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Un président étranger à son peuple mais aussi de plus en plus étranger à la communauté internationale
©LUCAS BARIOULET / AFP

Disraeli Scanner

Un président étranger à son peuple mais aussi de plus en plus étranger à la communauté internationale

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXè siècle.

Disraeli Scanner

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Londres, 
Le 17 février 2019

Mon cher ami, 

Votre gouvernement ne cesse de jeter de l’huile sur le feu

Encore 100 000 manifestants, hier, dans vos rues, toutes villes confondues, si j’en crois le recensement fait par « Le Nombre Jaune », beaucoup plus fiable que les chiffres donnés par le gouvernement. Le même groupe nous dit que, depuis le début janvier, il y a toujours eu au moins 100 000 manifestants Gilets Jaunes le samedi. Autant dire que, malgré ses tentatives d’intimidation et de manipulation, votre gouvernement ne réussit pas à mettre fin au mouvement, loin s’en faut. Emmanuel Macron a beau se dépenser en rencontres organisées au détail près avec des auditoires choisis; Edouard Philippe a beau faire tous les efforts possibles pour être l’élève-modèle du Parti de l’Ordre Etabli; les médias mainstream ont beau répéter à longueur de journée que le décrochage du mouvement dans l’opinion est arrivé, rien n’y fait: une majorité de l’opinion reste fidèle aux Gilets Jaunes et les manifestations continuent, samedi après samedi. 

Une première question se pose: savoir si votre gouvernement a choisi la bonne façon de faire. Le degré de répression est tout à fait inédit dans votre histoire, en tout cas sur une période aussi longue.En 1968, il y a bien eu plusieurs morts, mais le conflit politique et social s’est terminé en un mois. En 1871, la répression fut bien plus atroce; mais elle ne dura que quelques jours. On a affaire, en l’occurrence, à un conflit qui s’éternise, avec un gouvernement qui semble bien avoir une méthode, mais elle est tout à fait inefficace.  8000 arrestations ont eu lieu, a expliqué votre Premier Ministre, et 1800 condamnations ont été prononcées. Il y a eu 2000 blessés chez les manifestants et 1200 du côté des forces de l’ordre, nous dit le bilan officiel; mais ce qu’il faut regarder, ce sont les 188 manifestants blessés à la tête, 20 éborgnés et 5 mutilés de la main. Il ne fait aucun doute que des ordres répressifs ont été donnés à votre police. Une fois la première journée de mobilisation terminée, le 17 novembre, le gouvernement français a décidé qu’il n’était pas possible d’autoriser, à Paris, un rassemblement de Gilets Jaunes: l’effet de masse serait trop frappant. D’où l’attaque en premier de votre police, dès le début de la manifestation du 24 novembre. Les manifestants ont été surpris; un certain nombre se sont radicalisés; d’autres, les samedis suivants, ont préféré aller manifester plus près de chez eux. Mais, globalement, le mouvement des Gilets Jaunes a fait preuve de beaucoup de sang froid et de persévérance. Le gouvernment ne s’est pas contenté de faire matraquer, d’intimider par l’arrestation: il a aussi laissé, de manière récurrente, des casseurs et des anarchistes provoquer de gros dégâts ou déclencher des affrontements avec la police. Au total, il est certain que, ce faisant, le mouvement, attaqué, en est sorti renforcé et déterminé à s’installer dans la durée. Et aucune des autres ruses du pouvoir n’a fait douter la plupart des Gilets Jaunes: ni le déblocage de plusieurs milliards pour tenter d’acheter le mouvement, ni les grossiers amalgames de représentants du gouvernement pour assimiler les manifestants à des fascistes déchaînés. 

Ce président qui considère son peuple comme étranger à son dessein

La deuxième question à se poser, c’est celle de se savoir d’où vient cette attitude d’Emmanuel Macron et de son gouvernement. On peut largement dire, en effet, que l’on assiste à une régression. Les comparaisons qui viennent le plus facilement à l’esprit sont celles de la période de la Monarchie de Juillet ou de la révolution de 1848. La grande peur de la bourgeoisie a été à de nombreuses fois exprimée à cette époque et elle explique largement la brutalité de certaines répressions à l’époque. On pense spontanément à Monsieur Thiers. Mais même le grand Tocqueville s’est laissé aller, dans ses Souvenirs, à justifier la dureté de la répression en juin 1848. Cependant, une différence saute immédiatement aux yeux: entretemps, la France est devenue une démocratie pleine et entière; la nation est devenue une réalité. Macron et Philippe, lorsqu’ils enfilent les habits, un peu trop grands pour eux, il est vrai, de Guizot ou de Thiers, créent une scission, une fracture politique là où il n’y en avait plus - au moins théoriquement. Je serai bien d’accord qu’ils héritent d’une situation: depuis Giscard, les président successifs ont accepté de plonger la France dans le grand bain de la mondialisation sans véritablement la doter des outils de défense appropriés; ce faisant, ils ont accru l’effet inégalitaire et destructeur d’emplois du néolibéralisme. Mais Giscard ou Mitterrand, Chirac, Sarkozy ou Hollande se sont efforcés, chacun à leur manière, de tempérer l’effet de la politique à laquelle ils forçaient la France. Chacun d’eux a joué, plus ou moins bien, le rôle du protecteur de la nation, depuis la droite ou depuis la gauche. 

Emmanuel Macron, lui, n’a pas eu ces prudences: il a affiché franchement à plusieurs reprises qu’il ne se reconnaissait pas dans son propre peuple. Que ce soit en prenant la parole en (mauvais) anglais depuis le sol de France, dans une vidéo hostile à Donald Trump sur le climat; ou en parlant des « Gaulois réfractaires »; ou en expliquant, à Aix-La-Chapelle, qu’il était plus fasciné par le romantisme - mystérieux pour lui -  de la langue allemande que par la clarté du français etc.... Autant dire que votre si jeune président n’avait pas vu venir le soulèvement populaire auquel il est confronté. Il a d’abord vacillé pour le choc: rien de plus amusant à regarder que sa prestation du 10 décembre 2018, dans laquelle il retrouve, contraint et forcé, la posture hiératique de la traversée du Louvre. Et puis, dès le 31 décembre, le naturel avait repris le dessus: les Gilets Jaunes étaient traités de « foule haineuse ». Cet homme qui n’a pas de mots trop durs pour dénoncer les hommes politiques ou les pays qui veulent rétablir la sécurité à leurs frontières, s’emploie consciencieusement à dresser une frontière entre la France mondialisée et la France des GiletsJaunes. 


Un président fasciné par des modèles étrangers qu’il ne comprend pas

Une première interprétation consisterait à souligner combien la France que défend Monsieur Macron est une France qui doit copier des modèles étrangers. En particulier, le « modèle allemand ». Rien de plus étonnant que les éloges - sans réciprocité - que le président français n’a cessé d’adresser à la République de Berlin. Dès avant son élection, il voyait un modèle dans la politique d’immigration de Madame Merkel. Sa réforme du code du travail est en partie inspirée des pratiques allemandes. Formé au coeur de la haute fonction publique française, Emmanuel Macron n’envisage pas autre chose qu’une politique monétaire à l’allemande. Il a même songé un temps à partager la dissuasion nucléaire française avec l’Allemagne. Alors que Madame Merkel ne lui a rien donné de ce qu’il souhaitait, depuis deux ans - à commencer par une fédéralisation renforcée de la zone euro - Emmanuel Macron n’en a pas, pour autant, renoncé à aduler l’Allemagne. Au lieu de négocier avec elle, il a attendu, il espère toujours qu’on lui laissera des miettes du pouvoir allemand en Europe. 

Autrefois, la France était connue pour la courtoisie de sa diplomatie; à présent vous avez un président qui critique des médias russes devant Vladimir Poutine, qui se permet de critiquer ouvertement Donald Trump lors d’un discours devant le Congrès, qui traite les positions du gouvernement italien de lèpre nationaliste. Emmanuel Macron est sans doute à ce point marqué par la culture politique allemande, à son insu, qu’il en adopte le style trop direct - sans voir que les Allemands, peu avares de coups dès qu’ils sont à huis clos, ne se comportent plus que rarement ainsi dans des déclarations publiques - guerres mondiales obligent. C’est surtout en politique intérieure que Macron a tenu à introduire ce style direct; avec des résultats catastrophiques, comme on sait. Votre président était certainement très sincèrement convaincu qu’il introduisait le modèle allemand en France; sans voir qu’en Allemagne les corps intermédiaires, qu’Emmanuel macron ne cesse de court-circuiter, sont essentiels et l’Etat ne se mêle jamais des négociations entre partenaires sociaux. L’hôte de l’Elysée est enragé contre son propre peuple, qui ne veut pas se comporter de manière raisonnable, à l’allemande, par exemple en pratiquant des compromis en matière sociale; mais il ne voit pas comme la crise des Gilets Jaunes aurait été, justement l’occasion, d’introduire un peu « d’Allemagne » ou un peu « de Grande-Bretagne » dans le débat français: pour cela, il aurait fallu laisser Chantal Jouanno organiser le grand débat national et que, surtout, jamais un ministre ni a fortiori le Premier ministre ou le président ne s’en mêlent. Au lieu de cela, vous avez un président omniprésent, participant à tous les débats médiatisés, au cours desquels il monologue devant un auditoire choisi pour faire l’éloge....du modèle allemand qu’il voudrait voir adopter par la France. 

Quand la divinité adorée par Emmanuel Macron se met à le condamner

Une interprétation plus exacte de ce qui se passe actuellement consistera donc à dire que votre jeune président, tout imbu de modèles extérieurs, prétend les imposer à son propre peuple grâce à l’autorité de l’Etat. Sans voir combien l’omniprésence de l’Etat dans la vie publique est précisément une exception française dans le monde occidental. Le néolibéralisme anglo-américain ou l’ordo-libéralisme allemand ont certainement des défauts mais ils n’ont jamais été imposés à leurs sociétés respectives sans débat. En France, au contraire, ils ont été imposés d’en haut: d’abord par la ruse, tant que les présidents ne se sentaient pas assez sûrs d’eux pour faire autrement - ou bien parce que leur restait un brin de sagesse - puis, avec Emmanuel Macron, directement et brutalement. L’effet en retour est terrible: moins de dix-huit mois après son arrivée au pouvoir, votre président s’est retrouvé confronté à un soulèvement populaire face auquel il n’a pas su, pour l’instant, faire grand chose d’autre qu’alterner entre répression et soliloque. 

La semaine dernière, le Parlement européen et l’ONU se sont étonnées des méthodes utilisées par les forces de l’ordre françaises depuis quatorze semaines. Aussitôt, de communiqué en tweet, on s’est efforcé, à Paris et dans des médias complaisants de dire que non, jamais au grand jamais, c’est une interprétation erronée, une nouvelle falsifiée.....Mais vous n’y pouvez rien, les faits sont là. Le monde s’était enthousiasmé un peu vite pour un président apparemment moderne; et découvre avec stupeur qu’on n’a jamais fait aussi réactionnaire en matière de maintien de l’ordre dans une démocratie. Les pays nordiques de l’UE avaient regardé avec intérêt un président disposé à mettre les finances de son pays à l’équilibre; et constatent qu’il est capable de lâcher 10 milliards à une contestation sociale en 10 minutes de discours. Ce président avait commencé à donner des leçons aux démocraties illibérales et il fait désormais bien pire qu’elles en matière de contrôle de l’information - au moins en intentions. 

Oui, décidément, votre président étranger à son propre peuple est de plus en plus étranger à cette communauté internationale qu’il révère et dont il se rêvait en leader d’opinion incontesté. 

Je vous souhaite une bonne semaine

Bien fidèlement 

Votre ami Benjamin

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