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"L’homme qui pleure de rire" de Frédéric Beigbeder (éditions Grasset) : chagrin d'humour
©FRANCOIS GUILLOT / AFP

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"L’homme qui pleure de rire" de Frédéric Beigbeder (éditions Grasset) : chagrin d'humour

Annick Geille revient cette semaine sur la publication du nouveau livre de Frédéric Beigbeder, "L'homme qui pleure de rire", chez Grasset.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Prix Interallié(  « Windows of the World » - Grasset 2003),Prix Renaudot (« Un roman français » - Grasset 2009), l’écrivain, critique et réalisateur Frédéric Beigbeder publie   « L’homme qui pleure de rire » ( Grasset).Octave Parango (double de l’auteur), ex forçat de la publicité, esclave la mode, est  devenu «L’humoriste le plus écouté de France»( cf. sa chronique sur « Radio Service Public », enrichie de « vannes  dans l’actualité») . La blague  est la reine des matinales  battant des records d’audience. Jusqu’à cet instant où , malade de rire, le chroniqueur  se dit  : «  nu sur la couette, j’enfile mon peignoir , je descends les escaliers vers la rue, et dirige mes pas vers la maison radiophonique rouge » … 

«  Je regrettais la disparition des vrais peignoirs, de ceux qui vous enveloppent et vous donnent la sensation que votre corps est un luxe chaud et inutile, le bienvenu. On n’en trouvait plus à mon sens que dans les salles de bains du San Regis et du Lancaster. »(Bernard Frank/« Solde »/Grasset). Dans « L’homme qui pleure de rire », Frédéric Beigbeder, fin connaisseur de l’écrivain-journaliste Bernard Frank, a inventé  le peignoir qui aurait séduit l’auteur de « Solde »: long,  blanc, duveteux. Le bonheur du couche-tard,  le costume du paresseux. Mais aussi, peut-être, la vêture  sacrificielle du coupable ? Cette robe de chambre dit tout concernant son propriétaire : sa soif de douceur, son désir de paix et de confort. Cependant, pour peu  que l’homme au peignoir choisisse de s’en revêtir en des lieux  inappropriés ( quand  les autres sont habillés ), cette éponge ne signe-t-elle pas un non-conformisme déplacé ?  Peut -on survivre, ainsi  (dé)vêtu, à son poste de travail, dans nos sociétés stéréotypées ?  La patronne des programmes  de la Radio la plus écoutée de France rassure le narrateur : « Très bonne idée, Octave, que de venir en robe de chambre, on va avoir de la reprise ». Rien ne doit  déranger le semblable et le rire fabriqué débités au même instant. Mais cette gaieté de tous, animateurs et auditeurs, riant des mêmes  blagues, ne serait-elle pas une représentation de l’enfer postmoderne ? s’interroge Octave, en pleine crise existentielle. Comme muré en sa vie de joie et de plaisirs obligés, avec ses nuits de noceur des beaux quartiers, le narrateur «  pleure de rire ».  ( voir l’article « rira bien qui pleurera le dernier », de Jacques Fradin et Michel Dib, neurologues, comportementalistes, Pourquoi rire est une réaction du cerveau qui cache des larmes beaucoup plus souvent qu’on le croit / ATLANTICO 2014)

Nos sociétés robotisées se chargeant de nous rendre gais, rieurs, primesautiers chaque jour, dès potron-minet, pouvons -nous oublier les réseaux et risquer l’originalité  ? Rien n’est moins sûr. « Le couloir rouge de la mort médiatique » conduit en tous cas le  personnage foutraque et désolé  de Frédéric Beigbeder vers ce sommet de l’acte manqué qu’est un suicide professionnel « en direct-live »,  parmi les siens, animateurs, patrons et régisseurs du 7/9 h, stupéfaits de découvrir( en même temps que leurs millions d’auditeurs) qu’Octave ne dit rien et ne rit pas .Ce vide à l’antenne n’est jamais arrivé. Le chroniqueur est bloqué.  Il n’a  rien à dire, ni de quoi rire, car -futur chômeur- Octave a perdu sa chronique. Soudain, et totalement stupéfait  par ce suicide professionnel, il échoue, ratant sa vie, ou un vaste segment de celle-ci, en direct, dans son peignoir  (en effet) sacrificiel. Vaut-il mieux rire  en mesure, ou se démarquer, au risque de se retrouver sur le sable ? La littérature ne répond jamais. Tout  le roman, faussement  gai, sarcastique et déjanté, attaque nos  réflexes moutonniers,  cette uniformisation de la pensée commandée par  le « politiquement correct », que dénonce aussi, de l’autre côté de l’Atlantique, Brett Easton Ellis. Le reste appartient aux artistes, qui peuvent et doivent tout risquer ( si le politiquement correct ne les en empêche pas à leur tour). Pendant ce temps, partout,  et tout le temps, des smileys morts de rire signent « La victoire de Disney sur Proust » note Beigbeder. Le champ amoureux ? Néant. « L’avenir de la masculinité ? Aux oubliettes ! Le sex-toy remplace l’aman, qui auprès des femmes, ne sert plus à rien »Pendant ce temps, l’Arc de Triomphe est détruit, le Fouquets brûle. C’est la guérilla urbaine des « Gilets Fluo », ces  « Oubliés » du pouvoir. Le pouvoir lui -même n’est pas au mieux de sa forme . « Le gravier du palais crisse » sous les pieds d’Octave qui, face à Emmanuel Macron « en vrai » songe, sidéré :  « J’admirais la coolitude de ce blondinet que rêvaient de pendre tant de français ». « Je cherche la télécommande pour zapper sur une autre vie », dit encore Octave, qu’une splendeur du Crazy vient de rejeter.Refusé, renvoyé, échouant soudain un peu  partout, le narrateur expérimente «  a very bad trip « : sa cinquantaine déprimée. Mais, Dieu merci, au détour d’une halte chez lui, jaillit une bouffée de tendresse et de beauté : la paternité. L’enfant permet aux hommes défaits de  se reconstruire illico par l’amour indéfectible, songe Octave, bouleversé.La singularité de l’homme en peignoir- quand tout le monde vaque à ses occupations en tenue de combat ( « struggle for life ») figure-, mieux que tout long discours,  le concept du roman de Frédéric Beigbeder. Tout citadin raisonnable débarquant ainsi vêtu  à son poste de travail  risquera l’éviction. L’original fait scandale. Il  faut ressembler aux autres,  ne pas se démarquer, ne pas contrarier  la cadence, garder le rythme. Le seul moyen de s’en sortir, c’est de créer : écrire, peindre, sculpter,etc. ,toutes choses réservées aux artistes. « Et encore : rien n’est certain ! », nous avertissent Oscar Wilde et Brett Easton Ellis ( encore)… Frédéric Beigbeder ( frère de l’entrepreneur  et politicien Charles Beigbeder) se bat contre la bêtise et le prêt –à- penser. L’écrivain a pris un peu de bouteille. Se moquant de tout, hormis la littérature, il souffre d’une sorte d’allergie à notre époque qui, parée des oripeaux de la vertu,  se révèle souvent putassière.La vulgarité règne. » Nous vivons sous le joug du smiley : un borborygme illustré.(..) Les ennemis de l’intelligence auront gagné quand les romans auront pour titre ces petits visages à la géométrie stupide.-HIHIHOHO ! » 

« Frank me mank », déclara Frédéric Beigbeder dans  l’une de ses chroniques. « L’homme qui pleure de rire » aurait sans doute-  lui aussi-, tel le peignoir de ce narrateur que tout agace et déçoit, fait les délices du « chat » . On reproche toujours à l’artiste ce pourquoi il est l’écrivain qu’il est, et nul autre, disait l’auteur de « Solde ». Quoique déjanté juste comme il sied, « addict » sans excès,  Frédéric Beigbeder semblait jusqu’à présent  trouver du charme à l’existence, malgré les aléas de ces  vies rêvées qu’il nous contait avec tact.« L’homme qui pleure de rire », renverse la table. « Tout art tire son origine d’un défaut exceptionnel »,  rappelle Maurice Blanchot. « L’homme qui pleure de rire » révèle le défaut « exceptionnel » qui fonde l’oeuvre de Frédéric Beigbeder. Le contraire de l’autosatisfaction  et de l’amour de soi : l’absence de bienveillance envers soi-même. Une sorte de déception plus ou moins consciente, chronique en tous cas,  teintant  l’intériorité du romancier de ce noir brillant, qu’est, parfois, les bons soirs, la nuit dorée des discothèques. Clubs privés, boites et autres temples du chic noctambule semblent, à l’aune de ce blues du narrateur, non plus des  paradis artificiels, mais des enfers pleins de larmes, où l’on ne peut s’oublier que… jusqu’à l’aube . Sagan avait ce genre de tristesse feutrée . Elle n’en faisait pas un drame, mais le bonheur ,bien sûr, n’existait pas. Il demeurait derrière la vitre.Ce pourquoi elle aimait tout oublier. Le bonheur n’existe jamais lorsqu’on est  séparé de soi. Sagan l’était, comme l’est  Frédéric Beigbeder .« La coke donne envie de draguer tout en empêchant de baiser », conclut Octave Parango. 

Dans ce roman tendre et cruel qu’est « L’homme qui pleure de rire »,Frédéric Beigbeder, souriant par courtoisie,  fixe, tel un Nerval d’aujourd’hui -« le soleil noir de sa mélancolie ». 

"L'homme qui pleure de rire" de Frédéric Beigbeder, publié aux éditions Grasset.

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