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25 ans plus tard, l’Europe a-t-elle raté la réunification allemande ?
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Motivés par la peur ?

25 ans plus tard, l’Europe a-t-elle raté la réunification allemande ?

Ce samedi 3 octobre 2015 marque les 25 ans de la réunification de l'Allemagne. Outre les festivités données à Bruxelles qui devraient réunir plus de 30.000 personnes d'après Lalibre.be, c'est également l'occasion de s'interroger sur la place de cette nouvelle Allemagne dans la construction européenne. Car si l'Europe a joué un rôle conséquent dans la réunification allemande, on ne peut pas forcément dire qu'elle l'ait réussie pour autant.

Jean-Luc  Sauron

Jean-Luc Sauron

Jean-Luc Sauron est professeur associé à l'Université Paris-Dauphine.

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Pierre Verluise

Pierre Verluise

Docteur en géopolitique, Pierre Verluise est fondateur du premier site géopolitique francophone, Diploweb.com.

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Atlantico : Le 3 octobre 1990, il y a 25 ans, RFA et RDA reconstituaient l'Allemagne unique, que l'on connait aujourd'hui. Si l'on peut considérer que l'Allemagne a réussi sa réunification, dans quelle mesure peut-on prétendre aujourd'hui que l'Europe a raté la réunification allemande ?

Jean-Luc Sauron : Vous affirmez que l'Allemagne a réussi sa réunification. Je serais beaucoup plus circonspect que vous. L'Allemagne a déversé des milliards dans les Länder de l'Est (ex-RDA). Elle n'est absolument pas parvenue à faire rattraper le retard pris par ces ex-régions de la RDA. La division entre Ossies (habitants de l'Est- ex RDA) et les Wessies (habitants de l'Ouest ex-RFA) demeure 25 ans après la réunification. D'ailleurs aucune leçon n'a été tirée par les Etats membres sur la difficulté à tirer un Etat de son retard économique et social. Il serait sans doute nécessaire d'y réfléchir plutôt que de continuer le pied collé sur l'accélérateur concernant l'élargissement de l'UE aux Etats des balkans du Sud-Est (Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Albanie, Serbie, ARYM). S'arrêter pour réfléchir, ne constituerait pas un échec, mais un geste de sagesse. Les tensions nées des différentiels de niveau de vie entre les Etats de la vieille Europe (Etats étant dans l'UE avant 2004) et les pays rentrés dans l'UE après 2004 (les pays d'Europe centrale et orientale) alimentent la crise de confiance dans l'Europe toute entière, notamment dans le domaine du détachement des travailleurs au sein de l'Europe. Qu'attendent nos dirigeants pour en discuter ? Un ou des drames de travailleurs détachés agressés ou des suicides de petits patrons français ou italiens ? L'Europe a sans doute raté la réunification allemande en la laissant se réaliser de manière quasi-secrète: qui, parmi nos concitoyens, a été consulté sur l'idée d'intégrer sans traité européen et sans consultation des parlements nationaux d'un nouvel Etat européen : la RDA ? C'est pourtant bien ce qui s'est déroulé. Sinon, pourquoi ne pas intégrer sans traité ni contrôle la Moldavie (ancienne région roumaine et roumanophone) ? 

Pierre Verluise : Je ne suis pas convaincu par l’affirmation selon laquelle « l’Europe a raté la réunification allemande ». Que l’unification allemande ait été globalement une réussite – non sans la persistance de différenciations démographiques, économiques et culturelles – c’est une bonne nouvelle pour toute l’Union européenne. Pourquoi vouloir à toute force dénigrer la construction européenne ? Il s’agit d’une œuvre de paix qui a été en l’occurrence capable de surpasser les terribles cicatrices de la Guerre froide et de la division de l’Allemagne. Si ce n’est pas un succès pour l’Allemagne comme pour l’Europe, alors que peut-on considérer comme un succès ? Depuis la Seconde Guerre mondiale, les situations géopolitiques de l’Allemagne et de Berlin sont de terribles chambres d’échos de nos pires dérives. Maintenant que la paix est construite et l’Allemagne unifiée, il faudrait continuer à se plaindre ? Pour quelle raison ? Je vois mal ce que cela apporte au débat citoyen et démocratique. 

Le traité de Maastricht est signé en 1992 et entre en vigueur en Novembre 93, à l'initiative de François Mitterrand. Le Royaume-Uni et la France, effrayés à l'idée d'un déséquilibre des pouvoirs en Europe, n'ont-ils pas concédé des éléments essentiels de la construction européenne à l'Allemagne ? A quel point l'adoption d'un euro fort, à l'image du mark, a-t-il été dictée par cet événement ? Quelles en sont les conséquences aujourd'hui ?

Jean-Luc Sauron : La naissance de l'Euro suscite bien des théories posées à rebours de la chronologie. C'est toujours facile de tirer la logique d'un évènement près de 23 ans après. L'Euro a été lancé dans le cadre du Conseil européen de Hanovre du 28 juin 1988 en missionnant le président de la Commission européenne, Jacques Delors, d'une étude sur la monnaie unique. Qui pouvait savoir, plus d'un an avant la chute du mur le 9 novembre 1989, que l'Allemagne allait se réunifier et que les Etats communistes allaient reconquérir leurs libertés ? Ce que nous pourrions critiquer, c'est la façon dont la Communauté européenne a validé en 1992 à Maastricht un schéma censé fonctionner dans une Europe à 12, homogènes socialement, poltiquement et culturellement, alors même qu'elle savait que ladite Communauté allait accueillir l'autre moitié de l'Europe. Nous ne sommes jamais revenu sur l'élargissement de 2004 : nos dirigeants de l'époque ont confondu devoir moral (réunification de l'Europe après le lachâge des pays de l'Est en 1945) et raison économique et politique. L'UE continue de marcher dans un cadre institutionnel datant des années 50 : un monde d'avant la mondialisation, d'avant la chute du mur, où les populations s'intéressaient peu aux questions politiques de l'Europe. Bref, l'Union européenne en 2015 c'est un adolescent habillé de ses vêtements de nourrisson !

Pierre Verluise : Centrer sur la France et le Royaume-Uni les responsabilités c’est ignorer les modes de décisions dans l’Europe communautaire. En l’espèce ce sont des décisions prises à l’unanimité des Etats. Puis le traité a été ratifié par les parlements ou les peuples. Que l’euro ait été paramétré selon les volontés allemandes n’est pas inexact mais pourquoi les négociateurs et politiques français ont-ils été si insuffisants ? Balayons devant notre porte. Il est exact que l’euro manque de gouvernance économique et politique mais c’est parce que les Etats sont réticents devant de nouveaux transferts de souveraineté. Et rien ne permet d’affirmer que davantage de fédéralisme serait une garantie de succès. Quoi qu’il en soit, de crise en crise, l’UE glisse d’un fédéralisme monétaire à un fédéralisme budgétaire. Si ces glissements étaient à l’origine d’une croissance solide et durable, cela se saurait. Le paramétrage initial de l’euro a été conçu de façon peu convaincante et le mode de gestion des crises en aval est a minima, en évitant le débat démocratique. Finalement, que veulent vraiment les gouvernements et les citoyens de la zone euro en matière de gouvernance économique et politique ? Nul ne le sait et les marchés s’en inquiètent. Il ne sert à rien d’utiliser « Bruxelles » ou « la BCE » comme défouloirs ou dérivatifs. Ces insuffisances sont nos insuffisances. Et c’est bien plus grave. 

Y a-t-il d'autres choix faits à l'époque de la réunification allemande qui ont des conséquences déterminantes sur le développement de l'Union européenne ? Y avait-il d'autres solutions - évoquées à l'époque peut-être - pour prendre en compte la réunification allemande tout en garantissant l'équilibre des pouvoirs en Europe ?

Jean-Luc Sauron : Les solutions évoquées à l'époque (notamment la proposition du président François Mitterrand d'une conférence politique pan-européenne préalable à une adhésion  différée des anciens pays de l'Est) n'a plus de sens aujourd'hui. Il ne faut pas se focaliser sur le déséquilibre actuel en faveur de l'Allemagne. Les champions se succèdent, et la France est aujourd'hui le malade de l'Europe comme l'était l'Allemagne il y a quinze ans. Je sais que la mode est à l'uchronie (réécrire le passé), mais cela ne m'intéresse pas. Peut-être serait-il intelligent de remettre à plat l'Europe et ses institutions ? Il conviendrait de débattre et de ne pas laisser les administrations nationales faire ce que pourquoi elles ont été créées : organiser un monde national clos. Tout est envisageable : pourquoi ne pas proposer de constituer des fédérations régionales d'Etats (par zone géographique, ou par culture) pour retisser un lien communautaire (les pays du groupe de Visegrad: Hongrie, République Tchèque, Pologne et Slovaquie; le Benelux et l'Allemagne, les pays nordiques (Finlande, Suède, Danemark), qui pourraient constituer un socle solide d'une fédération européenne.

Pierre Verluise : La réunification de l’Allemagne est le fruit de la reconfiguration géopolitique de l’Europe géographique, essentiellement sous la houlette des Etats-Unis. Ils sont su pousser l’URSS à l’asphyxie, via la « guerre des étoiles ». Moscou a lâché ses satellites, dont l’ex-RDA. Et presque 100 millions d’hommes et de femmes sont devenus plus libres. Il faudrait sans plaindre ? Allez visiter les prisons politiques de Lituanie ou de Roumanie, vous reviendrez convaincu que finalement c’est une bonne nouvelle. En revanche, il est vrai que cette nouvelle configuration géopolitique de l’Europe géographique a eu pour effet de mettre les Etats-Unis en mesure d’élargir l’OTAN et l’Allemagne en situation de peser pour l’élargissement de l’UE. La France a été debout sur les freins jusqu’en 1995, mais finalement les Etats-Unis et l’Allemagne ont emporté le morceau. Il est vrai que le projet français de 1990 – une « Grande Europe » incluant la Russie – était une aberration pour les peuples qui venaient de subir quatre décennies de communisme. Avoir osé formuler une idée aussi incongrue témoigne d’une méconnaissance inquiétante des représentations de l’Europe de l’Est à l’égard de l’URSS. Que ce projet aberrant n’ait pas vu le jour est plutôt une bonne nouvelle. Globalement, à ce jour, l’OTAN et l’UE sont en paix, il faut s’en féliciter au lieu de s’en plaindre constamment. Et prendre nos responsabilités face à une Russie qui s’autorise à franchir ses frontières. Le vrai scandale, si il en faut un, c’est celui-ci.

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