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Les embrouilles entre les Le Pen pourraient affaiblir la présidente du Front national.
Les embrouilles entre les Le Pen pourraient affaiblir la présidente du Front national.
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Marine Le Pen affaiblie ? La réponse dans l’examen des motivations du vote FN

Les embrouilles entre les Le Pen pourraient affaiblir la présidente du Front national, selon plusieurs commentateurs et journalistes. Pourtant, si Marine Le Pen désavoue effectivement le fondateur de son parti, son discours devrait toujours convaincre une grande partie des Français.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Le vote frontiste est souvent décrit comme un vote de identitaire, bâti sur des revendications liées à une détresse sociales. Pourtant, selon un sondage Ifop sur les déterminants du vote frontiste, la première motivations consiste à exprimer son mécontentement à l'égard des autres partis politiques (27%, voir tableau plus bas). Quelle diversité dans les motivations du vote FN peut-on trouver ?

Bruno Cautrès : Si le vote pour le Front national a longtemps été considéré comme un vote de protestation, cette composante protestataire n’est plus la seule aujourd’hui ; elle se combine à présent à une dimension davantage d’adhésion aux idées et aux principaux marqueurs du programme du FN: la question de l’immigration, de l’insécurité, les questions d’intégration, le rejet de l’Europe et de l’euro par exemple. Si l’expression d’un mécontentement vis-à-vis des autres partis arrive en premier des citations que font les répondants de l’enquête IFOP, "partager le constat que ce parti fait sur l’état de la France" ou "adhérer aux idées et aux solutions sur l'immigration et l'intégration" sont très souvent cités également. Ce ne sont d’ailleurs pas les propositions économiques ou sociales du FN qui font recette auprès de ceux qui déclarent pouvoir voter pour ce parti et l’on voit bien dans l’enquête que la dimension protestataire et la dimension d’adhésion "au constat" du FN sur la France ou aux idées "sur l’immigration et l’intégration" sont étroitement associées.

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Contrairement à ce qui est souvent avancé, les électeurs du Front national ne seraient pas nécessairement des seniors : selon un sondage Ifop réalisé en mai 2014 à l'occasion des élections départementales, le FN arrivait en tête de toutes les catégories d'âge sauf les +65 ans. Comment expliquer que le discours du Front national soit moins ciblé que prévu (voir le sondage ici page 25) ? 

Le profil sociologique des électeurs du FN repose sur un socle bien connu des spécialistes : plutôt masculin, jeune ou d’âge moyen, vivant dans les périphéries et faiblement doté en capital culturel. Ce socle sociologique s’est diversifié un peu : progression des votes FN chez les femmes et les ruraux par exemple. Les plus âgés sont souvent mieux socialement intégrés, plus installés dans la vie ; on compte aussi davantage de femmes et davantage de catholiques pratiquants qui en général votent moins pour les partis aux extrémités du spectre politique.

Toujours dans le même sondage, et bien que le vote frontiste soit effectivement un vote populaire (un ouvrier sur deux, un employé sur trois), le vote frontiste touche également certains pans de la classe moyenne (24% chez les professions intermédiaires). A-t-on pu observer une métamorphose des électeurs frontistes depuis que Marine Le Pen a entamé son processus de dédiabolisation ?

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Là encore on constate des tendances lourdes accompagnées de quelques évolutions : la composante populaire (ouvriers ou employés faiblement diplômés, certaines catégories de chômeurs ou d’inactifs) du vote FN est une donnée majeure de sa sociologie et permet à Marine Le Pen de se positionner en porte-parole des "petits" contre les "gros". Mais on a constaté une légère progression chez des franges en déclassement des classes moyennes. Plutôt que d’une métamorphose, on peut dire que la stratégie "bleue marine" correspond à un positionnement que l’on peut voir dans d’autres formations politiques du populisme en Europe, ce que les spécialistes appellent le "welfare chauvin" : favorable à la protection des plus faibles dans la société par l’intervention publique, mais sous condition de nationalité et présentant les immigrés ou les étrangers comme ceux qui veulent "profiter du système".

Le discours de l'UMP pour contrer le Front national consiste souvent à dire que voter FN revient à faire gagner la gauche. Dans quelle mesure cette stratégie pourrait-elle être opérante ? 

Je ne suis pas sûr que cette stratégie soit entendue par les électeurs du FN dans la perspective de la présidentielle. Si Nicolas Sarkozy est le candidat de la droite, une partie des électeurs du FN se rappellera qu’il les avait déçus fortement et qu’ils s’étaient sentis "trahi"; si c’est Alain Juppé, le positionnement "centriste" que celui-ci a pris et ses récentes propositions sur "l’identité heureuse" l’éloigneront encore plus des électeurs du FN que pour Nicolas Sarkozy. Les leaders et candidats potentiels de l’UMP sont néanmoins dans leur rôle en voulant simplifier les termes de l’équation "tripolaire" de la vie politique française d’aujourd’hui en la réduisant à deux termes seulement, la droite et la gauche. Ils cherchent à capter l’attention des électeurs potentiels de Marine Le Pen ou du FN et à amorcer chez eux un réflexe de rejet du PS et de F. Hollande. Et bien sûr il s’agit pour l’UMP d’enfoncer le clou au moment des régionales et de doubler la mise après le succès des départementales.

64% des électeurs du Front national étaient favorables à des alliances avec l'UMP, selon un sondage paru en décembre pour Marianne. Comment l'expliquer ?

Plusieurs explications sont possibles ; d’une part certains électeurs du FN ont pu voter à droite auparavant ; d’autre part, l’univers des valeurs politiques des sympathisants du FN et de certaines franges des sympathisants de l’UMP peuvent se croiser sur certaines dimensions : le rapport à l’autorité et à la tradition par exemple ; enfin, l’UMP et la droite dans son ensemble ont souvent expliqué que les électeurs du FN avaient vocation à "revenir vers la droite". C’est la théorie selon laquelle le FN pose des questions qui se posent mais n’apporte pas les réponses ou les bonnes réponses. Mais on voit bien que cette perspective d’alliance rencontre de vraies difficultés, voire impossibilités : sur les questions économiques et plus encore sur les questions d’intégration économique européenne ou sur l’appréciation portée sur la mondialisation, ces deux types d’électorats sont assez opposés. La dimension de protestation contre "le système" n’est pas non plus présente au sein de l’électorat de l’UMP. Ces oppositions de valeurs politiques sont sous-tendues par de fortes différences sociologiques entre les deux électorats également.

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