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New Delhi plongée dans la pollution, en mai 2021.
New Delhi plongée dans la pollution, en mai 2021.
©Arun SANKAR / AFP

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COP 26 : et pendant que tout le monde regarde la Chine que se passe-t-il en Inde sur le front du CO2 ?

Alors que la COP26 approche, les pays en voie de développement ont souvent l’habitude de dire qu’ils ne peuvent pas concilier développement économique et respect de l’environnement. L’expérience indienne montre ainsi les limites du mythe de la croissance verte dans ces pays.

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot est agrégé de sciences économiques et sociales et Docteur en économie.

Il est spécialisé depuis les années 1980 sur l'Inde et l'Asie émergente et a été conseiller au ministère des Finances sur la plupart des grandes régions émergentes dans les années 1990. Il est aujourd'hui chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et coprésident du Euro-India Group (EIEBG).

Son dernier livre :  "Utopies made in monde, le sage et l'économiste" paru chez Odile Jacob en Avril 2021.  
Il est également l'auteur de "L'Inde ancienne au chevet de nos politiques. L'art de la gouvernance selon l'Arthashâstra", Editions du Félin, 2017.   et de "Chindiafrique : la Chine, l'Inde et l'Afrique feront le monde de demain" paru chez Odile Jacob en Janvier 2013.

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Atlantico : Alors que la COP26 approche, les pays en voie de développement ont souvent l’habitude de dire qu’ils ne peuvent pas concilier développement économique et respect de l’environnement. Cet argument est-il de moins en moins valable ?

Les percées technologiques environnementales de ces dernières années ont cherché à s’affranchir de deux contraintes où cet argument des pays en développement a joué un rôle majeur.

La première consistait à croire que les pays développés pouvaient continuer à suivre le même modèle quitte à ralentir un peu leur croissance. De l’autre côté, les pays émergents soutenus par les pays pauvres refusaient de se voir imposer des limites à leur croissance de rattrapage au nom de l’environnement. C’est valable pour la Chine, l’Inde et désormais les pays d’Afrique. Le monde émergent a, d’une certaine manière, contraint alors les pays développés à faire beaucoup plus d’efforts que ce à quoi ils étaient prêts au départ. Pour obtenir un accord à Paris lors de la COP21, les pays développés ont ainsi dû s’engager à des efforts internes majeurs à l’horizon 2030-2050 et à des aides substantielles en faveur des pays pauvres. C’est de cette intransigeance des pays du sud que date la véritable mutation des pays riches vers les technologies vertes. L’horizon était enfin devenu clair pour les investisseurs dans les nouvelles filières comme l’éolien, le solaire ou encore l’hydrogène.

La deuxième contrainte relève de l’arbitrage entre croissance et ressources naturelles. Le débat est ancien puisqu’il est apparu dès 1972 avec la publication du rapport du Club de Rome « Halte à la croissance ». L’alternative était alors entre la décroissance ou bien l’émergence de nouvelles technologies pour rendre compatible croissance et respect de l’environnement. Cette alternative ne convenait pas vraiment aux pays en développement qui ne voulaient ni de la décroissance ni d’un effort supérieur d’investissement auquel il ne pourrait pas faire face. Il a ainsi fallu montrer que la croissance « verte » était possible financièrement et techniquement. Dans ce contexte d’une confrontation entre pays riches et pays en développement, les chiffres de plus en plus alarmants du réchauffement climatique ont alors agi comme un accélérateur dans le financement des nouvelles technologies vertes.

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Cela veut t-il pour autant dire que le problème est réglé ? Non. La Chine est désormais très avancée dans la transition écologique. Face à la contestation de ses propres habitants confrontés à une pollution insupportable, et en raison de ses ambitions internationales, l’empire du milieu est probablement celui qui a le plus investi dans les énergies renouvelables. Car c’était aussi celui qui dépendait le plus de la résolution de l’équation croissance rapide-décarbonation de l’économie. Le problème est que les émissions de CO2 chinoises n’ont pas vraiment baissé et que l’engagement de Pékin d’une neutralité carbone vise au mieux 2060. C’est totalement incompatible avec l’objectif de limitation du réchauffement climatique à 1,5°.

Même si les nouvelles technologies environnementales permettent de réduire fortement l’intensité des émissions de carbone, le fossé entre pays riches et pays en développement est tel que ces derniers vont subir ce qu’on appelle la longue traîne de leur ancien appareil de production. Le bon exemple est celui du charbon qui fournit encore 60 à 70% de l’électricité en Chine et en Inde ou encore 80% en Afrique du sud. Si ces pays visent une croissance de rattrapage de 6 à 8% par an, cette longue traîne va persister sur 20 ou 30 ans. Les nouvelles technologies permettent en effet de satisfaire le supplément de besoins énergétiques mais le socle va rester longtemps le charbon, les hydrocarbures (pétrole et gaz) ou même le bois en Inde et en Afrique. On le voit avec le charbon dans la reprise actuelle : les tensions sont telles que la plupart des pays en développement ont relancé leur production domestique ou leurs importations.

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L’enjeu de la COP26 à Glasgow va précisément être de rediscuter ce qu’on appelle le « partage du fardeau » de la croissance mondiale. La question est simple : comment peut-on respecter l’objectif climatique de +1,5°C tout en permettant aux pays en développement de continuer à rattraper les pays riches ? Pour l’instant, les percées technologies ne sont pas suffisantes à l’échelle mondiale pour concilier les deux objectifs. Il est illusoire de croire par exemple que les énergies renouvelables suffiront dans les pays émergents. La question de la décroissance dans les pays riches va donc continuer à frapper à la porte et on peut être pessimiste sur les résultats de Glasgow dans un contexte où la relance de la croissance économique est sur toutes les bouches des dirigeants du G7.

Comment l’Inde arrive-t-elle à trouver une manière de concilier les deux objectifs ? Est-ce vraiment le cas ?

L’expérience chinoise est bien connue et il est en effet intéressant de regarder l’Inde comme laboratoire des pays les plus pauvres. Avec un recul d’une bonne dizaine d’années, l’expérience indienne montre à la fois le potentiel mais aussi les limites du mythe de la croissance verte dans les pays en voie de développement. La part de l’éolien et du solaire a bondi dans la nouvelle offre énergétique et l’Inde est désormais le 3e producteur mondial d’énergie renouvelable. Mais c’est aussi le 3e consommateur d’électricité au monde et on continuer d’ouvrir des capacités de production au charbon, y compris importé d’Australie et de Chine. Surtout, la pollution en Inde ne s’est pas du tout réduite, au contraire. On y trouve désormais 22 des 30 villes les plus polluées du monde Pourquoi ? D’abord parce que le charbon reste toujours la première énergie et la biomasse la seconde, notamment le chauffage et la cuisson au bois dans les milieux les plus pauvres que ce soit dans les campagnes mais aussi dans les villes. Cela n’apparait pas forcément dans les statistiques car ce sont des consommations dites « informelles ». Cela pose deux problèmes. A trop être obsédés par les émissions de gaz à effet de serre sans prendre en compte les enjeux liés à la biodiversité dans son ensemble, on risque de viser de mauvaises cibles. Le tiers des particules polluantes en Inde serait ainsi lié à des feux agricoles et notamment après les semailles, mais aussi aux feux de déchets ménagers dans un pays qui n’en collecte toujours pas plus de 20%.

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Le second problème est que les investissements réalisés pour la croissance verte sont nettement insuffisants. On utilise encore très peu le soleil par rapport aux capacités du pays. C’est une bonne nouvelle car cela signifie qu’avec un véritable effort d’investissement, il y aurait un énorme potentiel de substitution aux énergies fossiles. Néanmoins, cela nécessite que les technologies du renouvelable ne soient pas trop couteuses ou trop complexes mais adaptées à la majorité de la population des pays en développement. Face à cela, l’Inde essaie de développer des innovations dites « frugales ». La « croissance verte » reste pour beaucoup une posture déclaratoire du gouvernement indien, mais ça n’empêche pas le pays de pulluler d’expériences d’alternatives frugales : des voitures électriques simplifiées, des plaques de cuisson solaires, de nouveaux poêles ou fours de cuisson à bois individuels qui réduisent drastiquement les émissions. Il faudrait toutefois les systématiser pour que leur impact se fasse sentir sur un plan macro-économique.

Observe-t-on néanmoins des signes d’amélioration dans l’ensemble ?

Oui et non. C’est indéniable qu’il y a eu des progrès mais la croissance verte reste largement un mythe. Les émissions indiennes continuent de croitre et l’Inde est le troisième pays le plus polluant au monde. Les émissions par tête sont très faibles car il y a une extrême pauvreté mais la population du pays continue de croître et va dépasser celle de la Chine. En 2015, je disais que les engagements officiels indiens illustraient un peu la « mascarade » autour des négociations de Paris pour obtenir à tout prix un accord. Six ans après, on voit le résultat. On oppose souvent l’idée que la situation aurait été pire sans cet accord. Mais cette réponse n’est pas satisfaisante car dans l’absolu la situation est bien pire qu’il y a six ans.

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Quelle est la solution pour agir ?

Dans le cas de l’Inde, mais finalement aussi pour l’ensemble des pays en développement comme en Afrique, cela pourrait être de viser une croissance plus lente, de l’ordre de 3% par an, écologiquement propre et qui se fixe surtout comme objectif premier la lutte contre la pauvreté, la réduction des inégalités, le développement humain, et non pour alimenter le mimétisme occidental des classes moyennes et supérieures. Cela nécessite plus largement un effort mondial et notamment de reprendre sans passion le débat du rapport du Club de Rome de 1972 au lieu d’agiter la décroissance comme un chiffon rouge. Dans mon dernier livre « Utopies made in monde » paru chez Odile Jacob cette année, j’aborde ce sujet. Il ne faut pas que la croissance soit simplement « verte » mais qu’elle s’accompagne d’une élévation du niveau de vie moyen sur la planète entre pays et au sein de chaque pays. Cela suppose un véritable partage du « fardeau », c’est-à-dire les limites physiques d’une planète qui consomme chaque année près de deux fois ses ressources selon les derniers calculs de l’ONG Global Footprint Network.

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