anecdotiques et l’évolution des valeurs de la société ne nous permettent pas de penser sereinement. Pourtant dans la postmodernité naissante, il est de plus en plus essentiel de savoir prendre de la hauteur par rapport à l’actualité.

L’attitude de l’Etat imposant aux familles, dans le périmètre de l’école, ses croyances, ses mythes et ses rites est ancienne : souvenez-vous de l’imposition du français comme unique langue parlée à l’école dans les provinces (Bretagne, Alsace par exemple). L’Etat républicain a toujours utilisé l’école pour transmettre le culte de la République, de la Nation, de la civilisation française. Et les familles n’ont jamais eu à intervenir sur ce qui se passait à l’école. 

Quelles sont les racines de cette idéologie ?

Michel Maffesoli : Les racines de cette idéologie de l’Etat éducateur sont celles mêmes de la modernité, c’est à dire de cette période de notre histoire, inaugurée par les Lumières et la révolution française et qui a fait de chaque individu un citoyen désaffilié de toute influence communautaire (religieuse, géographique, corporatiste, ethnique) en déclarant tous les citoyens français non seulement égaux, mais semblables et unis entre eux non par une appartenance à un groupe, une communauté, mais par le contrat social.

L’éducation se définit alors comme le travail que font les adultes sur les enfants pour les amener à être comme eux des citoyens conformes et bien pensants.

Dès lors que l’Etat est responsable de l’éducation et compétent pour définir le contenu des programmes et les méthodes pédagogiques, son influence éducative est totale.

La famille par rapport à cela est cantonnée dans une sphère privée. La société moderne est caractérisée par cette césure entre sphère privée et sphère publique. Ceci nous choque non pas parce que cette intervention de l’Etat serait nouvelle, mais parce que la postmodernité naissante remet en cause cette séparation.

Le grand dessein de l’école, visant à construire des citoyens semblables et désaffiliés de leurs diverses communautés d’origine et/ou  de choix ne fonctionne plus. Le comportement rebelle par rapport à l’imposition d’une minute de silence traduit non pas forcément une approbation des attentats, mais peut-être tout simplement le souhait de marquer sa différence, sa diversité. 

Pierre Duriot : Plusieurs axes ont été et sont toujours à l’œuvre dans la destruction des structures traditionnelles. Ils se cumulent même la plupart du temps. Un axe idéologique qui vise à la « jouissance » sous sa forme illimitée, à l'hédonisme individuel, par la levée des interdictions et des tabous : le fameux « II est interdit d'interdire ». Un autre axe, libéral, économique, mercantile, dans lequel la consommation « illimitée », sous forme de SMS ou de communication « illimités » ou d'achat plaisir, a conduit à ridiculiser la fonction paternelle susceptible d'interdire l'achat. La publicité, très révélatrice, met systématiquement en scène un enfant surpuissant face à son père, ignare du produit nouveau et condamné à exaucer le vœu matériel de l'enfant. Ceci, au besoin, avec la caution de la mère-publicitaire, qui se range du côté de son enfant plutôt que de soutenir le père. Un axe sociétal découle des deux autres, avec la dégradation ou l'absence du rôle de père, générant une perception diffuse de la représentation de la loi, déjà mise à mal par les deux items précédents. L'axe macro-économique, la précarisation, le chômage, rend plus difficile une légitimation de l'autorité par les parents. Comment apparaître comme un modèle fiable à un enfant qui grandit, quand on est socialement déclassé et que l'enfant, avec son trajet à l'école, est le seul à se rendre « au boulot » ? Pour ne pas fâcher les féministes et surtout parce que c'est aussi la réalité, soulignons que ce « rôle de père », sensé incarner l'autorité, peut indifféremment, dans un couple, être tenu par un homme ou une femme. Le dernier axe enfin, est celui du modèle institutionnel, au sens large du terme. Homme politique, sportif de haut niveau, vedettes de télévision ou de cinéma et autres, évoluent dans un monde perçu comme délétère, de tricheurs et de falsificateurs, d'où ressort cette impression que les qualités humaines ne sont pas les meilleures armes pour réussir. Qui met également à mal, en les décrédibilisant, les tenants et les enseignants de ce qu'ils pensent être des « valeurs humaines nobles ».

Famille, école, disparition de la religion : quelles sont les grandes étapes de la déconstruction des structures traditionnelles ?

Pierre Duriot : Dans le cadre de l'école, si l'enfant se permet d'affronter l'autorité scolaire, c'est d'une part parce qu'il sait pertinemment qu'il n'y risque pas grand chose, mais également parce qu'il se sait soutenu par sa famille. Il faut se rappeler que l'éducation de l'enfant passe par le nécessaire cautionnement père/mère en famille, la « triangulation » par le père, dit-on dans notre jargon. Le père pose son autorité avec l'aval de la mère, faute de quoi l'enfant joue l'un contre l'autre et prend le pouvoir. Avec l'école, cette triangulation se reproduit. On a l'école dans le rôle du père, qui définit et impose la loi nécessaire à l'exercice de son métier, mais qui n'a pas toujours le cautionnement de la « mère », la famille. L'enfant prend alors le pouvoir comme en famille. Plus que la faillite, c'est l'impossible exercice d'une quelconque autorité : un peu comme quand deux parents en divorce cherchent à s'adjuger les grâces de l'enfant, en multipliant la levée des interdits et les gratifications. L'école ne peut pas, ne doit pas, chercher à se faire aimer, elle est là pour enseigner. Et quand elle est débordée par l'impossibilité de maintenir ses cadres, elle fait appel à une autorité perçue comme supérieure à la sienne, incarnée par la justice ou la Police. C'est effectivement assez dramatique, mais on est dans la conséquence très logique et prévisible des diverses politiques mises en place autour des enfants.

Ce qu'on appelle vulgairement le « pédagogisme », n'est en fait que de l'idéologie mâtinée de démagogie électorale. Formation, recrutement, structures, exigences.. ont emprunté le chemin du délabrement progressif et de l'inadaptation aux contextes en évolution. S'en est suivie, une impossibilité régulière à tenir un rôle d'instruction. Mais l'école ne souffre pas seulement de ses propres maux. Elle accueille des enfants centraux, patrons de famille, autour desquels la vie de la tribu s'organise et dont la satisfaction immédiate est souvent la règle. Ce sont des enfants illusionnés sur leur pouvoir, qui dictent leurs habitudes alimentaires, leurs heures de coucher, leurs commandes de jouets, leurs sorties, qui gagnent systématiquement à tous les jeux et ont des adultes plus ou moins à leur service... cela bien sûr, de manière extrêmement graduée. A contrario, environ un quart des enfants, selon des statistiques récentes, menées par des organismes caritatifs, sont plus ou moins laissés pour compte, ne rencontrent pas non plus la loi, la règle, l'étayage et le rapport sain à l'adulte, pour d'autres raisons que les premiers, mais avec, à l'arrivée, d'autres dégâts. Le vrai paradoxe est de proposer une jeunesse permissive, une politique permanente de l'irresponsabilité et de l'excuse, à des futurs citoyens destinés, une fois grands, à évoluer dans une société frustrante et ultra-coercitive.

Michel Maffesoli : Il est certain qu’après avoir été un pilier de la société moderne, la famille (patriarcale et nucléaire) est en train de se diversifier, de laisser place à de multiples formes de parentalitéIl faut noter également que nous assistons à une diversification, un pluralisme des croyances et des mythes : la mondialisation, la circulation tant des hommes que des images et des messages, le polythéisme des valeurs font éclater les conceptions que nous avions d’une forme unique de famille, d’éducation, de croyance.

Est-ce à dire que “famille, école, religion” disparaitraient ? Non, la fin d’un monde n’est pas la fin du monde.

Les liens de proximité que constituent les liens familiaux peuvent prendre des formes différentes, familles élargies ou au contraire familles très rétrécies, familles biologiques ou familles de fait, il n’empêche qu’ils sont forts et que ce n’est pas la remontrance étatique qui les “sapera”. Tout au plus entretiendra-t-on du conflit là où il faudrait apprendre à cohabiter entre croyances et habitudes de vie diverses.

Il est vrai que l’école ne pourra pas redevenir l’école des Hussards noirs de la République, transmettant le même message à la même heure à tous les enfants de France. Il nous faut sans doute là aussi apprendre à respecter un polythéisme des valeurs et à accepter de vivre ensemble dans ce respect des différences. En ce sens il ne faut pas confondre le changement de croyances, de valeurs et la fin de celles-ci.

Nous étions habitués en France au grand affrontement entre l’Eglise catholique et les anticléricaux. Mais les croyants sont maintenant catholiques, protestants, évangélistes, juifs, musulmans, mais aussi bouddhistes, animistes…. Nombre de nos concitoyens croient en la réincarnation, sont intéressés par les Mayas ou par le candomblé brésilien. Polythéisme et syncrétisme définissent la religiosité postmoderne. On se tromperait en parlant là de fin de la religion.

Finalement ce fait divers comme nombre des phénomènes sociaux qu’on peut observer traduit tout simplement le passage de la modernité à la postmodernité, la fin des “grands récits” (Lyotard) et le foisonnement d’une multitude de petits groupes, de petits récits, ce que j’ai appelé le néo-tribalisme.

Etat, écoles, familles comme nous tous, nous devons inventer de nouvelles formes de vivre ensemble qui évitent les affrontements frontaux et privilégient les équilibres fluides.

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