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Olivier Amiel publie "Les petites souris" aux éditions Les Presses Littéraires.
Olivier Amiel publie "Les petites souris" aux éditions Les Presses Littéraires.
©DR / SOPA Images - Getty

Bonnes feuilles

"Je suis une victime de la Cancel culture"

Olivier Amiel publie "Les petites souris" aux éditions Les Presses Littéraires. La pilule pour effacer les mauvais souvenirs existe. Êtes-vous prêt à l’avaler ? Dans ce roman qui suit le parcours réel de trois scientifiques ayant permis de progresser sur cette innovation médicale, un écrivain est victime d’une campagne de dénigrement par le mouvement "woke" au nom de la "cancel culture". Extrait 1/2.

Olivier Amiel

Olivier Amiel

Olivier Amiel est avocat, docteur en droit de la faculté d’Aix-en-Provence. Sa thèse « Le financement public du cinéma dans l’Union européenne » est publiée à la LGDJIl a enseigné en France et à l’université internationale Senghor d’Alexandrie. Il est l’auteur de l’essai « Voir le pire. L’altérité dans l’œuvre de Bret Easton Ellis» et du roman « Les petites souris», publiés aux éditions Les Presses Littéraires en 2021.

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Je suis une victime de la Cancel culture, cette bataille militante destinée à effacer la mémoire collective et les œuvres culturelles, censurer les artistes, proscrire les idées, qui ne respectent pas la doxa de petits cons et de sales connes du mouvement Woke censés représenter les intérêts des minorités oppressées. Je suis donc la cible de bourreaux… victimaires ! J’y reviendrai. Je dois tout d’abord vous expliquer que mon dernier livre intitulé « Shinjuku » a connu un léger succès durant le tsunami de la rentrée littéraire de 2019, noyé au milieu de 525 romans. Il est sorti dans une modeste maison d’édition à la réputation sulfureuse dont les responsables connaissent bien les rouages de la nouvelle agit-prop commerciale qui permet de mettre en avant des livres à coups d’outrances et de provocations sur les réseaux sociaux. Ils arrivent ainsi chaque année à tirer leur épingle du jeu pour mettre en avant quelques-uns de leurs auteurs. J’ai été dans le lot des gagnants cette fois-ci.

« Shinjuku » raconte la fuite d’un jeune mâle blanc occidental un peu pervers narcissique sur les bords, à cause d’une relation toxique et des pulsions négatives qu’il ressent. Déambuler dans les rues de Paris, une matraque télescopique à la main, à la recherche du nouveau mec de sa petite amie, est le signe qu’il est temps d’arrêter les machines si on veut éviter l’hospitalisation forcée ou l’emprisonnement. Comme le nom du roman l’indique, le personnage décide de s’échapper à Tokyo, ville au bout du monde, boule ouatée dans laquelle il semble si facile et agréable de se lover en attendant « que ça passe », comme sous une couette un lendemain de cuite, accompagné dans cette démarche par trente millions d’individus habitués à attendre depuis des siècles sans se plaindre. Le personnage décide de disparaître de la circulation, geste pseudo-rimbaldien comme le font près de cinq mille personnes chaque année rien qu’en France. Une sorte de suicide social pour les névrosés qui ont peur de la vraie mort ? La singularité de sa fuite est d’être organisée dans un pays traditionnellement marqué par le phénomène de l’évaporation volontaire d’individus. Se cacher et se perdre dans une ville étrangère – et encore davantage à Tokyo – c’est faire durer ce « petit délai » dont parle Céline où on est inconnu dans chaque endroit nouveau et qui est de loin le plus agréable. Les faux airs occidentaux du décor rassurent mais n’empêchent pas de laisser apparaître la complexité orientale très singulière de ce peuple qui mêle retenue sociale et dinguerie asociale. Les esprits chagrins y voient l’indifférence des Japonais caricaturés comme robotisés. C’est faux. Les gens ne vous regardent pas dans les yeux et pourtant on ne vous bouscule jamais comme dans les rues de Paris. Comment font-ils ? En fait ils ne vous ignorent pas, ils respectent votre intimité, même dans le cadre furtif d’une rencontre sur un trottoir. Sur ce point, on se moque beaucoup moins d’eux depuis la pandémie.

Pourtant, si les « cent millions de cœurs battent à l’unisson » ce n’est pas dans la joie de vivre. La vision idéalisée en Occident du cocon tokyoïte a certainement été favorisée par une mauvaise lecture du film « Lost in translation ». On y baise moins et les suicides sont plus importants que partout ailleurs dans ce pays où la puissance publique s’est même sentie obligée de créer un ministère de la Solitude…

Le contraste entre fantasme et réalité est important pour le personnage de « Shinjuku ». Il y a également tout le long de ce premier roman des rappels à une légère mais très malsaine ambiance pédophile caractéristique et taboue de la mégapole japonaise. C’est cette image de Tokyo que personne y étant allé une fois ne peut nier, qui a posé des problèmes au roman. Pour être honnête, ça a été sa force commerciale au début. Le texte, je l’avoue maintenant était d’une provocation foutraque, écrit en grande partie sous l’influence de benzodiazépines et de vin rouge, avec comme gimmick la vision de femmes déguisées en écolières que le personnage ne cesse de voir sur des enseignes publicitaires criardes et de rencontrer dans la rue lors de son périple. Cela a permis à la maison d’édition d’en rajouter sur le côté borderline du roman. Une bande-annonce a été diffusée sur Internet. Elle était composée de plusieurs vignettes de mangas Hentai. Le mot japonais qui se traduit par « pervers » désigne les bandes dessinées à caractère pornographique. Dans le décor de la capitale japonaise sombre et pluvieuse, éclairée de néons aguicheurs, on y suit une jeune fille en uniforme scolaire tenant le traditionnel parapluie transparent des Tokyoïtes. Elle se retrouve par la suite au milieu d’une scène de Gang bang avec finition par une douche de sperme. Là-bas on parle de Bukkake, comme le nom d’un potage aux nouilles… Un gros pacha japonais tout vêtu de blanc regarde la scène, avec, assis à côté de lui, un personnage occidental. On ne voit plus la fille au milieu d’un troupeau d’hommes se branlant autour d’elle. Au moment de l’éjaculation multiple avec le râle des hommes jouissant sur elle, il y a un changement de plan brutal sur la dernière vignette avec un zoom sur l’Occidental dans son costume, éclaboussé au visage par un jet de sang. Fond noir avec le titre « Shinjuku » et sa traduction en japonais – je n’ai d’ailleurs jamais vérifié si c’étaient les logogrammes corrects – puis un sous-titre : « Mort à Tokyo ». Franchement c’était vulgaire et racoleur, mais ça avait fait son petit effet pour la promo du livre. C’est devenu par la suite sa principale faiblesse, notamment pour sa possible adaptation cinématographique. Une fois rendu public l’intérêt d’une boîte de production pour en faire un film, on m’a en effet reproché d’être moi-même le misogyne détestable personnage principal du roman. Je pensais qu’il était évident que je me moquais de la condition contemporaine du mâle blanc occidental avec l’histoire de cet homme un peu chochotte sur les bords, qui décide de larguer les amarres et de disparaître pour une période qu’il croyait provisoire. Pourtant, certaines associations féministes ont demandé la reconsidération d’une adaptation cinématographique pour un livre « médiocre qui donne une image affligeante de la femme ». L’omniprésence de la pornographie dans notre société n’empêchait pas à la sexualité de demeurer, ce que Comte-Sponville nomme « l’énorme secret », et à l’érotisme comme spectacle – forcément parfois de mauvais goût – de rester malgré tout un tabou et une transgression masquée par la pudeur « la honte de ce qui n’est pas honteux, la peur de ce qui n’est pas effrayant ». Surtout, L’époque n’était plus à l’ironie, ni à la nuance compte tenu des messages reçus demandant le boycott d’un livre. Je considérais prétentieusement avoir déjà été bien assez boycotté par le public dans ma carrière d’auteur. On réclamait même parfois ma mort avec notamment ce thread très partagé sur Twitter qui décrivait avec plusieurs dessins successifs rigolos comment il faudrait s’occuper de moi à la manière d’une scène du roman relatant la torture d’une femme dans un bordel du quartier de Kabukicho. Ça tombait vraiment mal. La société occidentale débutait sa période d’hystérie à cause du mouvement Woke lancé par quelques geignards se clamant progressistes. Des « éveillés » apparus comme des champignons toxiques dans les campus américains, ayant mal compris ou mal lu la philosophie française de Derrida et Foucault venus enseigner outre-Atlantique. Les cons. Peut-être était-ce de leur faute à eux après tout, car déjà les propos n’étaient pas toujours clairs, et puis il faut bien avouer que les Français restent assez nuls en langues étrangères. En tout cas, voilà donc des prétendus progressistes bien décidés à « déconstruire », traduisant cet acte symbolique par un effacement concret de la mémoire collective de toutes les œuvres culturelles qui d’après eux confortent les discriminations raciales ou de genre envers les minorités. Personne n’a été épargné à ce petit jeu de massacre. Devait-on continuer à enseigner les textes classiques comme « L’Odyssée » d’Homère ? Il valait mieux défier les textes et privilégier l’étude de ceux écrits dans une langue actuelle. Fallait-il encore lire « La Divine Comédie » de Dante ? Oui, mais seulement dans les éditions récentes de certaines maisons d’édition qui ont supprimé le nom de Mahomet du huitième cercle de l’Enfer afin d’éviter l’islamophobie d’un texte écrit il y a sept siècles. Pouvait-on laisser le nom de Laura Ingalls Wilder auteure de « La petite maison dans la prairie » pour un prix de la littérature enfantine ? Non car ça prônait le racisme contre les Indiens. La star des lettres J. K. Rowling auteure de la saga « Harry Potter » écrivait qu’une femme a des règles ? C’était de la transphobie. On aimait encore le chef-d’œuvre «Voyage au bout de la nuit » de Louis Ferdinand Céline ? On cautionnait son antisémitisme. Pouvait-on apprécier « Autant en emporte le vent » le film aux dix Oscars dont un pour l’actrice Hattie McDaniel première afro-américaine récompensée en 1940 ? Il fallait rajouter un avertissement sur le contexte raciste. L’actrice israélienne Gal Gadot pouvait-elle jouer le rôle de Cléopâtre ? C’était du Whitewashing, de l’accaparation de rôles racisés. Le prince embrassait la princesse sans son consentement dans l’adaptation du conte « La Belle au bois dormant » ? Disney devait ajouter une mention « culturellement daté ». Pouvait-on dire qu’un film de Roman Polanski ou de Woody Allen était bien ? C’était de la complicité de pédophilie. Si on riait devant un épisode des « Simpson » quand apparaît le personnage indien d’Apu ? C’était du racisme et de la glottophobie. Et si on laissait nos enfants regarder Chase le petit chien policier dans « Pat Patrouille » ? On minimisait les violences policières. Oui, on en était là.

À défaut d’effacer, la moindre des choses désormais qui est demandée voire imposée par la nouvelle doxa moralisatrice, est de contextualiser. Nous sommes sommés de préserver la sensibilité des offensés de tout poil à l’aide de Content ou Trigger warnings. Nés dans les campus américains de droit, il s’agit de messages prévenant les étudiants que certains sujets comme le viol ou le racisme vont être abordés par le Professeur. Ne dites pas que ce type d’alertes qu’on retrouve désormais aussi avant un film, un jeu vidéo, une intervention télévisée, un livre… infantilisent les individus. Non, il les protège en évitant la confrontation à la réalité.

Être modestement au cœur de cette agitation particulièrement stupide et très représentative de la fin de cette décennie m’a tout d’abord honoré et même fait un peu marrer. Nous étions en pleine tyrannie de « L’Empire du Bien » comme l’avait pressenti Philippe Muray. C’était le règne des nouveaux pharisiens imbus de leur morale bienveillante, bien-pensante, bien trop liquoreuse et consensuelle. Le fascisme « cordicole » de cet Empire du cœur s’imposait gaiement et fermement à l’ensemble de la culture par la terreur de leur « envie de pénal ». J’ai ri car vivant en France, je ne pouvais pas imaginer que ce mouvement puritain américain puisse sérieusement toucher le pays de Voltaire et de Charlie. Pourtant le moment n’était plus à la rigolade comme nous l’avait expliqué le personnage du « Joker » dans le film de 2019 quand il s’adresse à l’animateur de late show : « vous, ce système qui sait tant de choses, vous décidez ce qui est bien ou mal, de la même façon que vous décidez ce qui est drôle ou pas ». On entendait en creux le réalisateur du film Todd Phillips qui a abandonné son registre de comédies potaches car il est devenu d’après lui impossible d’être « irrévérencieux » dans l’humour au cinéma. La tyrannie des « éveillés » se focalise sur le cas de la France, car si notre pays peut céder, rien n’arrêtera le « Bien ».

Extrait du livre d'Olivier Amiel, "Les petites souris", publié aux éditions Les Presses Littéraires

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