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Sacha Guitry dans une pièce de théâtre, le 16 juin 1938.
Sacha Guitry dans une pièce de théâtre, le 16 juin 1938.
©AFP ARCHIVES / AFP

Bonnes feuilles

"Si Paris nous était conté" : le formidable esprit de Sacha Guitry

Mathieu Geagea publie « De Versailles à Paris, l'Histoire selon Sacha Guitry » aux éditions du Cerf. C’est avec son inimitable verve que Sacha Guitry réalise en 1953 et 1955 deux films parmi les plus marquants de sa longue carrière, Si Versailles m’était conté et Si Paris nous était conté. Ce diptyque rassemble ainsi deux centres, deux axes et deux versants du récit national. Matthieu Geagea nous conte l'histoire de France comme elle ne nous avait jamais été racontée. Extrait 2/2.

Mathieu Geagea

Mathieu Geagea

Historien, ancien directeur général du Mémorial Charles de Gaulle, présentement directeur de cabinet au Conseil départemental du Loir-et-Cher, Mathieu Geagea collabore à divers magazines culturels.

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Comme il en avait été de même pour Si Versailles m’était conté, à travers un tel film, Sacha Guitry ne peut s’empêcher d’introduire dans son récit des messages aussi sibyllins que personnels. C’est le cas, en effet, à plusieurs reprises.

Dès la 22e minute, Guitry brocarde gentiment le charlatanisme des médecins dans une scène où deux docteurs, un chirurgien, un apothicaire et un astrologue se concertent afin de trouver le meilleur des remèdes pour sauver de la mort le roi Charles VII. Chacun de ces scientifiques se contente d’énumérer, en latin, une plante aux vertus miraculeuses, telle que la guimauve, le chiendent ou les pissenlits, avant que l’un d’eux, qui a noté toutes les suggestions de ses confrères, ne déclare, sourire aux lèvres : « Et de la sorte, il est sauvé. » Guitry le narrateur se fait alors entendre en ces termes : « Deux jours plus tard, il était mort. » Cette scène est loin d’être anodine. Lorsque Guitry, âgé de soixante-dix ans, réalise Si Paris nous était conté, il est gravement malade depuis au moins deux ou trois ans, luttant contre une leucémie qui va l’emporter deux ans plus tard. Il est donc constamment suivi par des médecins qui lui parlent d’espoir quand lui-même, mieux que quiconque, a déjà compris qu’il était condamné à moyen terme. De ses rapports difficiles avec le corps médical, Guitry choisit d’en faire une illustration caustique dans son film qui, au demeurant, aurait presque pu passer inaperçu.

Guitry le misogyne ou pseudo-misogyne n’est pas non plus absent du film. Ainsi, à la 55e minute, le conseiller au Parlement de Paris, Pierre Broussel, qui était incarcéré à la forteresse de la Bastille depuis des mois, se voit brutalement nommer gouverneur de celle-ci. Alors qu’il découvre et prend possession de son nouveau bureau et qu’il lui est indiqué la porte menant à ses appartements privés, Pierre Broussel demande à l’un de ses subordonnées avec une certaine lassitude dans la voix : « Que ma femme ne soit pas informée de ce changement de régime. Elle viendrait me rejoindre. »

Quelques secondes plus tard, c’est un message beaucoup plus implicite, mais ô combien plus personnel, qui est très habilement glissé dans le récit. Une scène, fruit de l’imagination de Guitry, tournée de nuit devant l’immense porte d’entrée de l’Institut de France, fait apparaître le personnage de Molière. Le narrateur s’exprime en ces termes :

Un homme, un soir, seul dans la nuit, monta les marches du péristyle de l’Académie. Et pensant que personne ne pouvait le voir, il alla jusqu’à la porte. Et là, peut-être se demanda-t-il comment celle-ci pouvait s’ouvrir ? Mais, un carrosse passait qui s’arrêta.

Un des laquais descend du carrosse. Puis, recevant une instruction de la personne assise à bord du carrosse, le laquais se dirige vers l’homme qui se trouve devant la porte de l’Académie française et l’aborde de cette façon :

« Monsieur, Madame de Sévigné a deux mots à vous dire. » L’homme répond : « Elle aurait dû me les écrire, c’est dommage. » Le narrateur intervient alors pour dire :

Elle invita Molière à s’asseoir auprès d’elle. Et tandis que le carrosse s’éloignait dans la nuit, on attendit Madame de Sévigné qui disait à Molière : « Mais, Molière, votre place n’est pas là voyons, vous ne savez donc pas que vous êtes immortel. »

Comment, dans une telle scène, ne pas déceler un parallèle avec la propre situation de Sacha Guitry, même si ce dernier n’a pas la prétention de se comparer à Molière ? Il s’agit, plus exactement, d’une réponse du cinéaste à l’endroit de ceux qui souhaitent qu’il fasse enfin son entrée à l’Académie française. Une proposition en ce sens lui avait déjà été adressée une vingtaine d’années plus tôt, dans le courant des années 30, que Guitry avait jugé bon de décliner. En ce milieu des années 50, son nom circule, de nouveau, en vue d’une hypothétique élection à l’Académie française. Guitry ne prête guère attention à ces bruits.

Durant le tournage de Si Paris nous était conté, c’est le poète et cinéaste Jean Cocteau qui devient un immortel le 20 octobre 1955. Peu de temps après son intronisation à l’Académie française, Cocteau écrira à son vieil ami Guitry : « Cette coupole, sans toi, me semble vide. » Mais, sans dédaigner en aucune façon le rôle et la portée de l’Académie française – dans Si Paris nous était conté le réalisateur témoigne de son admiration sans bornes pour Richelieu et évoque son œuvre majeure, à savoir la création de l’Académie française – Guitry, arrivé au crépuscule de sa vie, ne considère pas nécessairement comme un aboutissement de siéger sous la coupole. Selon lui, qu’il intègre ou pas l’Académie française, ne changera rien à son héritage littéraire, théâtrale et cinématographique. D’où la remarque de la marquise de Sévigné à l’endroit de Molière : « Mais, Molière, votre place n’est pas là voyons, vous ne savez donc pas que vous êtes immortel. » En d’autres termes, cette même observation aurait pu être adressée à Guitry.

À la 75e minute, Guitry se moque gentiment des visiteurs du musée Carnavalet, comme il l’avait déjà fait, deux ans plus tôt, à l’endroit de ceux du château de Versailles. Tandis que le guide attire l’attention des visiteurs sur l’échelle de corde de Latude, une personne lui chuchote quelque chose à l’oreille. Le guide répond : « Non, Madame, ce n’est pas ici qu’elle se trouve. » Poursuivant son propos, il se voit bientôt interrompre par un visiteur qui lui chuchote également quelque chose à l’oreille. Le guide répond : « Non, Monsieur, ce n’est pas ici qu’elle est. C’est au musée de Cluny. » Reprenant le fil de son commentaire, le guide voit une troisième personne se diriger, à son tour, dans sa direction pour lui glisser quelque chose d’inaudible à l’oreille. Ce dernier va se faire plus circonstancié dans sa réponse : « Mais non, Madame, la ceinture de chasteté ne se trouve pas à Carnavalet, elle est au musée de Cluny. » Une déception se lit sur les visages de l’assistance avant que le guide n’ajoute : « Mais, vous ne pensez donc qu’à cela et tous les jours c’est la même chose. » Autrement dit, les touristes, pas plus intéressés que cela à l’Histoire, n’arpenteraient les musées que pour contempler des objets sulfureux, à connotation sexuelle. Force est de constater que sous la plume de Guitry, celles et ceux qui visitent des châteaux et des musées témoignent d’une inculture certaine et d’un sérieux manque de savoir-vivre.

Dans un autre domaine, à la 77e minute, la comédienne Sophie Desmarets, qui interprète la modiste Rose Bertin au XVIIIe siècle, est en plein travail lorsqu’un homme lui pose la question suivante : « Vous êtes parisienne, Madame Rose Bertin ? » « Je l’espère, Monsieur », répond l’intéressée. Une femme réagit aussitôt à la réponse de la modiste : « Vous l’espérez, pourtant, vous devez bien savoir si… » Rose Bertin l’interrompt :

Ah, vous me demandiez si j’étais née à Paris, non à Saint-Flour. Et, j’avais répondu parisienne parce que, pour moi, être parisien, ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaître. Être de Paris, ce n’est pas fatalement y avoir vu le jour, mais c’est y voir clair.

On notera juste une petite erreur assez inexplicable puisque Rose Bertin n’est pas née, comme elle le déclare dans le film, à Saint-Flour, mais dans le département de la Somme à côté d’Abbeville, à Bellancourt. Derrière l’argumentation de ce personnage de Rose Bertin, c’est bien entendu Guitry qui transparaît. Celui-là même qui n’est pas parisien de naissance, puisque c’est à Saint-Pétersbourg qu’il a vu le jour, mais qui se revendique le plus parisien des artistes. Nul, d’ailleurs, n’oserait lui contester cette étiquette, à plus forte raison que Guitry fait partie de ceux qui lancèrent la mode du parisianisme dans les folles années 20. Autrement dit, reprenant la phrase de Rose Bertin : « Être parisien, ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaître. »

À la 81e minute, la scène se déroulant devant l’entrée du Panthéon où se mêlent, de façon assez cocasse, panthéonisation pour les uns et dépanthéonisation pour les autres, permet à Guitry d’insister sur l’ironie de l’Histoire, et de railler la versatilité de l’opinion publique vis-à-vis de ces grandes figures.

Mais, c’est dans la scène qui s’ouvre à la 96e minute que Sacha Guitry, usant du procédé qui consiste à faire parler ses personnages plutôt que lui-même, va se faire le plus acerbe. Sans surprise, ce sont les critiques qui se trouvent dans son collimateur, de la même façon qu’il est lui-même, depuis plusieurs décennies, la cible privilégiée des critiques. Il s’agit, bien entendu, de la scène qui a pour cadre le café Procope à l’époque du Second Empire et dans lequel les gens de lettres croisent le fer verbalement. Ce pugilat opposant les écrivains aux critiques littéraires. Gustave Flaubert est le premier à prendre la parole avec force et conviction :

Je demande la parole. Ou plutôt, je la prends. […] Et d’abord, Messieurs, il ne devrait pas être permis à des critiques de venir s’asseoir dans un endroit réservé, en principe, à des hommes de lettres.

Un homme se lève, fou de colère et interpelle l’écrivain : « Monsieur Flaubert ! » Ce dernier réagit : « Oh, je ne m’adressais pas à vous, Monsieur Aubineau ». L’intéressé répond :

Non, mais je suis critique et je le prends pour moi. Car je vois que vous ne me pardonnerez jamais d’avoir dit, en parlant de Madame Bovary, que l’art cesse du moment qu’il est envahi par l’ordure.

Flaubert reprend la parole encore un ton au-dessus :

Eh bien moi, Monsieur, je me fais fort de soutenir, dans une thèse, qu’il n’y a pas une critique de bonne, depuis qu’on en fait, que cela ne sert à rien qu’à embêter les auteurs et à abrutir le public. On fait de la critique quand on ne peut pas faire de l’art, de même que l’on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat.

Cette scène, de fait, s’avère on ne peut plus explicite. Si Versailles m’était conté a été, de façon générale, très décrié par les critiques qui ont reproché à ce film sa vision non‑chalante de l’Histoire. Entre attaques et ripostes, Guitry choisit, comme il s’y était déjà employé dans Si Versailles m’était conté, de provoquer les critiques en leur faisant des adresses ironiques par l’intermédiaire de ses personnages. C’est le but d’une telle scène. Les critiques en question n’apprécieront que très moyennement le procédé.

À la 117e minute, Guitry évoque les gouvernements de la IIIe République en ces termes : « Et les gouvernements, dès lors, commencèrent à se succéder à une cadence vertigineuse. On en compte 103 pour la IIIe République seule. » Un des jeunes admirateurs de Guitry lui fait alors remarquer : « Ils ne restaient pas longtemps au pouvoir », et Guitry de répondre : « Ah, et pourtant, je vous jure bien qu’ils faisaient tout pour ça, déjà à cette époque. » La remarque « Déjà à cette époque » sous-entend que les gouvernements du moment agissent de même. Comment pour Guitry ne pas faire un constat amer puisqu’au moment où est réalisé son film, à cheval sur l’été et l’automne 1955, c’est déjà le dix-septième gouvernement que connaît cette IVe République, qui n’a même pas dix ans d’âge ?

Enfin, le dernier message implicite du film se tient en une seule phrase que prononce Guitry en personne dans son rôle de conteur : « Car j’admets volontiers que pour certaines gens, Paris ce soit une dizaine de boîtes de nuit avec orchestre nègre et danses épileptiques… » On comprend, à travers ce court passage, que Guitry, en véritable homme du XIXe siècle, ne se reconnaît plus vraiment dans son époque, et que face à l’émergence, en ce milieu des années 50, des boîtes de nuit dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, le cinéaste privilégie une tout autre approche de Paris qu’ont très bien su mettre en lumière certains peintres, sculpteurs, écrivains et comédiens de théâtre du siècle précédent.

A lire aussi : "Si Versailles m’était conté…" : des affaires et des chansons 

Extrait du livre de Mathieu Geagea, « De Versailles à Paris, l'Histoire selon Sacha Guitry », publié aux éditions du Cerf. 

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