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Les surfaces agricoles utilisées représentent encore aujourd’hui près de 53% de la superficie de notre territoire.
Les surfaces agricoles utilisées représentent encore aujourd’hui près de 53% de la superficie de notre territoire.
©Antoine Jeandey - WikiAgri

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Les agriculteurs, jardiniers de la France

Alors que s'ouvre le Salon de l’agriculture, les agriculteurs sont de plus en plus menacés. Pourtant, ils sont des acteurs indispensables de la sauvegarde de notre paysage. A quoi ressemblerait la France sans eux ? Peut-on s'éloigner des monocultures pour aller vers une agriculture diversifiée plus respectueuse de l'environnement ?

Atlantico : Alors que s'ouvrent le Salon de l’agriculture et les Etats généraux du secteur, les agriculteurs sont de plus en plus menacés, pourtant ils sont un des symboles de l’économie française, alors à quoi ressemblerait la France sans eux ? Quel impact ont les agriculteurs sur le paysage ?

Jacques Abadie : Les agriculteurs ont un impact fondamental sur le paysage, ne serait-ce que parce qu’ils entretiennent une bonne partie des espaces ruraux. De plus, ils entretiennent l’activité économique : plus il y a d’agriculteurs dans un espace rural, plus il y a d’autres activités et services, car les agriculteurs sont générateurs d’activité pour d’autres secteurs : le commerce, la santé, les services. Les espaces dans lesquels des agriculteurs sont actifs sont des espaces entretenus qui donnent envie d’être habités. Au contraire, les espaces envahis par la friche et progressivement enfermés par la conquête forestière sont beaucoup moins attractifs pour les résidents. La présence des agriculteurs joue donc à la fois sur l’espace naturel et sur l’espace social.

Marc Dufumier : Leur impact est absolument considérable puisque les surfaces agricoles utilisées représentent encore aujourd’hui près de 53% de la superficie de notre territoire. Mais contrairement à une idée reçue, cet impact n’a pas toujours été et pourrait ne pas être défavorable à la beauté des paysages, au maintien de leur biodiversité, et à la qualité de nos eaux de surface et souterraines. Prenez l’exemple des bocages bretons et limousins : ce sont des écosystèmes qui n’ont rien de « naturels » ; ils ont été totalement créés par les agriculteurs mais présentent cependant une très grande biodiversité domestique et sauvage tout en étant généralement agréable à visiter. De même en a-t-il été longtemps sur les versants montagneux aménagés en terrasses dans le sud de la France. C’est en fait assez récemment que pour produire toujours plus à grande échelle et réduire les coûts de production, notre agriculture industrielle, a commencé à détruire ces paysages avec les conséquences que nous connaissons aujourd’hui : champs uniformes dépourvus de haies à pertes de vue, érosion des sols, glissements de terrains, algues vertes sur le littoral, pollution de l’air et des eaux, etc.

Comment entretiennent-ils les surfaces naturelles ? A quoi ressembleraient nos espaces verts s'ils n'en prenaient pas soin ?

Jacques Abadie : J’ai travaillé sur le cas des « estives » d’altitude dans les Pyrénées – ce que l’on appelle aussi les « alpages » dans les Alpes. L’entretien de ces zones d’herbe n’est possible que parce que des troupeaux les pâturent. Si la présence des troupeaux diminue, ces zones sont rapidement occupées par des arbustes et elles deviennent très rapidement inhospitalières et perdent beaucoup de leur attractivité pour les touristes et les amateurs de nature. Il y a un lien très direct entre le paysage que l’on recherche et l’activité des agriculteurs. Ceci dit, certains paysages restent plus attractifs que d’autres. La Beauce est certes très active d’un point de vue agricole, mais ce n’est pas nécessairement la zone préférée des vacanciers. Ils préfèreront le bocage, des paysages qui accueillent une présence humaine plus dense que la Beauce, entretenue par de grande entreprises agricoles, qui écartent naturellement des autres espaces.

Marc Dufumier : Nos surfaces agricoles sont, selon les endroits, aménagées en petits jardins maraîchers, en très grands champs de cultures annuelles, en prairies permanentes ou temporaires, en plantations fruitières, en rizières (Camargue), etc. Cela donne encore en France une assez grande diversité de paysages différents appelés « bocages », « openfields » (champs ouverts), « hortillons », « pelouses » d’altitude, etc. Si les agriculteurs n’étaient pas là pour les entretenir, ces paysages retourneraient progressivement à de simples forêts, landes, ou marais.

Quels problèmes écologiques aurions-nous sans eux ?

Jacques Abadie : On pourrait prendre le problème à l’envers. La disparition de l’activité agricole dans certaines zones permettrait une reconquête par des formes de vie naturelles, sauvages, et permettrait le retour d’espèces animales et végétales, que l’agriculture fait disparaitre. Étonnement, dans la zone de Tchernobyl, interdite à la population, les biologistes sont enthousiastes de constater le retour de formes de vie sauvage animales et végétales qui avaient disparues jusque-là du fait de l’activité humaine.

Marc Dufumier : Sans agriculteurs ni agricultures, les problèmes seraient surtout économiques. Les seules pêches, chasses et cueillettes, sur des « espaces naturels », ne permettraient pas de nourrir la population française, loin de là. Par définition, l’agriculture est l’activité qui aménage (et donc artificialise) les écosystèmes pour privilégier la croissance et le développement des plantes et animaux considérés comme étant les plus utiles pour satisfaire la demande des familles et des industries sur les marchés : aliments, fibres textiles, bois de chauffe et de construction, molécules médicinales ou aromatiques, etc. Les espaces agricoles ne sont donc pas du tout des « espaces naturels » mais des écosystèmes aménagés pour la satisfaction de nos besoins ou de nos envies.

Quel est l’impact de l'entretien des espaces sur la faune (les abeilles par exemple, et autres animaux indispensables à notre survie) ?

Jacques Abadie : Nous sommes en train de redécouvrir le besoin de diversité pour avoir une faune et une flore riche. Les zones de monoculture sont très défavorables aux abeilles. Dans une monoculture de colza par exemple, les abeilles se trouvent face à une abondance de ressources lorsque le colza fleuri, puis à une pénurie totale le reste de l’année. Les abeilles ont besoin d’une diversité suffisamment importante d’espèces végétales, offrant un étalement de la floraison tout au long de l’année pour subvenir à leurs besoins.Nous redécouvrons cela aujourd’hui, à travers le débat autour de l’agro-écologie, les pratiques innovantes en agronomie… Un certain nombre d’exploitations se dirigent vers la reconstitution de systèmes beaucoup plus complexes qu’ils ne sont aujourd’hui.

Marc Dufumier : A vouloir trop artificialiser les agro-écosystèmes pour ne favoriser la croissance et le développement que d’un très petit nombre d’espèces utiles, en employant par exemple des pesticides, on finit par les fragiliser exagérément, avec pour conséquence de très graves déséquilibres écologiques : disparition des abeilles mellifères et de nombreux autres insectes pollinisateurs, propagation incontrôlable de mauvaises herbes envahissantes et résistantes aux herbicides, pullulation d’insectes ravageurs ne pouvant plus être neutralisés en l’absence des coccinelles (elles-mêmes tuées par les insecticides), prolifération de maladies provoquées par les champignons résistants aux fongicides, altération de la microbiologie des sols aboutissant à une perte sérieuse de fertilité, etc. A quoi s’ajoutent bien sûr, ne l’oublions pas, les atteintes à la santé humaine qui résultent des résidus pesticides ou hormonaux dans notre alimentation.

Va-t-on vers une agriculture multiples (à l’inverse des monocultures) et durable ?

Jacques Abadie : Un certain nombre d’agriculteurs sont déjà engagés dans ce type de démarches. Malheureusement, pendant 40 ans, l’Inra et les organismes de recherche ont au contraire travaillé sur l’intensification et la spécialisation de l’agriculture. Les nouveaux modes de gestion sont donc à contre-courant. Certaines études commencent à donner des résultats, mais nous restons en retard par rapport aux besoins.

La grosse difficulté de cette approche est que sur les 30 dernières années nous sommes allés vers une simplification des systèmes de production agricole. L’agro-écologie et l’agro-biologie supposent de mettre en œuvre une démarche plus complexe. Ces formes d’activité agricole demandent beaucoup plus de compétences, et sont à l’encontre du modèle poursuivi pendant les années précédentes.

De plus, les agriculteurs qui se sont récemment installés l’ont fait en suivant ce modèle de la simplification. Aujourd’hui, on leur demande de modifier leurs méthodes, de pratiquer des formes de travail du sol différentes. Ils sont désorientés et pris par surprise. Les agriculteurs qui se plaignent sont ceux qui n’ont pas été préparés à ce bouleversement.

Peut-on imaginer une agriculture aux méthodes "naturelles" pour éviter l'utilisation de produits chimiques ?

Jacques Abadie : C’est le même problème. On pensait que la chimie et le machinisme allaient permettre de maitriser le vivant et d’obtenir des productions très standardisées, le tout encouragé par la grande distribution.

La démarche est engagée par certains agriculteurs qui conduisent des expérimentations en réduisant l’utilisation des produits chimiques. Nombreux sont ceux qui considèrent même que, quitte à réduire, autant passer au bio, dans le secteur de la vigne en particulier.

Mais les coopératives, les négociants, et les firmes agro-chimiques ne poussent pas en ce sens. Les coopératives, qui théoriquement sont l’émanation des agriculteurs ne poussent pas les agriculteurs dans cette voie qui pourtant pourrait être dans leur intérêt. Elles sont prisonnières de la vente de produits phytosanitaires pour soutenir leur chiffre d’affaire, c’est la paie du personnel des coopératives qui en dépend. La réorientation de l’activité des organisations qui accompagnent les agriculteurs est compliquée à mettre en œuvre.

Marc Dufumier : Oui, absolument. Mais il nous faudrait revenir aux principes fondamentaux de l’agro-écologie, ce que l’agronomie n’aurait d’ailleurs jamais du cesser d’être : Faire l’usage le plus intensif possible des ressources naturelles renouvelables ou pléthorique, comme par exemple : l’énergie solaire pour sa transformation en énergie alimentaire par le processus de la photosynthèse, le carbone du gaz carbonique atmosphérique pour la synthèse de nos hydrates de carbone (sucre, amidon, lipides, etc.), l’azote de l’air pour la fabrication de nos protéines avec le recours aux plantes de l’ordre des légumineuses (trèfle luzerne, lentilles, haricot, etc.), les éléments minéraux libérés par l’altération des roches mères, les coccinelles prédatrices des pucerons ravageurs, les carabes prédateurs de limaces, etc. Mais cette agro-écologie, dont l’agriculture biologique est l’exemple aujourd’hui labellisé, exige plus de soin, donc plus de travail, et mérite alors d’être davantage rémunérée que l’agriculture industrielle dont les coûts réels (perte du taux d’humus des sols, effondrement des abeilles, algues vertes sur les plages, maladie neuro-dégénératives, etc.) n’apparaissent généralement pas dans les prix des produits sur les marchés.

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