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"Adresse à la jeunesse africaine" : Emmanuel Macron face aux vertigineux défis démographiques, économiques et migratoires du continent
©Reuters

Vastes défis

"Adresse à la jeunesse africaine" : Emmanuel Macron face aux vertigineux défis démographiques, économiques et migratoires du continent

Burkina Fasso, Ghana, Côte d'Ivoire... Emmanuel Macron entame sa première tournée en Afrique en ce 28 novembre, en s'adressant notamment à la jeunesse du continent.

Serge Michailof

Serge Michailof

Chercheur à l’Iris, enseignant à Sciences Po et conseiller de plusieurs gouvernements, Serge Michailof a été l’un des directeurs de la Banque mondiale et le directeur des opérations de l’Agence française de développement (Afd). Il est notamment l'auteur du livre Africanistan - L'Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? (Fayard, 2015). 

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Burkina Fasso, Ghana, Côte d'Ivoire... Emmanuel Macron entame sa première tournée en Afrique en ce 28 novembre, en s'adressant notamment à la jeunesse du continent. En 2015, dans votre livre "Africanistan", vous mettiez en garde contre le défi que représente l'Afrique de demain, notamment concernant la zone sahélienne francophone. Quelle est la nature de ce défi, ses causes, et comment la situation a-t-elle évoluée depuis 2015 ? 

Serge MichailofEn ce qui concerne l’Afrique sahélienne les défis ne sont pas seulement pour demain, ils sont déjà là, immédiats et immenses. Le Mali est en train de se transformer en Afghanistan, comme je le craignais lorsque j’ai publié il y a deux ans mon livre Africanistan et tout comme le relève une récente chronique du journal Le Monde (« Le Mali, notre Afghanistan »).

 Les problèmes sont immenses. Il y a d’abord un contexte global marqué par une démographie incontrôlée et un accroissement de la population rurale qui met la pression sur les terres, les pâturages et sur la disponibilité en eau. Il y a une misère rurale avec une absence généralisée d’accès à l’électricité et même d’eau potable dès que l’on sort des villes ; une agriculture très peu performante en dehors des périmètres irrigués ; une absence de perspectives industrielles, ce qui fait que le chômage des jeunes devient dramatique. Ajoutez à cela une école publique qui bien qu’ayant bénéficié de beaucoup d’aide et présente des ratios de scolarisation en net progrès, laisse les enfants sur le bord de la route sans savoir ni lire ni écrire. N’oublions pas aussi la progression d’un islam salafiste qui se substitue à l’islam soufiste traditionnel tolérant. Enfin une économie parallèle florissante qui est fondée sur les trafics transsahariens : gasoil, voitures volées, mais surtout maintenant cigarettes, cocaïne provenant d’Amérique latine à destination de l’Europe, armes provenant de Libye et migrants. L’argent de ces trafics commence à corrompre sérieusement les institutions maliennes.

On voit bien que malgré les appuis en formation et matériel apportés par la France, l’Europe et les Etats Unis, ni l’armée ni la gendarmerie malienne ne sont capables de faire face à l’insécurité. Les forces des Nations Unies sont bloquées dans leurs camps fortifiés et se font tuer du monde dès qu’elles en sortent. La situation générale s’aggrave car l’insécurité s’est déplacée du nord toujours ingérable vers le centre du pays très peuplé  où l’Etat est en train de disparaitre. Dans ce cœur du Mali divers groupes djihadistes s’enkystent, prennent le pouvoir local en massacrant leurs opposants et apportent une justice qui avait disparu. La situation est très grave, On voit bien que si l’armée française s’engage à la demande des autorités dans le centre du pays, elle risque fort de s’enliser dans une guerre de contre insurrection sans issue.

Mais le plus grand défi est certainement au mali celui du leadership qui manque singulièrement actuellement à la tête de ce pays où il faut reconstruire des institutions publiques, en particulier régaliennes, qui actuellement s’effondrent dans le clientélisme. Mauvaise gouvernance, refus de s’attaquer aux problèmes de fond, érosion de l’autorité de l’Etat, insécurité qui se développe ; tout ceci rappelle effectivement singulièrement l’Afghanistan.     

Quelles seraient les mesures les plus indispensables à mettre en œuvre ? 

Au niveau français il est urgent de mieux coordonner nos efforts, en particulier entre quai d’Orsay, défense, et budget. Un vrai problème est le budget qui ne répond pas à la gravité de la crise, ni au des ressources affectées au plan militaire, problème qui a conduit à la démission du général de Villiers ni surtout ce qui me semble en fait encore plus grave au plan de l’aide au développement, où nos responsables budgétaires sont dans le « business as usual comme s’il n’y avait pas le feu au Mali et en fait dans tout le Sahel.   

Quel est le niveau de prise de conscience de cette problématique, aussi bien du côté des dirigeants des pays concernés, que du point de vue des dirigeants européens ou américains et chinois ? 

Au niveau des dirigeants sahéliens et même au-delà dans toute l’Afrique de l’Ouest il y a une très nette prise de conscience de l’ampleur du problème ; mais je crains qu’au Mali les responsables n’aient pas compris ce que cela implique en termes de besoin de construction de tout l’appareil d’Etat malien qui semble gangréné par le népotisme. Il leur faut en particulier construire une véritable armée, fondée sur le mérite et l’expertise, avec une gestion moderne des ressources humaines, et non construite sur une base clientéliste. Il en est de même pour tout l’appareil régalien gendarmerie, justice administration territoriale et les principales institutions économiques.

Les américains ont pris conscience il y a déjà longtemps des risques posés par le sahel francophone, ils ont maintenant une base au Niger, l’équivalent d’un bataillon en personnel sur place à travers le Sahel. L’opinion publique américaine a appris avec stupeur la présence de ces soldats lorsque quatre soldats de leurs forces spéciales ont été tués tout récemment dans une embuscade au Niger à 200 km de Niamey. Quant aux Chinois, pour l’instant ils préfèrent sous-estimer le problème, sans doute pour ne pas avoir à s’en occuper…

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