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"La revanche de l'Histoire" :  l'histoire, alibi souvent trompeur et référence superbement indocile
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"La revanche de l'Histoire" : l'histoire, alibi souvent trompeur et référence superbement indocile

Le dernier livre de Bruno Tertrais a un titre usé mais son contenu est d'une actualité brûlante. A lire pour ne pas se "laisser avoir" et mieux mettre l'actualité en perspective.

Hélène Renard pour Culture-Tops

Hélène Renard pour Culture-Tops

Hélène Renard est chroniqueuse pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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LIVRE

LA REVANCHE DE L'HISTOIRE  

de Bruno Tertrais

Ed. Odile Jacob

135 p. 

18.90 €

RECOMMANDATION : EXCELLENT

THEME

Rarement tous les pays du monde ont fait appel à leur passé autant qu'aujourd'hui. Le passé n'a jamais été aussi présent ! Partout, il est "exhumé, reconstruit, réinventé, mythifié pour servir d'inspiration ou de repoussoir, de justification aux revendications, de référence, de guide... ". Partout, on cherche à revenir en arrière, on convoque l'Histoire. Et l'auteur d'en fournir de multiples exemples, en Europe, en Asie, en Inde, en Amérique, au Moyen-Orient car toutes les sociétés sont concernées. Pour certains pays, l'analogie historique sert de repoussoir (la Chine, la Russie, entre autres, omettent pudiquement leurs "temps troubles") ; d'autres assument le fardeau des fautes passées (coloniales notamment), au prix parfois de "repentances" excessives ; bref, nul n'hésite à faire appel à un moment historique au détriment d'un autre (au Kosovo, on s'en prend au passé serbe, en Iran au passé zoroastrien, au Mali, au passé islamique, etc.)

L'auteur analyse les causes de cet appel incessant à l'Histoire : la désillusion des idéologies et du culte du progrès, l'inquiétude devant les dérèglements de la mondialisation, le rejet de "l'occidentalisation", le besoin de racines, la ré-émergence de l'idée de nation, etc. 

Mais comprendre ce phénomène n'est pas le justifier : ce retour à l'Histoire n'est pas une simple nostalgie (encore moins un passe-temps) mais plutôt une manière de l'instrumentaliser pour  se recomposer un passé, se réinventer une tradition ou un héritage historique selon les besoins politiques du moment (en Turquie, l'Empire Ottoman par exemple).

Faire appel au passé ne serait pas condamnable... sauf quand il est manipulé et que cela se termine (presque toujours) par une entreprise violente, par un ciblage d'un "ennemi héréditaire", par la désignation d'un bouc émissaire ou de surprenantes cérémonies mémorielles. Plusieurs chapitres sont ainsi consacrés aux manipulateurs d'histoire.

Puis, l'auteur se livre à un tour du monde des "fantômes du passé", montrant par exemple combien, en Asie (Chine, Japon, Corée), la mémoire des années 1940 reste vive ; combien, au Moyen-Orient, la surenchère des métaphores historiques nuit gravement à la résolution des conflits ; combien dans les Balkans, le passé le plus reculé sert de prétexte au "nettoyage culturel"... Quant à l'Europe, son passé reste lourd (fréquentes références à la Seconde Guerre mondiale, malgré les réconciliations). 

L'auteur le démontre : l'Histoire (vraie ou recomposée) s'invite de plus en plus comme un ressort essentiel des rapports de force internationaux. Et face à ce déferlement, il invite à une réflexion sur les pièges de l'analogie historique, sur les "bonnes leçons" du passé (il y en a), et sur la  nécessaire sagesse de le  remettre à sa juste place, sans confondre roman et récit, mythe et réalité.

POINTS FORTS

Un ouvrage qui peut servir de  guide de lecture des événements du monde :  court, précis,  illustré de nombreux exemples, rédigé dans un style parfaitement compréhensible, même à qui n'est pas familier de géopolitique.

Précieuse pour le lecteur, cette aide au décryptage : apprendre à percevoir le double langage dans certains discours politiques ou de chefs d'Etat en appelant à l'Histoire, à mieux observer le déploiement d'intérêts stratégiques sur la scène internationale.

Brillante démonstration que l'Histoire, parce qu'elle génère des passions, suscite aussi des dangers. Invitation à ouvrir les yeux sans illusion.

POINTS FAIBLES

C'est curieux que Bruno Tertrais ait repris ce titre, "La revanche de l'Histoire" , le même que pour un grand nombre (au moins une vingtaine) d'autres ouvrages en français et en anglais. "La convocation de l'Histoire" aurait mieux résumé son étude. 

EN DEUX MOTS

Ne serait-ce que pour comprendre combien les idéologies dominantes aujourd'hui, nationalisme et islamisme, sont les plus ancrées dans le passé, et que tous les grands défis stratégiques contemporains s'appuient sur des revendications historiques, cet ouvrage est incontournable.

UNE PHRASE

"L'Histoire est une source de motivation pour les peuples et un instrument de légitimation et de mobilisation pour les dirigeants."

L' AUTEUR

Auteur de nombreux ouvrages de géopolique,  Bruno Tertrais est actuellement directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche stratégique (créée en 1992, principal centre d’expertise français sur les questions de sécurité internationale et de défense ; avec 44 chercheurs dont 22 permanents, elle  étudie l'ensemble des rapports de force internationaux).  Les présidents de la République (aussi bien N. Sarkozy que F. Hollande et aujourd'hui E. Macron) ont fait et font appel à ses compétences. 

Le parcours de Bruno Tertrais l'a amené à être directeur de la Commission des affaires civiles, à l' Assemblée de l’OTAN (1990-1992) et chargé de mission auprès du directeur des affaires stratégiques au Ministère de la Défense (1993-2001) ; il est également membre du Conseil d'orientation de la Fondation Terra Nova, laboratoire d'idées proche du Parti socialiste.

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