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Peut-on être incapable d'aimer ?

Existe-t-il des personnes qui peuvent se passer d’aimer, qui s’auto-suffisent et n’ont avec l’Autre qu’une relation « utilitaire » ? Peut-on, suite à une blessure, souffrir d’une incapacité réelle à éprouver des émotions et des sentiments ? Quelles sont les conditions pour aimer et être aimé ? Nous avons posé la question au philosophe Frédéric Lenoir qui a consacré un conte à ce sujet – pour les petits et surtout pour les grands…

BL : Y a-t-il des gens plus aptes à aimer que d’autres ? Avons-nous tous les mêmes chances d’aimer à la naissance ?

Frédéric Lenoir : Nous ne pouvons donner que ce que nous possédons. Un enfant qui a été mal aimé ou a reçu peu d’amour aura plus de mal à s’aimer, et du coup à aimer les autres de manière juste. Il n’y a sans doute pas d’inégalité génétique face à l’amour, mais une grande inégalité à travers l’environnement familial qui marque en profondeur notre manière d’aimer. Cependant je ne crois pas que notre capacité d’aimer puisse être à jamais altérée  par les blessures d’amour de la petite enfance. Un chemin de résilience et de guérison du cœur est toujours possible.

BL : Est-ce que certaines personnes peuvent se passer d’aimer quelqu’un d’autre, être en quelque sorte, « autonome » amoureusement ?

FL : Je crois qu’on peut être autonome « amoureusement », autrement dit vivre un célibat heureux, mais je suis convaincu qu’on ne peut pas se passer de relations affectives : amitiés, liens familiaux, vie spirituelle etc. L’être humain est un être de communion : il a besoin d’amour pour s’épanouir, mais cet amour ne se concrétise pas nécessairement dans une relation amoureuse qui mobilise notre libido et nos émotions de manière très intense. Si nombre d’individus ont besoin d’être amoureux pour s’épanouir, d’autres ressentent beaucoup moins ce besoin et certains le transcende totalement (les moines bouddhistes par exemple !)

BL : Peut-on passer sa vie dans l’amour de soi ? L’amour de soi peut-il remplacer l’amour de l’autre ?

FL : Il existe un lien profond entre amour de soi et amour des autres. Une personne qui ne    s’aime pas aura beaucoup de mal à aimer autrui. Mais à l’inverse une personne qui s’aime de manière excessive et narcissique aura du mal à se décentrer et à aimer les autres autrement que pour satisfaire ses besoins. On parlera alors d’un amour utilitariste, où la gratuité et le don n’existent pas. La communion authentique, qui est source du plus profond épanouissement de l’être humain, est le fruit de cet équilibre entre un juste amour de soi et un juste amour d’autrui, entre recevoir et donner, entre vouloir son propre bonheur et vouloir celui d’autrui.

BL : Est-ce que l’autre ne nous manque pas forcément, un jour, fatalement ? Pourquoi ?

FL : Parce que l’être humain est un être de relation fait pour la communion. Les grands égoïstes qui ont fait le vide autour d’eux sont probablement les plus malheureux des êtres. Un individu pauvre, mais bien entouré, est certainement plus heureux qu’un milliardaire qui n’aime personne et que personne n’aime.

BL : Si nous avons un tel besoin de l’autre, pourquoi est-ce si difficile d’aimer ?

FL : La difficulté est triple. Tout d’abord nous sommes conditionnés dans notre manière d’aimer par notre enfance. Un homme, par exemple qui a été rejeté par sa mère, aura peur inconsciemment d’être rejeté par les autres femmes et se mettra le plus souvent en situation  d’être objectivement rejeté pour confirmer sa croyance qu’il n’est pas aimable ! Sans une prise de conscience et un travail sur soi (introspection, thérapie) il est difficile d’aimer lorsqu’on a eu une relation affective compliquée, inexistante ou perverse avec l’un de nos parents. Ensuite, comme nous l’avons vu, la relation se fonde sur un mélange subtil d’égoïsme (j’aime l’autre pour ce qu’il m’apporte) et d’altruisme (j’aime l’autre pour lui-même) et cet équilibre est toujours  fragile et complexe. Enfin la relation amicale comme la relation amoureuse exige réciprocité pour être épanouissante : or parfois l’un aime et l’autre non,  et, assez souvent, l’un aime plus que l’autre !

BL : Celui qui ne s’aime pas, dites-vous, ne saura jamais aimer…Est-ce que cela veut dire que le plus dur n’est pas d’aimer l’autre, mais de s’aimer, soi ?

FL : C’est la base. Si on n’a pas été aimé de manière « suffisamment bonne » comme le dit le psychanalyste Winnicott, on aura souvent besoin de faire un travail de réparation à travers une thérapie pour être capable de s’aimer soi-même et donc d’aimer les autres de manière juste (et pas simplement de les désirer, de les posséder, ou à l’autre extrême de se sacrifier pour eux).

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