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Vers un nouveau califat ? Mais pourquoi l’Etat islamique est-il si difficile à abattre au Mozambique ?
©Alfredo Zuniga / AFP

Palma

Vers un nouveau califat ? Mais pourquoi l’Etat islamique est-il si difficile à abattre au Mozambique ?

Un nombre "important" de combattants islamistes ont été tués par les forces mozambicaines au cours de combats visant à reprendre Palma, a déclaré dimanche le chef des opérations militaires sur place. La ville était tombée aux mains de groupes djihadistes après une sanglante attaque le 24 mars. Les forces gouvernementales mozambicaines ont pu reprendre le contrôle de la ville côtière de Palma, située près d'un site gazier exploité par Total.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Au Mozambique, la ville portuaire de Palma est tombée aux mains de l’Etat islamique qui étend de plus en plus son influence. L’État islamique est-il en train de reproduire une stratégie qui lui a permis d’asseoir son contrôle sur certains territoires sub-sahariens et au Proche-Orient ?

Christophe Boutin : N’inversons pas les choses. Au Mozambique, comme ailleurs en Afrique, les groupes islamistes djihadistes sont des créations locales qui, par la suite, s'affilient à l'État Islamique, comme on réclamerait une franchise. C’est en effet profitable pour les deux : pour le groupe local, qui acquiert ainsi une visibilité internationale, et pour l’EI, qui peut montrer à bon compte que son combat continue et se diversifie. De plus, et là aussi, au Mozambique comme ailleurs en Afrique, la caractérisation religieuse n’est qu’un des éléments d’explication de l’apparition de tels groupes, qui prennent naissance avant tout sur un terrain social fragilisé.

Le Mozambique est un État multiconfessionnel – 60% de chrétiens, 20% de musulmans, 15 % d’animistes - mais la répartition très inégale des pratiquants conduit à un phénomène de minorité majoritaire (majority-minority) dans la province de Cabo Delgado dans laquelle ont eu lieu les attaques et où les 2,5 millions d’habitants sont à 60% musulmans. L’Islam s’est en effet propagé au cours de l’histoire le long de la côte est de l’Afrique, et le nord du Mozambique correspond à la limite de son implantation durable dans cette direction. Les tribus côtières islamisées ont alors commercé avec les mondes arabe et indien, en leur vendant les matières premières et les esclaves prélevés à l’intérieur du continent – avec des structures aussi importantes que les sultanats de Kilwa puis de Zanzibar, situés tous les deux dans des îles appartenant aujourd’hui à la Tanzanie, à proximité immédiate du Cabo Delgado. Le sud du Mozambique actuel était lui plus lié à l’empire noir du Monomotapa, devenu puissant grâce au commerce de l’or avant de passer sous contrôle portugais.

Le groupe qui nous intéresse est connu sous les noms d’Ahlu Sunnah Wa-Jamâ (« ceux qui adhérent à la tradition du Prophète »), ou d’Al Shabab (« les jeunes » – sans lien direct avec les Shebbab somaliens). Il est tentant, et partiellement vrai, de voir derrière ces appellations même une influence extérieure, celle de la diffusion, à partir de l’Arabie saoudite, d’un islam rigoriste qui aurait séduit les jeunes générations, quand les anciennes professaient un islam soufi plus apaisé – une problématique, là encore, commune à d’autres foyers djihadistes africains. Mais la seule influence extérieure ne serait sans doute pas suffisante sans des circonstances locales autres que religieuses pour conduire à la lutte armée.

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Le très marxiste Front de Libération du Mozambique (Frelimo), créé en 1962, se lance dans des opérations armées contre la colonisation portugaise dès 1964. À partir de 1972 intervient aussi la Résistance national mozambicaine (Renamo), anti-marxiste, mais en 1974, après la « révolution des œillets », c’est avec le Frelimo que le Portugal négocie l’indépendance (1975). Devenu parti unique, soutenu en pleine guerre froide par le Bloc de l’Est, le Frelimo fait alors face à une guerre civile contre la Renamo, soutenue par l’Ouest, qui ravage le pays de 1976 à 1992. Après la paix, le Frelimo abandonne un marxisme qui n’est plus d’actualité - et qui a contribué à ruiner le pays – mais, s’appuyant sur une base démographique plus large située dans le Sud du pays, conserve le pouvoir par les urnes. Avec le multipartisme, des députés musulmans sont élus qui revendiquent alors des « accommodements » - la prise en compte par exemple des jours fériés musulmans – mais ces pressions communautaires sont repoussées.

C’est dans ce contexte que le mouvement Al Shabab prend de l’ampleur, et passe de la promotion d’un islam rigoriste à la lutte politique anti-étatique violente, dans une logique très proche de celle que connaît au même moment le groupe Boko Haram au Nigéria. Du refus de l’impôt à la propagande contre l’État impie, le groupe en vient à mener des actions violentes spectaculaires et les attaques de villages, avec décapitations et enlèvements de femmes, commencent en 2013-2014. En 2016, le gouvernement mozambicain – qui vient de réduire une reprise des armes de la Renamo - décide de réprimer ce « banditisme », et ce d’autant plus que le futur « Qatar de l’Afrique », dans les eaux duquel on découvre d’immenses réserves de gaz, entend faire de sa province nord le point nodal d’une exploitation dont il a bien besoin – et plus encore  après la découverte d’une « dette cachée » de plusieurs milliards qui plombe son économie. Mais les forces armées n’arrivent pas à éradiquer ces petits groupes mobiles qui disposent de zones forestières de repli (la province est grande comme l’Autriche), et en octobre 2017 Al Shabab passe à l’échelon supérieur en s’emparant pendant quelques jours de la ville de Mocimboa da Praia. Repoussés, ses membres continuent leurs attaques sporadiques, toujours aussi violentes et de plus en plus proches de la ville de Palma, jusqu’à la prise de cette dernière le 27 mars.

On a donc ici une revendication religieuse locale (portant sur la place des musulmans au sein du pouvoir étatique), couplée avec une revendication ethnique – opposant les groupes du Nord à ceux du Sud qui constituent la base électorale du Frelimo et contrôlent ainsi le pouvoir politique et l’économie. Une province, Cabo Delgado, qui est la plus pauvre d’un pays déjà pauvre, avec un taux de chômage important dans une jeunesse qui cherche sa voie. Des perspectives de développement portant certes sur des milliards de dollars, mais dont les habitants de la province directement concernée par des infrastructures qui demandent parfois des expropriations douloureuses craignent de n’avoir que les miettes. Un réseau transfrontalier religieux reliant des groupes relevant de la même idéologie – en Tanzanie, mais aussi au Soudan. D’autres réseaux, de trafiquants cette fois, qui, dans la lignée du commerce ancien, font circuler en direction de la côte puis de l’Asie ivoire ou pierres précieuses, et, en sens inverse, drogues diverses – des réseaux qui supposent toujours des armes et, souvent, des complicités au sein d’États qui ne sont pas des modèles en matière de lutte contre la corruption… Et c’est bien de cet ensemble que naît la situation actuelle, et non de la seule volonté des mystérieux dirigeants de l’État islamique, ni même du seul fait religieux.

Pourquoi est-il si difficile de contenir leur avancée ? Les Etats africains sont-ils à même de gérer seuls la situation ? La France devrait-elle s'investir ou craint-elle un enlisement comme au Mali ?

Il ne faut pas envisager de manière générale des « États africains », qui ont tous des caractéristiques distinctes, mais se demander si ceux qui connaissent les actuels problèmes liés au djihadisme n’ont pas quelques points communs.

Le premier serait certainement la disparité entre les différents groupes ethniques qui les composent dans l’accès au pouvoir et/ou aux richesses. Cette disparité ne peut qu’exacerber des antagonismes historiques - parfois aussi religieux - entre anciens et nouveaux groupes « dominants ». Le régime de « parti unique », volontiers clanique, mais aussi, en sens contraire, les conséquences de l’approche purement comptable de la démocratie, avec ce que Tocqueville nomme la « dictature de la majorité », n’arrangent pas les choses en la matière. Ne reste bientôt aux exclus que l’économie souterraine pour espérer améliorer leur condition, une zone grise parfois tolérée par l’État comme un moindre mal, ou parfois pourchassée pour contrôler l’ensemble des ressources… ou prélever une dîme en fermant les yeux.

Le second point commun serait la faiblesse structurelle d’États qui laissent en déshérence des portions de leur territoire. Lorsque l’État n’est plus qu’un percepteur d’impôts et le producteur de réglementations uniformes inadaptées, qui se refusent à prendre en compte les réalités locales, lorsque l’Éducation, la Santé ou la Justice sont des administrations fantômes, lorsque non seulement la sécurité des personnes et des biens n’est plus assurée mais que l’on en vient à se méfier de ceux qui sont censés la faire respecter, armée ou police, le contrat social par lequel les citoyens accordent au pouvoir sa légitimité et ses prérogatives s’estompe.

Ajoutons d’autres points qui peuvent être communs face aux soulèvements : des armées « nationales » qui se comportent en pays conquis dans certaines de leurs provinces, sans égard pour les coutumes locales ; des répressions parfois aveugles atteignant plus la population civile que les véritables terroristes ; un pouvoir agissant souvent à contretemps, négociant des amnisties quand l’adversaire est fort, l’écrasant sans pitié quand il est faible. Tout ceci lève une armée de mécontents prêts à toutes les aventures. 

Que faire sur le plan tactique ? Les territoires concernés sont souvent immenses et les moyens des forces armées totalement insuffisants pour les contrôler sans le soutien de la population – soutien souvent annihilé par les politiques que l’on vient de décrire. Les troupes sont la plupart du temps mal équipées et mal formées – à l’exception de l’habituelle « garde présidentielle », principalement destinée à préserver le titulaire du pouvoir des coups d’État. La situation sécuritaire est telle d’ailleurs que les étrangers assurent le plus souvent eux-mêmes leur sécurité en recourant aux ressources de prestataires qui sont devenus de véritables armées privées, avec des composantes terrestres, navales et aériennes - quand ce ne sont pas parfois les États défaillants eux-mêmes qui utilisent de tels groupes pour mener des opérations sous couvert de « formations » de leurs troupes.

La logique pour remédier à cette situation imposerait sans doute plus une collaboration interafricaine que des interventions extérieures : le mandant d’interposition des forces onusiennes les conduit à ne servir que de cibles faciles, et l’intervention d’un pays non-africain déclenche toujours l’accusation de néo-colonialisme. Mais on voit avec le cas de l’UA combien la mise sur pied d’une force spécifique d’intervention est délicate. La Communauté de développement d'Afrique australe (SADC) dispose bien depuis 2008 de forces ad hoc, intervenues au Lesotho en 2017, mais ne semble pas décidée à intervenir ici. Et encore faut-il que l’État victime des attaques accepte que cette intervention ait lieu sur son sol.

L’attaque a compromis un projet gazier du groupe Total, et Palma n’est qu’à quelques encablures de Mayotte. Les intérêts français dans la région pourraient-il être menacés ?

Ce n’est pas la première attaque qui a eu lieu à proximité du site retenu par Total, puisqu’en décembre 2020 déjà une menace du même groupe avait conduit à l’évacuation des personnels. Le gouvernement mozambicain avait alors assuré l’entreprise française qu’il garantirait une zone de sécurité de 25 km autour de son installation… zone dans laquelle se situe la ville de Prada. En fait, si l’on en croit certaines informations, c’est plutôt la zone sécurisée par Total qui a servi de zone de recueil pour les civils fuyant Prada !

Mais la question dépasse largement, vous avez raison, les seuls intérêts de Total. D’une part, parce que, comme vous le relevez, au large de ce Mozambique et de cette Tanzanie où sévissent les islamistes, il y a les Comores, et parmi elles Mayotte, un département français. D’autre part, parce que le Mozambique constitue la rive ouest d’un canal du Mozambique dont l’île de Madagascar représente la rive est. C’est dans ce canal que se trouvent les gisements de gaz évoqués, ce qui en fait déjà un site stratégique – que l’on regarde de l’autre côté du continent africain les difficultés causées par la sécurité des plateformes et de leurs navires de servitude dans le golfe de Guinée -, mais c’est aussi un lieu de passage des pétroliers et autres navires venant d’Asie et d’Arabie à destination des Amériques et de l’Europe. Certes, une partie de ce trafic emprunte actuellement la Mer rouge et le canal de Suez, mais, même en dehors de conflits, l’accident de l’Ever Given a montré que ce passage pouvait facilement être bloqué.

Dans ce cadre, la sécurisation du canal du Mozambique est un élément particulièrement important. Nombreux sont ceux qui veulent agir dans cette région, de la Russie, ancienne amie privilégiée du Mozambique au temps de l’URSS, à une Afrique du Sud qui est maintenant son principal partenaire économique, de la Chine, qui y voit une base future, aux USA, qui suivent de près l’instabilité islamique dans la région Nord, et tous ont conscience de son importance géostratégique.

Or la France dispose pour assurer cette sécurisation, en dehors de Mayotte, située au nord du canal, des points d’appuis potentiels des Îles éparses, soit, du nord au sud du canal et quasiment en son milieu, de Juan de Nova, Basas de India et Europa. Ce sont pour l’instant des paradis naturels placés au centre d’aires marines protégées, mais la question de la pleine et entière souveraineté sur ces indispensables confettis – on se souviendra qu’Emmanuel Macron avait un temps évoqué une éventuelle « cogestion » de ces îles avec la Grande Île voisine - est plus que jamais d’actualité.

Par ses possessions plus que par une éventuelle intervention, la France est donc déjà un acteur important de la stabilité de la région. En a-t-elle les moyens ? On rappellera l’existence des forces armées dans la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI), dont la zone de responsabilité permanente comprend le canal du Mozambique, et qui disposent, notamment, du 2e RPIMa basé à La Réunion et du détachement de Légion étrangère de Mayotte, comme de deux frégates de surveillance et d’un détachement air à La Réunion. Des forces qui, en sus des missions de souveraineté, ont des missions de coopération et sont aptes à intervenir dans un environnement multinational dans leur zone de responsabilité. Encore faut-il que le pouvoir politique assume cette souveraineté.

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